Les néoconservateurs, de Juliette Grange

Un nouveau livre vient de paraître sur le néoconservatisme, ce courant de la droite américaine qui a influencé le monde. À oublier d’urgence.

Par Frédéric Mas.

Les livres sur le conservatisme, pro ou contra, sont à la mode dans le débat public français, ceux sur le néoconservatisme un peu moins, tant son éclat semble s’être terni quelque part au milieu des années 2000 avec l’échec de l’administration impériale de George W. Bush, Jr et les conséquences désastreuses de la seconde invasion de l’Irak.

Ceci étant, les études savantes, en langue française, sur ce sujet proprement américain se sont multipliées, qu’elles viennent de journalistes (Alain Frachon et Daniel Vernet), d’universitaires (Justin Vaisse) ou encore, plus simplement, de traductions ou d’écrits atlantistes engagés (Yves Roucaute, Guy Millière).

Le tout forme désormais une littérature critique intelligente et diversifiée sur le sujet, montrant comment depuis quelques revues confidentielles des années 1960 jusqu’à la tête du parti républicain, une poignée d’intellectuels plutôt à gauche à l’origine, sur plusieurs générations, a pu devenir une sphère d’influence non négligeable à droite de l’échiquier politique américain.

Le néoconservatisme des États-Unis à la France

C’est pourquoi le nouveau livre de Juliette Grange intitulé Les néoconservateurs paru chez Pocket pourrait susciter l’intérêt des spécialistes comme des amateurs éclairés de la vie politique américaine.

L’ambition du livre en question est toutefois plus large que celle de l’historien du temps présent pour rejoindre celle du politologue et du journaliste, puisque Juliette Grange se propose non seulement de décrire ce « puissant mouvement » venu des États-Unis, mais aussi son implantation en France depuis le début des années 2000.

Malheureusement, dès les premières pages, le lecteur comprend qu’il a affaire à un pamphlet brouillon, incohérent et totalement incapable de saisir correctement son objet.

Un livre peu sérieux

En découle une critique trop vague et trop grossière pour être sérieuse.  Le flot d’informations sur cet « extrémisme de droite » semble essentiellement (mal)traité pour construire un homme de paille à la fois « ultralibéral », « ultraconservateur », intégriste catholique mais en même temps soutenu par des intellectuels laïcs américains d’origine juive et des fondamentalistes protestants, à la fois planistes et détestant le volontarisme politique, à la fois infiltrant l’enseignement supérieur et travaillant la société civile au corps par l’intermédiaire de groupes de pression que personne, à part l’auteur, ne semble prendre au sérieux.

La méthode de l’auteur, sans recul historique ni fondement clair, est presque totalement aléatoire. Les différences essentielles entre les divers courants de la droite américaine sont inconnues de l’auteur, qui mélange allègrement néoconservatisme, fondamentalisme protestant, libertarianisme et Tea Party.

Madame Grange ne craint pas d’affirmer que le courant « progressiste de guerre froide » d’Irving Kristol et Norman Podhoretz né aux États-Unis est à la fois une révolte contre le monde moderne, la volonté de défendre des valeurs religieuses (lesquelles ?) et une forme particulièrement insidieuse d’ultralibéralisme inspiré de « l’École autrichienne d’économie ».

L’université à l’ère de la post-vérité

Elle réussit, en décelant une communauté d’intention dans une multitude de textes qui tient plus de l’inventaire à la Prévert, à dresser une généalogie baroque du soi-disant néoconservatisme français, sac à malice qui va du Salon Beige à l’Institut Montaigne.

Il n’y a donc pas grand-chose à sauver dans cette galère, assez révélatrice de l’université quand elle s’engage à l’ère de la post-vérité, et il faudra sans doute attendre encore un peu pour lire quelque chose de véritablement éclairant sur l’influence du néoconservatisme en France1.

Juliette Grange, Les néoconservateurs, 2017, 321 pages.

  1. En commençant par exemple par lire le livre d’Hadrien Desuin, La France atlantiste paru l’année dernière.