Pour Adam Smith, l’esclavage n’a pas amené la prospérité

Slavery refief by Carsten ten Brink (CC BY-NC-ND 2.0) — Carsten ten Brink , CC-BY

Adam Smith avançait que l’esclavage était non seulement moralement répréhensible, mais aussi économiquement nuisible. Il a fourni des arguments économiques et moraux au mouvement abolitionniste.

Par Matthew Lesh.
Un article de Quillette

Selon une ritournelle devenue banale, l’esclavage et la traite des esclaves sont responsables de la révolution industrielle, voire de la totalité de la prospérité moderne. L’esclavage est souvent nommé le « côté obscur » du capitalisme. Un article récent du Guardian affirmait que la traite des esclaves « annonçait l’âge du capitalisme » et le journaliste du Guardian George Monbiot a déclaré sur Twitter :

Plus nous en découvrons sur notre propre histoire, moins le commerce sur lequel la Grande-Bretagne a bâti sa prospérité a l’air d’un échange et plus il s’apparente à un pillage. Cela consistait à profiter des ressources volées et des produits de l’esclavage, asservir par la dette et spolier les terres d’autres nations.

Le même point de vue a été adopté par le maire de Londres Sadiq Khan qui a twitté :

C’est une triste vérité  qu’une grande partie de notre richesse a été tirée du commerce des esclaves.

Mais que pensait le père de l’économie moderne, Adam Smith, au sujet de l’esclavage ? Et ce dernier est-il responsable de notre prospérité moderne ?

L’esclavage est économiquement nuisible

Adam Smith avançait que l’esclavage était non seulement moralement répréhensible, mais aussi économiquement nuisible. Il a fourni des arguments économiques et moraux au mouvement abolitionniste qui s’est déployé après sa mort en 1790.  Smith était pessimiste quant à la possibilité d’une abolition complète, mais il était dans le camp du bien.

L’ouvrage de Smith, La richesse des nations, publié en 1776, contient ce qui est peut-être la critique économique la plus connue de l’esclavage. Smith défendait le point de vue selon lequel des personnes libres travaillent davantage que des esclaves et investissent dans l’amélioration des terres, motivées par leur intérêt de gagner plus.

Smith fait référence à la Rome antique où la culture du blé par des esclaves s’est dégradée. Le coût de l’esclavage est « au bout du compte plus cher que tout », écrit Smith.

Sa pensée sur l’esclavage peut être retrouvée dans ses écrits antérieurs. Dans les Leçons sur la justice, la police, les revenus et les armes achevées en 1763, bien avant que le mouvement abolitionniste britannique soit formalisé, Smith écrit :

Les esclaves cultivent uniquement pour eux-mêmes ; le surplus va au maître, ainsi donc ils ne se soucient pas de cultiver les terres au mieux. Un homme libre conserve pour lui-même tout ce qui dépasse son fermage et il a donc un mobile pour son industrie.

Smith décrit comment les serfs en Europe de l’ouest – en relation féodale avec les seigneurs – ont été progressivement transformés en métayers libres tandis qu’ils achetaient du bétail et des outils.

Les récoltes ont été plus équitablement partagées entre le propriétaire et le métayer pour encourager un meilleur usage des terres, et les métayers ont fini par évoluer en fermiers en payant simplement un loyer au propriétaire. Alors que les États étaient plus stables, l’influence des seigneurs sur la vie des fermiers s’est aussi relâchée.

Comme le soulignait Marx, le capitalisme a été l’étape suivante dans le développement humain après les relations de servage féodal. La société commerciale de Smith était en opposition directe avec la société d’esclavage.

Au fond, Smith est un défenseur de la liberté des individus de se spécialiser et de commercer, y compris de faire commerce de leur travail. Le fait que chacun agisse selon son intérêt propre et non pas sous la contrainte engendre la prospérité générale.

Une thèse confirmée par l’Histoire

La thèse de Smith à l’encontre de l’esclavage a été démontrée par l’Histoire : les progrès énormes de la prospérité humaine se sont produits bien longtemps après la fin des relations féodales, de l’abolition de l’esclavage et de la traite des esclaves.

Nous sommes considérablement plus riches que lorsque les maîtres détenaient des esclaves ou même lorsque les marchés aux esclaves proliféraient en Amérique. La libération de l’humanité a amené une innovation et un esprit d’entreprise extraordinaires.

Comme Smith l’a avancé, cela n’est possible que lorsque les individus peuvent profiter des fruits de leur propre travail (les esclaves ne peuvent rien posséder en propre et ne peuvent donc ni commercer ni choisir de se spécialiser).

Nous ne sommes pas devenus riches parce que, voilà quelques centaines d’années, des gens trimaient à la ferme dans des conditions épouvantables. C’est en fait l’inverse. Selon Tim Worstall :

C’est précisément le remplacement de la force musculaire humaine par celle de la vapeur et des machines qui a éliminé la vilénie du commerce des esclaves et du travail forcé.

La traite des esclaves n’a pas non plus financé la révolution industrielle. L’économiste et historienne Deirdre McCloskey explique que le commerce des esclaves, ainsi que les biens qu’ils produisent, étaient une toute petite fraction du commerce international britannique.

De plus les esclaves n’étaient pas passifs : de la Jamaïque à Saint-Domingue ils se sont rebellés contre leurs maîtres. Ces rébellions ont coûté cher à mater. Plus largement, McCloskey avance que la révolution industrielle a été accélérée par les innovations dans le pays et non par le commerce ou des rendements impérialistes minuscules.

Vu sous un autre angle, s’il suffisait à un pays pour être riche d’avoir une histoire esclavagiste, alors les pays seraient riches en proportion de leur niveau historique d’esclavage, mais ce n’est pas le cas.

Le fait que l’Amérique ait connu un esclavage démesuré et soit devenue riche ne signifie pas qu’elle est devenue riche en raison de l’esclavage. Beaucoup de pays ayant eu un esclavage répandu dans le passé, comme les anciennes colonies espagnoles en Amérique du Sud, ne sont pas particulièrement riches aujourd’hui. Il existe bien d’autres explications plus plausibles à la prospérité humaine.

De plus, le fait que certains individus aient bâti des fortunes personnelles sur l’esclavage ne signifie pas que les nations en ont tellement profité globalement. En fait, l’individu lambda n’a matériellement rien obtenu ou presque de l’Empire britannique et ses semblables. Il a aussi dû financer des dépenses de défense énormes au cours de diverses guerres, jusqu’à payer de sa propre vie.

Dans tous les cas, prétendre que l’impérialisme a accéléré la révolution industrielle est anachronique : l’Empire a eu besoin de vapeur et de navires en acier, il est donc arrivé après le début de la révolution industrielle.

Au final, l’esclavage, la traite des esclaves et l’impérialisme étaient non seulement moralement répugnants, mais encore d’une valeur économique douteuse. Un petit nombre de personnes ont profité de la traite et ont milité contre l’abolition.

Mais il ne faut pas confondre cela avec l’affirmation générale selon laquelle notre prospérité moderne est bâtie sur les profits d’une petite minorité voilà quelques centaines d’années.

Le point de vue moral

L’esclavage n’était pas simplement une mauvaise affaire. Pour Smith, l’esclavage était inhumain et mauvais. Dans les leçons mentionnées plus haut, Smith évoque le traitement brutal des esclaves dans la Rome antique où, à la nuit tombée, « on entendait d’autres bruits que les cris des esclaves punis par leurs maîtres ».

Ovide raconte que l’esclave qui gardait le portail y était enchaîné, et que les esclaves qui épandaient du fumier étaient enchaînés les uns aux autres de peur qu’ils s’enfuient et, plus cruel, lorsqu’un vieil esclave était incapable de travailler il était envoyé à la mort sur une île voisine que la ville réservait à cet effet.

Smith remarquait aussi que :

Nous voyons combien les esclaves devaient avoir une vie misérable ; leur vie et leurs biens entièrement à la merci d’un autre, ainsi que leur liberté, si on peut dire qu’ils en avaient, encore à sa merci.

Le dégoût de Smith à l’idée de l’esclavage peut indiquer que son argumentaire économique était orienté ; il pourrait avoir cherché à montrer qu’un autre monde sans esclavage amènerait la prospérité afin de renforcer la thèse des abolitionnistes.

Il était malgré tout remarquablement pessimiste sur le futur de l’abolition :

L’esclavage existe dans toutes les sociétés à leurs débuts et il procède d’une tendance à la tyrannie qui peut presque être considérée comme naturelle à l’humanité… Il sera en fait presque impossible de l’abolir totalement et partout.

Il pensait même qu’en devenant plus riches, les sociétés pourraient s’offrir davantage d’esclaves. Il minimisait la probabilité que des sociétés libres ou monarchiques ou des religions puissent mener à l’abolition.

À cette époque l’Empire britannique, ainsi que beaucoup d’autres, transportaient des millions de personnes d’Afrique en Amérique pour la traite des esclaves, une pratique incroyablement violente et barbare, souvent justifiée par un racisme extrême et incluant torture généralisée et exploitation sexuelle.

Heureusement, Smith se trompait.

Cette pratique allait arriver à son terme. Pendant les décennies suivantes, le mouvement britannique anti-esclavage a aboli l’esclavage dans tout l’Empire britannique et a contribué à accélérer le même mouvement mondial (la traite des esclaves n’a jamais existé dans la loi anglaise ou écossaise bien qu’il y ait eu quelques esclaves importés sous prétexte de travaux domestiques).

Le parlementaire William Wilberforce a mené, avec les chercheurs Thomas Clarkson et Zachary Macaulay et des militants quakers et anglicans, toute une vie de croisade contre cette pratique barbare à partir de la fin des années 1780.

Ce groupe basé dans le sud-ouest de Londres a été nommé la secte Clapham. Il a attiré l’attention sur ce problème, a obtenu des soutiens, de William Pitt à Edmund Burke, a parcouru le pays, créé des techniques de lobbying comme les pétitions parlementaires, écrit des pamphlets, imprimé des brochures et tenu des réunions publiques.

On attribue largement à Smith une influence sur le mouvement contre l’esclavage.  Son travail a été décrit comme « un lieu générateur d’idéologie abolitionniste ». 

Smith a fourni les thèses économiques contre l’esclavage à la fois au Royaume-Uni et, plus tard, aux États-Unis. Ses arguments ont été cités dans les premiers travaux anti esclavage. Wilberforce, qui a rencontré Adam Smith en 1787, le citait souvent.  L’abolitionniste quaker James Cropper citait les idées de Smith sur l’inefficacité économique de l’esclavage.

De plus, les idées de Smith sur l’éthique et l’empathie développées dans la Théorie des sentiments moraux (où ils décrit la « frivolité, la brutalité et la bassesse » des marchands d’esclaves) ont fini par influencer de manière significative la stratégie rhétorique du mouvement abolitionniste.

Bien entendu, il n’était pas seul. Un large éventail de penseurs libéraux a défendu la cause de la suprématie de la personne et combattu l’esclavage.

L’historien Niall Ferguson a écrit que ces campagnes ont permis d’aboutir à un extraordinaire « changement collectif des cœurs » face aux profiteurs de l’esclavage organisés et puissants. En 1807 le Parlement a aboli la traite des esclaves dans tout l’Empire britannique, qui s’étendait sur des centaines de millions de personnes.

Mais ce n’est pas tout. La Royal Navy a utilisé sa domination des mers pour éliminer la traite des esclaves des étrangers, à la fois en saisissant des navires négriers et en obligeant d’autres pays comme l’Espagne et le Portugal à signer des traités par lesquels ils s’engageaient à mettre fin à leur traite.

En 1860, l’escadre d’Afrique de l’ouest de la Royal Navy avait saisi approximativement 1600 navires impliqués dans l’esclavage et libéré 150 000 Africains à bord de ces vaisseaux. On estime qu’environ 1857 membres de l’escadre sont morts de maladie ou au combat. Freetown au Sierra Leone tire son nom de ses premiers occupants, des esclaves ramenés par les britanniques.

Selon Ferguson :

Les esclaves libérés passaient à pied sous une Arche de la Liberté portant l’inscription aujourd’hui presque recouverte par la végétation : « Libérés de l’esclavage par la valeur et la philanthropie britanniques. »  

En 1833 l’esclavage était aboli dans tout l’Empire britannique. La Société britannique et étrangère contre l’esclavage, aujourd’hui Anti-Slavery International a été constituée en 1839 pour éradiquer l’esclavage sur tout le globe. C’est la plus ancienne organisation de droits humains.

Tout cela a pris beaucoup trop de temps. Sous ses formes modernes, l’esclavage a été et continue à être totalement répugnant. Mais ce qui rend l’Empire britannique exceptionnel ce n’est pas son enchevêtrement avec la traite des esclaves, qui était la situation de quasiment tous les empires, comme l’explique Smith, mais plutôt sa croisade morale contre l’esclavage depuis le XIXe siècle.

Ce n’est pas un hasard si le lieu de naissance de la révolution industrielle est aussi le lieu de naissance du mouvement mondial contre l’esclavage. Celui-ci est l’antithèse de l’économie de marché qui dépend de l’échange volontaire de travail.

L’esclavage est une constante de l’histoire humaine ; les libéraux des Lumières et les penseurs chrétiens ont contribué substantiellement à la cause de l’abolition. Adam Smith était parmi ces premiers penseurs. En 1764 un Américain anonyme a publié un pamphlet contre l’esclavage basé sur la Théorie des sentiments moraux.

Le pamphlet conclut à propos de Smith :

Ô combien il a bénéficié à l’humanité et m’a sauvé !

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