Éloge de Vincent de Gournay, par Anne-Robert-Jacques Turgot

Vincent de Gournay (Image libre de droits)

Une occasion de rendre hommage à un homme remarquable du XVIIIe siècle, un peu oublié aujourd’hui, et qui inspira Turgot.

Une occasion de rendre hommage à un homme remarquable du XVIIIe siècle, un peu oublié aujourd’hui, et qui inspira Turgot. Tout en découvrant avec plaisir le style de la plume de ce dernier.

Par Johan Rivalland.

ElogeDe Turgot, on connait le tout premier ministre des Finances de Louis XVI, celui qui tenta, de 1774 à 1776 avant que la société de Cour n’obtienne sa démission, de lui faire entendre raison par les réformes qu’il proposait afin de tenter d’assainir les finances de l’État, en piteux état, et ce faisant sans doute lui sauver la tête. On retient aussi celui qui parvint à libérer le commerce des grains, entravé par les restrictions à la libre circulation à l’intérieur même du pays au service de ceux qui profitaient des pénuries pour spéculer sur les prix. Et celui qui réussit l’exploit d’abolir les corporations, qui avaient pour effet de fermer certaines professions et bloquer ainsi toute réelle innovation. On se rappelle aussi comment il tenta avec courage de réformer la fiscalité en s’attaquant aux privilèges ou de lutter contre la corruption au plus haut niveau. Ce qui fut cause de sa disgrâce.

Mais ce qu’on connait peut-être moins est le Turgot d’avant 1774, le philosophe et économiste, véritable instigateur du « laissez-faire, laissez-passer », formule due à un certain Legendre, marchand de son état répondant à Colbert sur les moyens d’aider le commerce, et dont l’esprit est emprunté à l’évocation qui en est faite par Vincent de Gournay, à qui il rend hommage ici deux ans après sa mort. Le Turgot qui correspondait régulièrement avec Adam Smith, qu’il a probablement inspiré dans son idée de main invisible. Le Turgot engagé dans la philosophie des Lumières et qui écrit, entre autres, plusieurs articles dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Le Turgot défenseur ardent des principes de libre concurrence et peut-être premier grand libéral français de notre histoire (sans vouloir amoindrir le mérite d’auteurs tels que Boisguilbert avant lui).

Présentation de Vincent de Gournay

Vincent_de_GournayJean Claude-Marie Vincent, seigneur de Gournay est né à Saint-Malo en 1712, ville bretonne dans laquelle son père était l’un des plus grands négociants, et secrétaire du roi.

Envoyé jeune en Angleterre, à Cadix, pour y mener ses études, il s’y consacra avec application à la science du commerce et y observa attentivement les productions et les pratiques, tout en lisant les meilleurs ouvrages, en particulier des meilleurs législateurs européens, tout en se livrant lui-même à l’activité du négoce. Il s’intéressa également aux rapports entre le commerce et l’économie politique, ainsi qu’à la dépendance réciproque avec l’agriculture et les liens avec les lois ou actions gouvernementales, recherchant les causes de progrès ou de décadence.

Puis il voyagea dans plusieurs pays d’Europe, fort de l’estime et la confiance gagnée auprès des plus grands négociants européens, grâce à ses talents, ses connaissances et sa probité, renforçant ainsi ses observations sur l’état du commerce et de la marine et les différents principes d’administration. Beaucoup de puissants voulurent se l’attacher, mais il refusa, entendant poursuivre le commerce.

Mais les circonstances l’amenèrent malgré lui à venir s’installer en France et abandonner le commerce. Le comte de Maurepas, ministre de la Marine, qui entretenait depuis quelques années une correspondance suivie avec lui, souhaitant que le gouvernement tirât parti de ses talents, lui conseilla de solliciter une place d’intendant du commerce, ce qui fut accompli en 1751, faisant de Vincent de Gourney, après une pratique de vingt ans dans le commerce, un homme public, qui surprit certains magistrats du bureau de commerce par les principes nouveaux qu’il semblait amener.

Les idées développées par Vincent de Gournay

Jacques Vincent de Gournay était l’ami de Turgot. Ils avaient voyagé ensemble à travers le pays lors des tournées d’inspection. D’où l’influence que de Gournay avait exercée sur lui et la raison d’être du présent hommage en sa mémoire. Hommage articulé autour de l’idée de primauté du droit naturel et de la libre concurrence, favorable aux ajustements de prix, ainsi qu’à la primauté du marchand, mieux à même d’optimiser le calcul économique que ne le feraient les agents de l’État, dans le cadre du gouvernement limité.

Ainsi que le précise Damien Theillier, auteur de la préface de cette parution, Turgot écrit, pour synthétiser la pensée de Vincent de Gournay au sujet du laissez faire, dont il se montre partisan, que « les intérêts des nations et les succès d’un bon gouvernement se réduisent au respect religieux pour la liberté des personnes et du travail, à la conservation inviolable des droits de propriété, à la justice envers tous, d’où résulteront nécessairement la multiplication des subsistances, l’accroissement des richesses, l’augmentation des jouissances, des lumières et de tous les moyens de bonheur ».

Or, si l’on en revient à l’installation en France de Vincent de Gournay, il fut surpris des obstacles nombreux et sclérosants dont le pays pâtissait en matière de commerce et de règlements le concernant.

Turgot écrit : « M. de Gournay n’avait pas imaginé non plus que, dans un royaume où l’ordre des successions n’a été établi que par la coutume, et où l’application de la peine de mort à plusieurs crimes est encore abandonnée à la jurisprudence, le gouvernement eût daigné régler par des lois expresses la longueur et la largeur de chaque pièce d’étoffe, le nombre des fils dont elle doit être composée, et consacrer par le seau de la puissance législative quatre volumes in-quarto de ces détails importants ; et en outre des statuts sans nombre dictés par l’esprit de monopole, dont tout l’objet est de décourager l’industrie, de concentrer le commerce dans un petit nombre de mains par la multiplication des formalités et des frais, par l’assujettissement à des apprentissages et des compagnonnages de dix ans, pour des métiers qu’on peut savoir en dix jours ; par l’exclusion de ceux qui ne sont pas fils de maîtres, de ceux qui sont nés hors de certaines limites, par la défense d’employer les femmes à la fabrication  des étoffes, etc., etc. Il n’avait pas imaginé que dans un royaume soumis au même prince, toutes les villes se regarderaient mutuellement comme ennemies, s’arrogeraient le droit d’interdire le travail dans leur enceinte à des Français désignés sous le nom d’étrangers, de s’opposer à la vente et au passage libre des denrées d’une province voisine, de combattre ainsi, pour un intérêt léger, l’intérêt général de l’État, etc., etc.

Il n’était pas moins étonné de voir le gouvernement s’occuper de régler le cours de chaque denrée, proscrire un genre d’industrie pour en faire fleurir un autre, assujettir à des gênes particulières la vente de provisions les plus nécessaires à la vie, défendre de faire des magasins d’une denrée dont la récolte varie tous les ans et dont la consommation est toujours à peu près égale ; défendre la sortie d’une denrée sujette à tomber dans l’avilissement, et croire s’assurer l’abondance du blé en rendant la condition du laboureur plus incertaine et plus malheureuse que tous les autres citoyens, etc. »

Il mesurait mieux que quiconque en France la différence avec l’Angleterre, où la plupart de ces abus avaient été éradiqués, de même qu’en Hollande, où on les voyait comme « des restes de barbarie gothique ». Aussi pensait-il que les principes que l’expérience lui avait enseignés, et qui ne relevaient selon lui que du simple bon sens, ne devraient en aucun cas être considérés comme novateurs. Ces principes étaient articulés autour du constat, tiré de sa riche expérience, « qu’en général tout homme connaît mieux son propre intérêt, qu’un autre homme à qui cet intérêt est entièrement indifférent ».

De la liberté du commerce

Partant de là, le rôle de l’État ne consiste nullement à limiter le nombre de vendeurs, par des privilèges exclusifs notamment, ce qui conduit à augmenter les prix, mais à protéger les particuliers, en assurant toujours « la liberté naturelle que l’acheteur a d’acheter et le vendeur de vendre ». Ce qui assure la production de meilleures marchandises et au meilleur prix (grâce à la concurrence). Et inversement, il ne s’agit pas non plus de limiter le nombre des acheteurs, par l’exclusion des étrangers ou de certaines personnes, ce qui risque de décourager la production et entraîner ainsi des disettes.

Au total, par le respect de ces principes simples, c’est la richesse des nations qui y gagne. Et l’État n’a aucun intérêt à s’immiscer dans les choix des productions en en favorisant certaines ou prohibant d’autres, ni à fausser les mécanismes naturels de fixation des prix. « C’est se méprendre grossièrement sur les vrais avantages du commerce ». De même à l’international, « nulle opération de commerce ne pouvant être que réciproque, vouloir tout vendre aux étrangers et ne rien acheter d’eux, est absurde ».

La portée de ces analyses

Au-delà du rapprochement traditionnel qui est fait avec les physiocrates, admirateurs de Turgot, mais dont celui-ci s’écartait pourtant, ne réduisant nullement comme eux la richesse des nations à l’agriculture, ni ne raisonnant à partir d’une arithmétique macro-économique, ces analyses ont une portée très contemporaine.

Ainsi sur le rôle de l’État, dont Vincent de Gournay stipule qu’il doit se limiter à protéger la liberté du commerce, faciliter les conditions d’accès au marché et favoriser la libre concurrence, tout en écartant les obstacles à l’industrie par l’obtention ou la conservation de privilèges, qui favorisent la rente et donc l’oisiveté, empêchant le progrès de cette industrie et favorisant la contrebande avec l’étranger. De même que l’État ne doit pas fausser le marché des capitaux par ses interventions ou lois (une autre problématique très contemporaine). Il en va de même de la multitude de taxes que l’État fait peser sur l’activité « et que l’embarras de la perception rendent quelquefois encore plus onéreuses que la taxe elle-même ». « L’arbitraire de la taille, la multiplicité des droits sur chaque espèce de marchandises, la variété des tarifs, l’inégalité de ces droits dans les différentes provinces, (…) l’importunité des recherches nécessaires pour aller au-devant des fraudes, (…) ».

Vincent de Gournay ne nie pas pour autant la nécessité pour l’État de percevoir des revenus. Mais cela doit se faire sans nuire au commerce, et par suite à l’État lui-même. Or, les hommes d’État sont trop souvent guidés par le court terme et trop peu par ce qui constitue la source de ses revenus. Ils exercent, en outre, un ascendant manifeste sur les négociants, qui eux ne peuvent abandonner facilement leurs affaires pour se lancer dans une contestation soutenue, au risque de succomber. Il en résulte un moindre développement du commerce, qui fournit pourtant la richesse au pays.

Principes de bon sens encore valables aujourd’hui, devant leur mise en cause perpétuelle, notamment en France

La recherche du bien public

En définitive, nous dit Turgot, Vincent de Gournay, avec beaucoup de modestie et dégagé de tout intérêt personnel ou ambition particulière, s’engageait dans les débats et confrontations d’idées, avec le souci permanent de faire progresser les idées et le bon sens, toujours avec des mots simples et à portée de tous, mais suffisamment précis et nourris d’exemples concrets qu’ils puissent avoir de l’impact. Et, « lorsqu’il était contredit, il écoutait avec patience ; quelque vive que fût l’attaque, il ne s’écartait jamais de sa politesse et de sa douceur ordinaires, et il ne perdait rien du sang-froid ni de la présence d’esprit nécessaires pour démêler avec la plus grande netteté l’art des raisonnements qu’on lui opposait ». Dégagé de tout amour-propre, selon Turgot, il restait ouvert aux arguments des autres et était tout entier tourné vers l’amour de la vérité et du bien public.

À partir de 1753, il multiplia les visites partout en France, de manière à avoir une meilleure appréciation des plaintes et demandes. Ainsi, il « s’attachait à dévoiler l’intérêt caché qui avait fait demander, comme utiles, des règlements dont tout l’objet était de mettre de plus en plus le pauvre à la merci du riche. Les fruits de ses voyages furent la réforme d’une infinité d’abus de ce genre ; une connaissance du véritable état des provinces, plus sûre et plus capable de diriger les opérations du ministère ». Il sut aussi inspirer l’ambition chez ses interlocuteurs, en faveur de l’agriculture, du commerce et de l’industrie « et répondait aux questions absurdes, dictées par l’ignorance, avec le même sang-froid et la même netteté qu’il savait répondre, à Paris, aux contradictions aigres dictées par un tout autre principe ».

Il ne perdait jamais une occasion de proposer des idées utiles, d’écrire des mémoires ou des lettres raisonnées, afin de faire progresser le commerce ou l’économie politique, sans jamais chercher à renvoyer à ses écrits précédents ni même à les conserver, sans rechercher un quelconque intérêt personnel. Un homme très humble, en quelque sorte, qui dut renoncer à sa charge en y ayant laissé la santé et sa fortune personnelle, sans qu’il acceptât autre chose qu’un simple titre d’honoraire pour poursuivre sa tâche, malgré les diverses sollicitations dues à l’estime et la confiance en ses lumières qu’on lui portait.

Turgot ajoute : « On peut même dire que peu de gens ont été aussi parfaitement libres que lui de cette espèce de vanité qui ferme l’accès aux vérités nouvelles. Il cherchait à s’instruire comme s’il n’avait rien su, et se prêtait à l’examen de toute assertion, comme s’il n’avait eu aucune opinion contraire ».

Et ce passage très intéressant, et là encore très caractéristique de réalités que l’on ne connait toujours que trop bien :

« Le monde est plein de gens qui condamnent, par exemple, les privilèges exclusifs, mais qui croient qu’il y a certaines denrées sur lesquelles ils sont nécessaires, et cette exception est ordinairement fondée sur un intérêt personnel, ou sur celui de quelques particuliers avec lesquels on est lié. C’est ainsi que la plus grande partie des hommes est naturellement portée aux principes doux de la liberté du commerce. Mais presque tous, soit par intérêt, soit par routine, soit par séduction, y mettent quelques petites modifications ou exceptions.

M. de Gournay, en se refusant à chaque exception en particulier, avait pour lui la pluralité des voix ; mais en se refusant à toutes à la fois, il élevait contre lui toutes les voix qui voulaient chacune une exception, quoiqu’elles ne se réunissent pas sur la sorte d’exception qu’elles désiraient, et il en résultait contre ses principes une fausse unanimité, et contre sa personne une imputation presque générale du titre d’homme à système ».

Cependant, avec courage, l’homme prit sur lui, préférant la recherche de la vérité, les progrès de la nation et le bien général à son propre prestige. Il en gagna au moins la considération de tous ses contemporains comme homme de vertu.

Et conservons cette conclusion de Turgot : « C’est une sorte de malheur que les hommes recommandables par les vertus les plus respectables et les plus véritablement utiles soient les moins avantageusement partagés dans la distribution de la renommée. La postérité ne juge guère que les actions publiques et éclatantes, et peut-être est-elle plus sensible à leur éclat qu’à leur utilité ».

D’où l’intérêt, à n’en pas douter, de cet éloge remarquable, qui laisse trace à la postérité et amène jusqu’à nous la mémoire de cet esprit si modeste, vertueux et remarquable qu’on découvre ainsi avec grand intérêt et admiration.

 Anne-Robert-Jacques Turgot, Éloge de Vincent de Gournay, CreateSpace Independent Publishing Platform, Institut Coppet, janvier 2014, 44 pages.