La Commune, 150 ans après (2) : les raisons d’un échec

Commune_de_Paris_barricade_Place_Blanche BY Moloch wikipedia domaine public — Moloch , CC-BY

Quelles sont les raisons de l’échec du dernier vrai mouvement révolutionnaire de l’histoire française à ce jour, la Commune ?

Par Gérard-Michel Thermeau.

La Commune a 150 ans en cette année 2021. Nous avons vu dans un premier article les origines et le développement de la Commune de Paris à compter du 18 mars 1871. Voyons maintenant les raisons de l’échec du dernier vrai mouvement révolutionnaire de l’histoire française à ce jour.

En province, le « prolétariat » aux abonnés absents

Très vite la Commune se trouve isolée. Les tentatives en province ont rapidement tourné court. À Lyon, les canuts, en pleine activité, ne songent pas à la moindre révolte. Pourtant quelques compagnies agitées de la garde nationale s’emparent sans coup férir de l’Hôtel de ville et font prisonnier le préfet. On hisse le drapeau rouge.

Mais la plus grande partie de la garde nationale et la population restent fidèles au maire Hénon. Les timides révolutionnaires de la Commission démissionnent et libèrent le préfet Valentin au petit matin du 25.

À Saint-Étienne, qui tend à suivre sa grande voisine, les choses sont plus tumultueuses et violentes. La municipalité radicale du maire Boudarel montre beaucoup de complaisance à l’égard de l’extrême gauche qui réclame des élections. Le nouveau préfet, Henri de L’Espée, qui ne comprend pas bien la situation, laisse l’Hôtel de ville sans défense.

Le 25 mars, dans la confusion, un garde national est tué par un coup de feu. L’hôtel de ville est aussitôt envahi, le préfet fait prisonnier. Mais il est tué dans la nuit, dans des circonstances obscures. Démoralisés par l’échec lyonnais, les partisans de la Commune vont peu à peu déserter. Le 28 mars, l’Hôtel de ville est repris sans résistance.

Au Creusot, le maire socialiste, l’ouvrier Dumay proclame la commune le 26 mars. Mais le préfet Charles Ferry, le frère de Jules, réussit à reprendre la mairie sans combat. Dumay part en exil. Finalement, ni à Lyon, ni à Saint-Étienne, ni au Creusot, trois villes éminement ouvrières, le « prolétariat » n’a rejoint la révolution.

Le Midi rouge s’enflamme peu

À Toulouse, au cœur du Midi rouge, la garde nationale réclame la Commune. Mais les notables républicains se dérobent et refusent de prendre la tête du mouvement. Le principal acte révolutionnaire consiste en une proclamation où la Commune « somme » le gouvernement de dissoudre l’Assemblée nationale. Le 27 mars, le préfet Keratry entre dans la ville avec des troupes. L’affrontement est évité grâce à l’entremise des républicains qui négocient la dissolution de la Commune.

À Narbonne, Émile Digeon un démocrate avancé, s’empare de l’hôtel de ville le 25 mars. Il s’y retranche et ne cède que lorsque tout le monde l’abandonne le 31 mars.

À Marseille, le bouillant Gaston Crémieux enflamme les esprits en faisant acclamer Paris. Le 23 mars les bataillons radicaux de la Garde nationale prennent d’assaut la préfecture. Le préfet est forcé à la démission. La commission municipale prétend faire élire une nouvelle Assemblée constituante à sa convenance. L’armée évacue Marseille.

Landeck, le représentant parisien, se prend pour un Conventionnel en mission et prétend diriger la Commission. Mais les républicains sont soucieux d’éviter la guerre civile. Le 5 avril, le général Espivent de la Villeboisnet décide de faire la reconquête militaire de la ville. Elle se limite au bombardement de la préfecture. Cette fois, le sang a vraiment coulé : 30 morts du côté de l’armée, 150 au moins du côté des insurgés. Landeck s’enfuit piteusement, Crémieux est arrêté.

La province ne bougera finalement pas

Au même moment, à Limoges, les événements prennent une autre tournure. Le 4 avril, la garde nationale tente d’empêcher le départ de soldats pour Versailles. Tentant de rétablir la situation, le colonel Billet est tué à la tête d’un détachement de cuirassiers. Mais apparement vainqueurs, les gardes nationaux finissent par aller se coucher. La ferveur révolutionnaire n’aura duré qu’un seul jour.

Non décidément, les Français sont fatigués de la Révolution. Mais la Commune attribue cette apathie ou cette hostilité à un manque d’informations. Une adresse publiée le 7 avril dans le Journal Officiel assure que Paris ne veut ni gouverner la France ni exercer la dictature.

Le 19 avril une Déclaration au peuple français clame d’un ton larmoyant : « Paris travaille et souffre pour la France entière ». Le caractère révolutionnaire de ces missives ne fait qu’effaroucher les républicains de province. Les paysans sont encore moins sensibles à la prose d’inspiration socialiste dénonçant les gros propriétaires.

Une seule émeute éclatera le 30 avril à la Guillotière, quartier ouvrier de Lyon, mais avec des effectifs extrêmement clairsemés.

Personne ne veut la guerre civile

Les républicains ont, en fait, choisi leur camp. « S’il est légitime, déclarent les députés parisiens, de demander pour Paris comme pour les autres villes de France la jouissance pleine et entière des libertés communales, il ne l’est pas de la demander à une révolte contre le suffrage universel. »

Le problème est en effet là : comment soutenir un mouvement révolutionnaire contre une Assemblée élue au suffrage universel ? Nous ne sommes pas dans la Russie de 1917. Les masses paysannes sont peut-être « arriérées » mais elles ont pris l’habitude de voter comme tous les autres Français.

Depuis 22 ans, le rituel de l’urne s’est renouvelé onze fois. Le Second Empire est passé par là avec ses élections législatives et ses plébiscites. Napoléon III se voulait l’oint du suffrage universel. Les républicains attendent désormais leur prise de pouvoir du sacre électoral, non des barricades.

La Commune n’a rien d’autre à proposer que la guerre civile. Et personne ou presque, l’échec du communalisme provincial l’illustre assez, n’est prêt à suivre les Parisiens révoltés sur ce chemin.

Le « socialisme » confus et contradictoire associé au drapeau rouge effraie une bonne partie des républicains. Le républicanisme a épuisé ses effets révolutionnaires, il s’est « embourgeoisé ». Une grande partie des Français désire la république, non la révolution. Victor Hugo avait eu en 1850 une formule éclairante : «Le suffrage universel en donnant un bulletin à ceux qui souffrent leur ôte le fusil.»

Le plan de M. Thiers

Adolphe Thiers a vécu les Trois Glorieuses du côté des vainqueurs et février 1848 du côté des vaincus. Il en a gardé une forte conviction : il faut reconquérir Paris de l’extérieur. Les grands travaux haussmaniens ont réduit les possibilités d’ériger des barricades dans des rues étroites. La reconquête de la capitale va être lente, méthodique et impitoyable.

Sa position est claire : « Nous défendons la République contre les factieux. » Il obtient ainsi le soutien des grandes villes de la province. Toutes les tentatives de conciliation échouent. En réalité aucun des deux camps ne la souhaite. Historien de Napoléon, le chef du pouvoir exécutif se veut un grand stratège. Gallifet ne devait-il pas donner son opinion sur Thiers sous la forme d’une boutade : « grand maréchal et petit politicien ».

En tout cas, Thiers réunit rapidement une armée, « plus de cent mille hommes… bien armés, bien vêtus, bien logés, bien nourris, bien commandés » selon Rémusat qui n’est pourtant pas un de ses admirateurs. Mais la lenteur de Thiers pour attaquer ensuite Paris exaspère tout le monde. Même Bismarck s’impatiente.

Thiers choisit finalement Mac-Mahon, le moins compromis dans le bonapartisme des maréchaux, pour prendre le commandement. Il bénéficie aussi de l’ineptie militaire de la Commune où l’on fait fi des conseils judicieux de Dombrowski ou de Rossel. Thiers essaie de son côté d’acheter des complicités parmi les chefs de la Commune. Il connaîtra ainsi les plans de ses adversaires.

La semaine sanglante

Le 21 mai 1871, les Versaillais pénètrent dans Paris par la porte de Saint-Cloud. À Auteuil et Passy, les gardes nationaux penchent du côté de l’ordre. Au petit matin suivant, Thiers entre à son tour dans la capitale. L’Assemblée vote à l’unanimité « que les armées de terre et de mer, que le chef du pouvoir exécutif de la République française ont bien mérité de la patrie. » Les Allemands ont coupé le chemin de fer du Nord, occupé les rives du canal Saint-Denis et tiennent Montreuil et Vincennes.

De toute façon, il n’existe aucune défense coordonnée de la Commune. La défense se fait par quartier. Il ne reste guère plus d’une dizaine de milliers de combattants irréductibles, 500 à 600 barricades sont érigées, la plupart inutiles.

Le 23 mai, l’archevêque de Paris, Mgr Darboy, est fusillé. Les jours suivants, d’autres prêtres et religieux mais aussi des gendarmes et des policiers subissent le même sort. Au total, on compte une centaine de victimes parmi les otages.

Dans le même temps, Paris est en proie aux flammes. Ces incendies criminels ont fait un tort considérable à l’image de la Commune. Notre-Dame et le Louvre seront sauvés de justesse de la furie révolutionnaire. Les destructions restent impressionnantes par leur ampleur : une partie du Palais-Royal et du palais de Justice, les Tuileries, l’Hôtel de ville, la chancellerie de la légion d’honneur, des théâtres, de nombreux hôtels particuliers etc. Jamais Paris n’avait connu un vandalisme d’une telle ampleur.

Ces actes de la Commune vont justifier la férocité de la répression. La reconquête est aussi lente qu’impitoyable. Le 27 mai, on s’étripe entre les tombes du Père-Lachaise. La lutte cesse le dimanche 28 mai en début d’après-midi.

La répression de la Commune

Les exécutions sommaires ont fait davantage de morts que les combats. Parmi les victimes on compte des femmes et des enfants. Et un certain nombre d’innocents, comme ces médecins fidèles au serment d’Hippocrate. Les estimations les plus sérieuses oscillent entre 17 000 et 20 000 morts, chiffre élevé si l’on songe que les forces armées réelles de la Commune n’ont guère dépassé le nombre de 20 000. Même le Times « recule épouvanté devant les événements de Paris » trouvant la « vengeance » exercée très excessive.

Mais la sauvagerie de la répression est due avant tout aux généraux qui cherchaient ainsi à se venger de l’humiliation de la défaite. Mac-Mahon n’a rien fait pour freiner ses subordonnés. Ce bain de sang était réclamé par les conservateurs. Ne pouvait-on lire dans Le Figaro le 8 juin 1871 : « La répression doit égaler le crime. » Mais les républicains modérés sont loin, par ailleurs, de désapprouver. Jules Ferry n’avait-il pas dit à son frère : « Le sang va couler à flots, mais qu’y faire ? »

Thiers, le « nabot monstrueux » (Marx) a été très injustement rendu seul responsable du massacre. La férocité n’était pas dans la nature du petit Marseillais. Une fois le péril écarté, le chef du pouvoir exécutif penche pour la mansuétude : il sauve d’ailleurs Rochefort du peloton d’exécution.

Personne ne plaint les insurgés

La répression légale devait être plus modérée : sur plus de 36 000 personnes jugées, seules 270 devaient être condamnées à mort et 23 à 26 (les chiffres divergent) réellement exécutées. Un peu plus de 4500 hommes et femmes sont condamnés à la déportation ou aux travaux forcés.

L’exécration de la Commune dépasse très largement le cercle des « possédants ». Zola évoque une « implacable justice ». Il écrit le 25 mai : « Le but des insurgés était bien d’anéantir Paris tout entier. Ce rêve effroyable terrifie l’imagination. […] Ceux qui brûlent et qui massacrent ne méritent pas d’autre juge que le coup de feu d’un soldat. » Les communeux ont été ainsi victimes de la violence de leur rhétorique.

Le spectre terroriste est définitivement écarté. L’épisode de la Commune contribue ainsi à favoriser le rapprochement des centres. La République va s’identifier désormais à l’ordre. Il ne reste plus qu’à écarter le spectre de la monarchie mais pour cela, les républicains peuvent compter sur le dernier des Bourbons.

La Commune, première révolution socialiste ?

Dernier épisode de la Révolution française, la Commune a été vue par les contemporains comme la première révolution « socialiste ». La fantomatique IIe Internationale s’est vu attribuer la responsabilité du drame. Mais la seule véritable Internationale finalement liée à la Commune sera la chanson d’Eugène Pottier. Désormais les projecteurs sont braqués sur un idéologue allemand longtemps obscur qui va s’imposer comme le maître à penser du siècle suivant.

Marx avait pourtant écrit : « La majorité de la Commune n’était nullement socialiste. » Il reprochait à la Commune son intransigeance. Un compromis avec Versailles aurait été plus favorable à la masse du peuple.

Après la Commune, le drapeau rouge va être relevé par les marxistes. Lénine ne devait-il pas se féliciter d’avoir tenu plus longtemps au pouvoir que les Communards ? Mais le bonheur des bolcheviks devait faire le malheur de la Russie puis d’une bonne partie de la planète. C’est le triomphe du communisme soviétique qui va réinterpréter ce bref épisode comme l’annonciation des révolutions du XXe siècle.

Les athées révolutionnaires ont, comme chacun sait, le goût des pélerinages et des traditions. Le « mur des fusillés » devient leur « mur des lamentations », mur du Temple de l’utopie socialiste tout comme Louise Michel est surnommée la « Vierge Rouge ». Après tout, les communistes n’ont-ils pas adopté une Internationale dont le texte anarchiste n’est guère compatible avec le marxisme-léninisme ?

Alors la Commune est-elle morte ?

Pauvres communeux, ils ont été mis à toutes les sauces. Républicains sincères, patriotes ardents, ils étaient les héritiers directs des sans-culottes. Pour reprendre la formule bien connue de J. Rougerie, on a pris ce crépuscule pour une aurore. Il est sans doute heureux qu’ils aient échoué et leur échec a évité bien des drames à notre pays. Mais le caractère disproportionné de la répression a contribué à créer le mythe de la Commune. Il est difficile de ne pas compatir au sort des vaincus traités de façon ignominieuse.

Alors, la Commune est-elle morte ?

Même si la révolution n’est plus à l’ordre du jour, la passion égalitariste n’a pas épuisé tous ses effets dans notre pays. Tocqueville, qui reste l’un des plus lucides écrivains politiques de son temps, n’écrivait-il pas : « Pense-t-on qu’après avoir détruit la féodalité et vaincu les rois, la démocratie reculera devant les bourgeois et les riches ? »

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