Après Donald Trump, le conservatisme américain en miettes

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Depuis les années 1950, le conservatisme s’était institué d’abord en courant intellectuel respectable, puis en force politique suffisamment puissante et organisée pour peser sur le Parti républicain. Donald Trump a tout détruit.

Par Frédéric Mas.

2016. Donald Trump prend la parole au Freedom Fest, l’un des rendez-vous politiques les plus en vues de la droite américaine. C’est l’occasion pour l’homme d’affaires devenu candidat aux primaires du parti républicain de se présenter aux diverses sensibilités, traditionaliste, libertarienne et néoconservatrice, qui constituent le mouvement conservateur américain.

Il suffit de quelques minutes pour refroidir l’ambiance : le discours du futur président est incohérent et témoigne de sa méconnaissance complète des principes du conservatisme américain et d’un illettrisme économique qui font se dresser les cheveux sur la tête des libéraux les mieux disposés.

La réaction de l’establishment conservateur, cette nébuleuse de think tanks, revues, organisations politiques et commentateurs ne se fait pas attendre. Le 21 janvier 2016, ses principaux barons organisent un colloque anti-Trump, qui deviendra le fer de lance de l’opposition conservatrice à Trump pendant son mandat. S’y succèdent à la tribune le libertarien David Boaz du Cato Institute, le néoconservateur Bill Kristol, le populiste Glenn Beck, Thomas Sowell ou l’ex attorney general de Reagan Edwin Meese III.

Tous expliquent que Donald Trump est un corps étranger au mouvement qu’ils ont façonné depuis des décennies, qu’il ne remplit pas les critères de base, et qu’il est même dangereux.

Seulement, les électeurs américains ne les écoutent pas. Ils ne les écoutent sans doute plus depuis des années, et préfèrent voter pour cet outsider au style clinquant et au verbe haut, qui s’est construit sa réputation people grâce aux médias et à sa réussite en tant qu’entrepreneur.

Une claque sans précédent

C’est une claque sans précédent pour le mouvement conservateur américain. Depuis les années 1950, la nébuleuse idéologique s’était instituée d’abord en courant intellectuel respectable, puis en force politique suffisamment puissante et organisée pour peser sur l’appareil politique républicain.

La naissance du conservatisme américain se fait d’abord autour de quelques intellectuels brillants et quelques revues à diffusion modestes, essentiellement cimentés par l’anticommunisme et le rejet de l’héritage socialisant de Roosevelt. S’y retrouvent des intellectuels traditionalistes, des néo-agrariens, des libéraux classiques et des libéraux de guerre froide (qui deviendront plus tard des « néoconservateurs »)1.

Politiquement, il leur faudra une décennie pour prendre d’assaut le parti républicain, à l’époque centriste, et pousser leur propre candidat, Barry Goldwater. Mais l’Amérique n’est pas prête, et Goldwater est défait en 1964 face à Lyndon Johnson.

Les Russell Kirk, Bill Buckley, Richard Weaver ou Harry Jaffa firent des pieds et des mains pour notabiliser le conservatisme, c’est-à-dire le sortir de la marginalité où ses ennemis voulaient le voir confiné. Rendre respectable le mouvement conservateur passait aussi par purger ses éléments jugés trop radicaux ou trop fantaisistes. Parmi eux, les libertariens jugés incontrôlables et pas assez hostiles à l’URSS, et l’extrême droite radicale, celle de la John Birch Society et du Ku Klux Klan, trop racistes et complotistes. « ‘Ike’ n’est pas un communiste, c’est un golfeur », réplique le paléolibertarien Russell Kirk quand Robert Welch, le président de la John Birch Society, accuse Eisenhower d’être un communiste.

L’institutionnalisation du conservatisme

Les années 1970 et surtout l’arrivée de Reagan au pouvoir en 1981 seront l’occasion pour le conservatisme de s’institutionnaliser et de s’agréger à de nouveaux courants, en particulier la droite religieuse et populiste.

Le conservatisme des débuts laisse la place à une galaxie de think tanks, d’experts politiques, d’organisations militantes, mais aussi de journaux, d’éditorialistes et d’influenceurs qui participent pleinement au débat public et au fonctionnement des institutions politiques américaines.

L’arrivée en scène de Donald Trump a tout chamboulé. Pour beaucoup, ce sont des années de travail de notabilisation qui partent en fumée, une stratégie d’influence du parti républicain qui s’effondre et surtout les postes et l’argent afférents qui disparaissent. Tous les ingrédients sont là pour alimenter la guerre culturelle, y compris au sein de la droite américaine.

La droite incarnée par Donald Trump surgit comme un violent anti-intellectualisme. Prenant ses racines dans la colère populaire du Tea Party contre les élites, qu’elles soient politiques ou financières, elle méprise les arguties des intellectuels et des journalistes pour se concentrer sur des problèmes qu’elle juge pratico-pratiques.

Le style populiste de Trump séduit les classes populaires, l’Amérique ouvrière blanche sur le déclin, les régions sinistrées de la Rust Belt et les catégories sociales fragilisées par la mondialisation économique et que l’immigration mexicaine effraie. C’est l’Amérique malade et oubliée qui se retrouve dans le discours de Trump.

Le trumpisme est d’abord une manière de communiquer plus qu’un catalogue de propositions cohérentes, un pragmatisme stratégique comme en témoigne son livre The art of Deal plus qu’une politique informée par des principes moraux ou philosophiques. Ses partisans ne s’y trompent pas : leur loyauté est d’abord émotionnelle, parfois jusqu’à l’aveuglement.

Les digues sont rompues

Avec Trump, la digue entre droite convenable et droite radicale est rompue, avec le concours de Trump lui-même dans le rôle de boutefeu. La campagne de Trump est vécue comme un espoir pour les franges les plus radicales et les plus loufoques de la droite américaine, rassemblées par les médias sous l’étiquette générique alt-right.

On fait en général crédit à Hillary Clinton d’avoir ouvert la boîte de Pandore en invoquant cette nouvelle extrême droite devant les caméras pour stigmatiser son adversaire républicain, lui donnant ainsi une publicité extraordinaire.

L’alt-right désigne à l’origine un agrégat hétéroclite surtout présent sur les forums et les réseaux sociaux, de déçus du « conservatisme convenable » ou du libertarianisme radical, de trolls anti-gauchistes ou anti-politiquement corrects et des néo-nazis plus ou moins assumés.

L’ère numérique permet à ces nouvelles radicalités de dépasser leur audience groupusculaire et de toucher de nouveaux publics plus jeunes.

Très rapidement cependant, la baudruche de l’alt-right se dégonfle, en partie après la parade raciste et folklorique de Charlottesville en 2017. L’alt-right IRL est beaucoup moins subversive et beaucoup plus inquiétante, y compris sur l’état psychologique d’une partie de la jeunesse radicalisée.

Trump, en politicien pragmatique et ignorant des usages qui se pratiquent dans le petit monde de la droite américaine, se fiche des étiquettes et s’appuie sur l’expertise de Steve Bannon, qui lui-même ne cache pas ses sympathies avec certaines franges de la droite radicale.

Les réticences de Trump à condamner les rapprochements et les confusions qui se font à la base sur fond de panique identitaire achèvent la stratégie de notabilisation de la droite américaine. Elles ne font qu’ajouter à l’hystérie anti-Trump qui secoue le monde médiatique et toute la gauche américaine remontée à bloc.

La crise du conservatisme

Si Trump se passe de l’avis de la galaxie conservatrice, qui s’efface devant le brouillard médiatique de l’alt-right, c’est qu’elle ne représente plus rien. Depuis des décennies, sa base sociologique vieillit et se rétrécit. Son discours « fusioniste2 » apparaît en décalage avec les transformations profondes qui traversent le pays.

Incapable de séduire les nouvelles générations plus libertariennes, devenu inaudible pour des classes moyennes sous tension avec l’approfondissement de la mondialisation, snobé par les classes montantes issues des Big Tech, le conservatisme s’est ossifié. Avec Trump, il est carrément mis sur la touche. Pour éviter la mort et le dépérissement, plusieurs initiatives vont voir le jour.

Dans un premier temps, une partie de la droite pensante se dit qu’il vaut mieux, à la veille du scrutin, faire partie du camp vainqueur pour continuer à influencer le GOP que de rester en dehors et de se retrouver à nouveau en position marginale. Des libertariens autour de Walter Block laissent tomber le candidat du Parti libertarien jugé trop mou et trop proche des élites de Washington.

Les néoconservateurs du Claremont Institute vont théoriser l’investissement idéologique du trumpisme pour mieux le changer de l’intérieur. « 2016 est l’élection du Vol 93 : chargez le cockpit ou vous mourrez » déclare l’auteur de l’essai remarqué qu’ils publieront à la veille de l’élection de Trump, faisant référence à la révolte des passagers du Boeing qui ont empêché les terroristes de se crasher sur le Capitole. Un embryon de trumpisme idéologique voit le jour, avec ses revues, ses penseurs et ses nouvelles marques idéologiques, incarné un temps par la revue néo-hamiltonienne American Affairs.

Une nouvelle droite nationaliste

Face au déclassement d’une partie de sa base électorale et à la peur du déclin de l’Amérique dans le monde, une partie du conservatisme américain s’est en quelque sorte européanisée, puisant dans les idées des courants réactionnaires pour tenter de faire revivre un mouvement politique épuisé. Pour la première fois de son histoire, elle s’invente une identité en dehors de la tradition libérale qui est celle de l’histoire de la république américaine.

Cette droite qui se réinvente une fois Donald Trump élu s’inspire des expériences illibérales européennes à la Viktor Orban ou Matteo Salvini. Tout en reconnaissant les limites du personnage Trump, elle s’est découverte nationaliste, populiste et anti-libérale, et instruit le procès du consensus « fusioniste » du conservatisme américain traditionnel.

On trouve parmi ses nouvelles références le journaliste Yoram Hazony, qui dans  le livre The Virtue of Nationalism (2018) réhabilite le nationalisme, ce droit collectif des peuples à se gouverner eux-mêmes, contre l’impérialisme et ses formes modernes que sont les organisations politiques supranationales de type ONU ou Union européenne.

Les essais de David Goodhart et de Charles Murray alimentent la réflexion commune sur les nouvelles fractures sociales entre le peuple et ses élites. Par leur lecture sociologique et géographique, ils dessineront les nouveaux clivages entre des classes populaires reléguées aux périphéries des villes et aux attentes conservatrices en termes d’identité et d’immigration, et les classes supérieures à la mentalité plus cosmopolite et progressiste.

Pour Christopher Caldwell, la victoire de Donald Trump se construit sur l’échec du parti républicain à tenir ses promesses, devenues intenables depuis la révolution des droits civiques des années 1960. Dans The Age of Entitlement : America Since the Sixties (2020) il rend compte de l’incapacité des gouvernements républicains successifs à endiguer la progression d’un « Big Governement » qui désormais légitime sa dynamique de croissance sur l’exigence d’égalité raciale et multiculturelle.

Plus fondamentalement, certains acteurs de cette « nouvelle droite » comme le constitutionnaliste Adrian Vermeule, les journalistes Sohrab Ahmari ou Tucker Carlson ou le politologue Patrick Deneen vont instruire le procès du libéralisme classique, accusé d’avoir érodé les fondements sociologiques d’Amérique traditionnelle laminée par le laxisme culturel et le libre-échange.

Le vol 93 s’est finalement écrasé

Le vol 93 qui servait de métaphore aux néoconservateurs acquis au trumpisme s’est finalement écrasé, comme l’avion de 2001. La présidence de Donald Trump s’est achevée dans la douleur. Le spectacle lamentable de la prise d’assaut du Capitole par quelques agités déguisés en révolutionnaires a effacé en quelques images le bilan contrasté du magnat de l’immobilier.

Avec l’élection de Joe Biden, le retour au pouvoir des démocrates s’est fait avec un esprit de revanche intact depuis la défaite cuisante de 2016. Pour beaucoup de militants progressistes, il faut désormais condamner Trump, effacer d’un trait de plume rageur le trumpisme de l’histoire des États-Unis, et éliminer du débat public tout ce qui peut s’apparenter à cet héritage politique et culturel maudit. La chasse aux sorcières a commencé, et la liberté d’expression sur les réseaux sociaux en est la première victime collatérale.

Le parti républicain est à la fois divisé et déconsidéré, et la décomposition du conservatisme américain traditionnel s’est accélérée. Les libertariens, les traditionalistes et les néoconservateurs espèrent retrouver leur ancien magistère sur la droite, mais le monde a changé, leur public s’est dispersé, fractionné par la guerre culturelle qui déchire le pays. Leur autorité n’est plus la même.

La version nationale-populiste du conservatisme américain, qui reste minoritaire, survivra-t-elle à la déconvenue politique de Trump lui-même ? Mystère. Seul l’avenir nous le dira. Donald Trump n’a pas dit son dernier mot, mais sa fanbase n’est pas nécessairement prête à écouter son nouveau clergé intellectuel informel.

Si le mouvement conservateur américain veut rebondir, il doit tout reconstruire, depuis ses fondements intellectuels jusqu’à sa base sociologique. Après le choc du trumpisme et le retour d’un parti démocrate acquis aux pires délires liberticides de l’idéologie diversitaire, il n’a pas le choix, il doit se refonder. Seul un retour aux origines libérales de l’Amérique peut en raviver l’esprit.

  1. George H. Nash, The Conservative Intellectual Movement in America Since 1945, 1976.
  2. Le fusionisme est le mélange de traditionalisme moral, de libéralisme économique et d’autoritarisme en politique étrangère qui constitue les éléments de base de l’idéologie droitière américaine la plus commune. Il s’agit d’une idée inspirée par les écrits du conservateur libertarien Frank Meyer.
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