Il faut sauver la démocratie américaine

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OPINION : désormais, la gauche devra adopter l’état d’esprit d’un parti du pouvoir. Le système est toujours fort, en l’absence d’alternative, mais seulement matériellement.

Par Charles Castet.

Maintenant que le cycle électoral américain est terminé et que les esprits commencent à se refroidir, deux articles, l’un de Time Magazine, l’autre du New York Times font un récit captivant de certains aspects de cette campagne.

« There was a conspiracy unfolding behind the scenes, one that both curtailed the protests and coordinated the resistance from CEOs ».

Planifier le sauvetage

Généralement dans la presse, combien de conspirations d’extrême droite sont dévoilées, et combien de conspirations d’extrême gauche ?

Il y a deux explications possibles pour ce phénomène.

La première est que la gauche est du bon côté de l’histoire, elle n’a donc pas besoin de conspirer.

L’autre hypothèse est que la gauche, étant au pouvoir, a le droit de conspirer et la droite, étant hors du pouvoir, a le devoir de ne pas conspirer.

Donc ce n’est en aucun cas une nouvelle quand la gauche conspire, et si l’on part du principe que le rapport de force est le droit, beaucoup d’éléments retranscrits dans l’article deviennent intelligibles.

Time Magazine et le New York Times donnent d’excellents exemples de ces deux règles à l’œuvre et en même temps.

« Both surprises were the result of an informal alliance between left-wing activists and business titans. The pact was formalized in a terse, little-noticed joint statement of the U.S. Chamber of Commerce and AFL-CIO published on Election Day. Both sides would come to see it as a sort of implicit bargain–inspired by the summer’s massive, sometimes destructive racial-justice protests–in which the forces of labor came together with the forces of capital to keep the peace and oppose Trump’s assault on democracy. »

« They executed national public-awareness campaigns that helped Americans understand how the vote count would unfold over days or weeks, preventing Trump’s conspiracy theories and false claims of victory from getting more traction. After Election Day, they monitored every pressure point to ensure that Trump could not overturn the result. »

Ces deux passages sont remplis de conjugaisons de Russel. « Je planifie, tu complotes, il conspire. »

Regardons ces histoires de plus près, non pas pour en dénoncer l’hypocrisie, (les élections américaines sont terminées, Biden est président), mais pour observer comment elles fonctionnent dans notre société, Trump ne servant ici que de révélateur.

Il ne sera pas question d’inverser la conjugaison en disant « la gauche conspire », ce qui serait puéril, mais d’observer comment l’hypocrisie fonctionne et peut nous enseigner où réside véritablement le pouvoir politique et comment celui-ci, pour citer un ancien professeur de sciences politiques, « s’exerce dans la manipulation de résultats procéduraux ». La fonction de ces processus est de détruire la transparence.

« Suddenly, the potential for a November meltdown was obvious. In his apartment in the D.C. suburbs, Podhorzer began working from his laptop at his kitchen table, holding back-to-back Zoom meetings for hours a day with his network of contacts across the progressive universe: the labor movement; the institutional left, like Planned Parenthood and Greenpeace; resistance groups like Indivisible and MoveOn; progressive data geeks and strategists, representatives of donors and foundations, state-level grassroots organizers, racial-justice activists and others.’ »

Le nom des organisations mentionnées est un premier révélateur intéressant de l’idéologie partagée. Serait-il tout aussi intéressant de savoir si cette coalition avait un nom, et une organisation permanente ?

Non. Cela voudrait dire un seul Parti et une seule tête et si il y a une leçon que la gauche occidentale a retenue c’est le pouvoir de la décentralisation. Il n’y aura plus de convention Bridgman. Il faut reconnaître à la gauche occidentale sa capacité à inventer des noms et à passer par des associations-écrans.

En France on nomme cela habituellement « tissu associatif » ce qui traduit en langage simple, au détriment d’une certaine nuance sémantico-politique, par : « gens de gauche n’appartenant pas directement à un parti politique ».

Revenons aux séances de Zooms. Qui a pressé le bouton ? Qui a annoncé le set-up call ? Qui a été l’organisateur ? Pouvait-on rejoindre ce lien librement ou sur invitation ? Si c’est une invitation, qui a sélectionné les 900 personnes ? Sur la base de quelle liste ? Le call a été organisé on short notice mais 900 personnes l’ont rejoint.

« They convened to craft a plan for answering the onslaught on American democracy, and they soon reached a few key decisions. They would stay off the streets for the moment and hold back from mass demonstrations that could be exposed to an armed mob goaded on by President Donald J. Trump. »

Personne ne se souvient de l’été 2020 ? Les émeutes de BLM et des antifas ont coûté près de un milliard de dollars en dommages et assurances. Visiblement des key decisions peuvent déterminer si oui ou non ils descendent dans la rue. Dès le moment où un tel lien de causalité existe, on ne peut plus parler de manifestations spontanées. Encore une fois c’est dans le New York Times, donc c’est certainement vrai et les manifestants en rouge et noir se sont-ils montrés le 6 janvier pendant la prise du Capitole ?

Des récits comme ceux-ci, s’ils sont fascinants à lire, sont néanmoins des passifs, ils ne devraient pas être publiés. Ils ne le sont que pour une seule raison : le besoin de se vanter d’avoir gagné, notamment ceux avec une conscience coupable. À défaut d’être neutralisée, cette conscience coupable doit donc être transformée en vertu. Ce n’est pas un crime, c’est une action nécessaire pour une cause juste.

« By the time rioters ransacked the Capitol, the machinery of the left was ready: prepared by months spent sketching out doomsday scenarios and mapping out responses, by countless hours of training exercises and reams of opinion research. »

Un travail de bénévole bien sûr, et pro bono par des personnes ayant le temps et l’énergie de faire du monde un endroit meilleur.

« The meeting was no lucky feat of emergency organizing, nor was the highly disciplined and united front that emerged from it. »

Rien à ajouter, rien à enlever.

« At each juncture, the activist wing of the Democratic coalition deployed its resources deliberately, channeling its energy toward countering Mr. Trump’s attempts at sabotage. Joseph R. Biden Jr., an avowed centrist who has often boasted of beating his more liberal primary opponents, was a beneficiary of their work. »

Le journaliste du New York Times est à deux doigts d’écrire que les militants de l’intégrité électorale de la démocratie américaine avaient tous en commun une préférence pour l’un des deux candidats.

C’est exactement le genre de prose de guerre qui a si profondément affecté Orwell. Vous pouvez lire des exemples de cette langue chargée dans n’importe quel rapport sur la Seconde Guerre mondiale. C’est un martèlement incessant d’aspersions, d’insinuations et de connotations.

Un langage chargé émotionnellement a un fort effet polarisant. Tant que vous n’avez pas maîtrisé l’art du détachement politique, ou que le temps et l’espace ne vous ont pas donné une distance involontaire par rapport au texte, vous ne pouvez pas l’approcher. Lorsque vous lisez ce texte, notamment quand les faits cités sont encore si proches, vous êtes avec ou contre lui.

Le pouvoir du journaliste est tel que sabotage et conspiration peuvent avoir en même temps un sous-texte positif ou négatif selon à qui il est appliqué. Voici de la propagande à un très haut niveau. Bien que ce soit une mauvaise chose, c’est fait avec brio.

« Since the violence of Jan. 6, progressive leaders have not deployed large-scale public protests at all. »

Par contre l’article du New York Times ment lorsqu’il cite « conflicting ideological priorities. » Les communistes et les fascistes ont certainement des conflits idéologiques. Ou bien les libéraux/libertariens avec les premiers et les seconds.

Mais il n’y a aucune différence catégorique de principe ou de nature entre les membres des sessions Zooms de Podhorzer.

Il est néanmoins vrai que la gauche radicale ou sociale-démocrate a une longue histoire de scission. Elle déteste avoir une seule tête et l’a appris par la manière forte. Cela est dû aussi à la nature profondément chaotique de l’idéologie socialiste et de l’histoire des révolutions.

Ces actions font partie d’une expérience naturelle à son meilleur, car elle génère des informations qui ne peuvent jamais être détruites, un bruit qui ne peut pas être réduit au silence.

Ce qu’elle nous a montré, parce que les personnes mentionnées dans les deux articles n’ont pu réprimer un désir de se la raconter, c’est que les rouages derrière des phénomènes politiques actuels qui passent pour naturels et spontanés sont complexes et nombreux.

Ils ne se réduisent pas à une seule personne ou même à un seul groupe. Yann Le Cun, qui dirige la branche IA de Facebook, écrivait dans un post sur son profil que l’État profond renvoyait à « un schéma d’activités cachées en plein milieu d’une hiérarchie multicouches. »

Formulé autrement, le pouvoir est distribué, mais jamais également. C’est cette nature vague qui ne s’incarne ni dans un individu ni dans un seul groupe déterminé que l’on nomme le système ou bien l’État profond.

Qui détient le pouvoir ?

Pendant 2020, la gauche et la droite ont agi. Ces actions (des émeutes de l’été à la prise du Capitole) sont des actions réelles. Mais dans leur planification et leur conception, elles furent élaborées comme si le rêve était réel. Trump a tenté d’être le patron de l’exécutif, au pire moment possible, de la plus mauvaise manière possible et pour la pire des raisons possibles.

Les manifestants du 6 janvier ont donc tenté de donner au régime américain une dose du « pouvoir du peuple » sauf que ce dernier n’est jamais que le prétexte pour déstabiliser dans le monde des régimes que les États-Unis n’affectionnent pas. Donc fin de la récréation. Le 46e président a été intronisé le 20 janvier.

La vérité n’est pas seulement que la politique américaine est un rêve, mais qu’elle a toujours été un rêve. Pas seulement depuis la fondation des États-Unis, mais bien avant, la réalité du gouvernement et le discours public de la démocratie ont toujours été profondément divergents. Les électeurs n’ont jamais été en contact avec la réalité du pouvoir.

Ce qui se passe, tant à droite qu’à gauche, ce n’est pas que le rêve américain s’écarte de la réalité américaine. C’est juste le contraire. Le rêve converge avec la réalité. Pourtant à bien y regarder, c’est la gauche qui a la plus forte gueule de bois.

Les quatre prochaines années seront une sorte de crise de la quarantaine pour la gauche américaine, à l’occasion de laquelle elle se rendra compte qu’elle n’est plus jeune. Il n’y aura plus jamais de gauche rebelle. La gauche est mariée au pouvoir – la gauche a une femme, une maison, une hypothèque, deux voitures, un enfant et un chien. La gauche est riche. La gauche est ancienne. Et la gauche est ennuyeuse.

Et pourtant, dans son esprit la gauche est toujours Luke Skywalker et ses amis ; un groupe hétéroclite de héros fous affrontant un empire vaste et sans visage. Et pourtant, nous venons de voir de quel côté est le groupe hétéroclite, et qui a des appels de Zoom aussi gros que la chambre des députés italienne.

L’état d’esprit d’être consciemment au pouvoir, d’accepter de donner la loi, d’encourager vos cosaques quand ils chargent une foule de moujiks mêlés de hooligans au grand galop, puis de battre sans pitié ces péquenauds avec le lourd knout de cuir – c’est une nouvelle situation inconnue de la gauche américaine. Pas dans la pratique, mais dans la théorie.

Non pas que la gauche fut absente du pouvoir ces dernières années. Bien au contraire. Mais pendant tout ce temps et jusqu’à présent, elle a brillamment réussi à se faire passer pour rebelle. Grâce à Trump et à sa réponse à Trump cette mascarade n’est plus viable.

Désormais, la gauche devra adopter l’état d’esprit d’un parti du pouvoir. Le système est toujours fort, en l’absence d’alternative, mais seulement matériellement.

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