Reagan a-t-il été le fossoyeur du conservatisme américain ?

Reagan & Gorbachev Arrive By: The Official CTBTO Photostream - CC BY 2.0

Ronald Reagan se serait-il contenté de moderniser l’énorme État fédéral américain sous couvert de libéralisation ?

Par Frédéric Mas.

Le dernier livre de l’essayiste conservateur Christopher Caldwell The Age of Entitlement passionne par l’acuité de son analyse… et la radicalité de ses implications pour le présent. Le mouvement des droits civiques, qui culmine avec l’abolition de la ségrégation raciale et l’accès à l’égalité civique des Noirs grâce au Civil Rights Act de 1964, est aussi à l’origine d’une explosion sans précédent de l’intervention fédérale à tous les niveaux de l’existence.

La mise en place technocratique, puis la généralisation à tous les domaines de la société américaine des programmes liés à cette politique volontariste d’émancipation n’a pas seulement fait grossir l’État central, elle a généré un nouveau type de légitimité constitutionnelle basée sur la problématique de l’égalité raciale.

Si les Blancs, en particulier les militants progressistes, pensaient corriger une inégalité en donnant aux Noirs des droits égaux, les Noirs, et les activistes les plus radicaux, estimaient que l’égalité en droit n’était qu’une première étape dans la déconstruction des mythes sur lesquels se fondait l’Amérique. Ils aspiraient à une plus grande remise à plat des principes fondateurs de la République américaine, et ont inspiré tous les mouvements de libération suivants, en particulier féministe et homosexuel.

Abolition de l’ordre constitutionnel ancien

La révolution des droits fut telle que Caldwell n’hésite pas à soutenir qu’elle a aboli discrètement l’ancien ordre constitutionnel, et que son coût, comparé aux bénéfices espérés, est immense. L’ancienne Constitution qui garantissait la démocratie, la liberté d’association et la liberté d’expression a été abolie discrètement et anticonstitutionnellement au profit d’un État social technocratique pénétré de l’idéologie politiquement correcte qui a généré son lot de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants. Parmi eux, les hommes blancs qui ont voté en masse pour Donald Trump à la dernière élection présidentielle.

Les conservateurs américains, malgré leur rhétorique libertarienne maximaliste, quand ils ont eu l’occasion de le faire concrètement, n’ont jamais remis en cause le nouvel État fédéral issu de la révolution des droits. C’est que la grande imbrication entre nouvel État social et égalité civique risquait, en défaisant l’un, de défaire l’autre. Politiquement et humainement, beaucoup s’y sont refusés, sauf à rejoindre le discours de l’extrême droite agrarienne et néo-confédérée, condamnée à la marginalité et à l’opposition permanente.

L’échec du conservatisme américain

Le chapitre que consacre Christopher Caldwell à l’arrivée de Reagan au pouvoir est particulièrement éclairant sur la décomposition politique et morale du conservatisme. Le reaganisme, porté par l’alliance entre l’ancienne génération de la Seconde Guerre et la nouvelle des Baby boomers d’après-guerre, ne s’est pas inscrit en faux contre un nouvel État fédéral dont le plein développement s’était consolidé sous Lyndon Johnson et Nixon. Tous les discours nostalgiques sur l’esprit communautaire américain menacé par le nouveau Léviathan bureaucratique, autant portés par les conservateurs que par les hippies des années 1970, furent balayés purement et simplement avec la pratique du Pouvoir.

C’est d’ailleurs ce que ne comprit pas Ayn Rand. La fondatrice de l’objectivisme détestait Reagan pour son alliance à la droite religieuse, ce qui l’empêcha de voir à quel point l’ancien gouverneur de Californie avait lui-même participé à la révolution des droits, en légalisant l’avortement dans son État en 1967 et en introduisant en 1969 le divorce sans faute : « Au moment de la campagne présidentielle de 1980, il aurait été juste de dire que Reagan avait fait plus que n’importe quel politicien de n’importe quel parti pour construire les institutions de la libération sexuelle post-féministe. »

Derrière le discours traditionaliste et la défense ambiguë des « valeurs familiales », Reagan rompit définitivement avec l’ancienne société d’avant-guerre et acta la révolution culturelle et politique des années 1960. Seulement, au lieu de financer les nouvelles institutions par l’impôt et les recettes dépassées du keynésianisme, il choisit de soutenir le nouvel étatisme par la dette, qui tripla sous son mandat.

Financer l’État fédéral par la dette

Pour Caldwell, la seule nouveauté économique sous Reagan fut le grand enthousiasme suscité par la baisse des impôts, baisse qui par elle-même devait participer à la croissance économique.

Très critique à l’endroit de la politique de l’ancien président américain, Caldwell estime que de l’économie de l’offre proposée par Wanniski, Reagan a retenu l’idée qu’il était suicidaire électoralement de faire campagne sur l’austérité quand les démocrates jouaient les Père Noël à chaque retour au pouvoir en multipliant les dépenses publiques.

Il choisit donc de baisser constamment les impôts mais sans obliger le Congrès à la discipline budgétaire, ce qui revint à les remplacer par le déficit. Et pendant ce temps là, l’État continuait de croître à raison de 2,5 % par an. Plutôt que de remettre en question les compromis du nouvel État social, et donc de compromettre la paix sociale, Ronald Reagan l’a fait reposer sur la dette, qui ne tarda pas à exploser à hauteur de milliards de dollars.

Sortir de l’État social sans abandonner l’égalité en droits

Christopher Caldwell n’est sans doute pas très charitable avec l’esprit du conservatisme américain1, qui ne se limite pas aux dandys nostalgiques du New Conservatism ou aux envolées pro-capitalistes des défenseurs de Ayn Rand2 mais il a bien cerné le piège dans lequel se trouvent à la fois les libéraux et les conservateurs aux États-Unis depuis les années 1960.

Forcés de penser contre un nouveau régime à la légitimité incontestable mais aux effets profondément liberticides et anti-démocratiques, une fois aux portes du pouvoir, la tentation est grande soit de s’accommoder et donc de trahir, soit de renoncer et donc de ne plus apparaître comme alternative politique sérieuse.

L’élection de Donald Trump marque sans doute le point final de l’aventure conservatrice aux États-Unis, remplacée par une droite plus nationale-populiste assise sur un électorat majoritairement blanc, conscient de l’être et de voter en fonction de cette identité3. En prenant conscience de la dimension raciale de son vote, l’électorat de droite s’est finalement conforté à l’esprit du nouvel ordre constitutionnel, redistributif et managérial post-soixante-huitard.

La leçon à retenir pourrait être pour les futures générations : imaginer une stratégie de sortie du Léviathan fédéral américain sans heurter l’égalité civique entre citoyens. Mais il faudra dépasser le conservatisme et retrouver l’esprit du libéralisme authentique exigeant l’égalité en droit et la liberté dans tous les autres domaines.

Christopher Caldwell, The Age of Entitlement, Simon and Schulster, 2020.

  1. L’auteur sous-estime la culture économique de Reagan comme de son entourage.
  2. Le grand absent de l’analyse de C. Caldwell, c’est le néoconservatisme, qui fut en quelque sorte de la « fausse monnaie » créée au sein du mouvement conservateur. Venu de la social-démocratie et du progressisme modéré, taillé sur mesure pour occuper du nouvel État bureaucratique, le néoconservatisme eut la fonction bien utile en son temps de proposer un conservatisme compatible avec l’État Léviathan.
  3. C’est ce que suggère la conclusion de l’essai de C. Caldwell.
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