Faire la peau à la bureaucratie : et si c’était la mauvaise question ?

La sociologie moderne nous apprend que la bureaucratie a un intérêt et qu’elle répond à un besoin d’une partie au moins d’une organisation. Le problème n’est pas le processus superflu ; le problème est ce qui donne naissance à ce processus.

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Faire la peau à la bureaucratie : et si c’était la mauvaise question ?

Publié le 27 janvier 2021
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Par Philippe Silberzahn.

J’étais interrogé il y a quelques jours par une journaliste au sujet de la bureaucratie qui, semble-t-il se développe beaucoup dans les grandes entreprises et empoisonne leur existence, ralentissant leur fonctionnement et démobilisant leurs collaborateurs. Certes, l’enjeu est d’importance à l’heure de la crise où tout le monde doit être sur le pont dans un environnement qui change rapidement. Mais je ne crois pas qu’attaquer la bureaucratie soit la bonne approche.

Gary Hamel, un gourou du management des années 1990, veut faire la peau à la bureaucratie. Qui serait contre ? Je ne connais personne qui aime la bureaucratie. Et pourtant, cette approche est problématique.

D’une part parce que le vocabulaire est guerrier, et que les organisations ont trop souffert de ce type d’impératif qui reflète des modèles mentaux viciés à la base : ici, celui selon lequel la bureaucratie est un mal et qu’il peut être combattu à condition d’être courageux et de trancher ce qui doit être tranché. La violence de la posture nourrit sa propre défaite qui ne viendra malheureusement qu’après beaucoup de souffrances et de dégâts causés à l’organisation et à ceux qui y travaillent.

D’autre part parce que l’utilisation du mot bureaucratie de façon explicitement péjorative est un jugement de valeur, ce qui est toujours un très mauvais point de départ dans un diagnostic organisationnel. Car la bureaucratie a des avantages, c’est ce qu’a montré le sociologue Max Weber il y a longtemps : des règles claires, identiques pour tous, la prédictabilité des décisions, la capacité à faire fonctionner de très grandes organisations, entre autres.

La sociologie moderne, notamment avec les travaux de Michel Crozier et Ehrard Friedberg, nous a en outre appris depuis longtemps que si une situation de gestion persiste, c’est qu’elle présente un intérêt et qu’elle répond à un besoin d’une partie au moins de l’organisation et de ses membres.

La bureaucratie : un symptôme, avant d’être une cause

Il y a quelques temps, j’intervenais auprès d’une grande entreprise industrielle qui menait un grand projet de transformation avec un objectif de simplification de son fonctionnement.

« Nous étouffons sous les procédures », me disait son responsable. « Par exemple, le moindre projet, si petit soit-il, doit avoir un comité de pilotage. Il faut simplifier tout ça! »

Et pourtant, toutes les tentatives de simplification avaient échoué et ce bien que toutes les parties prenantes m’aient assuré qu’elles voulaient absolument réduire la bureaucratie. Et donc tout le monde devenait fou : la bureaucratie se développait, tout le monde était contre, mais rien ne changeait et elle continuait sa course folle.

Dans notre ouvrage Stratégie modèle mental, Béatrice Rousset et moi avons abordé cette question et montré que dans ces situations, il faut remonter à la source du phénomène qui semble inextricable. Il y a quelque chose qui bloque, et ce quelque chose ce sont les modèles mentaux, c’est-à-dire les croyances individuelles et collectives de l’organisation. Vue sous cet angle, la bureaucratie, ou ce qu’on nomme bureaucratie, est le produit d’une certaine façon de penser, et c’est elle qu’il faut mettre en lumière.

Un atelier a permis de montrer que cette entreprise a une très forte culture industrielle et s’est bâtie autour de la notion d’expertise. Les managers sont pour la plupart ingénieurs de formation et voient leur fonction comme une fonction d’expertise : un manager, parce qu’il (ce sont en majorité des ils) est le chef, est un expert, et un expert doit avoir réponse à tout.

La terreur absolue de ces managers est d’être pris en défaut, de ne pas savoir répondre à une question dans une réunion et donc d’être déconsidéré par leurs collègues, tout aussi terrorisés qu’eux. Cette terreur a développé un manque de confiance et une peur de l’échec, qui a entraîné un besoin de se protéger à tout prix. La bureaucratie, mot qui ici qualifie le développement de procédures apparemment inutiles, est la réponse de ces managers à leur besoin de protection. Le comité de pilotage d’un projet existe pour mouiller les collègues et faire en sorte que si échec il y a, celui-ci soit collectif.

Autrement dit, la bureaucratie est une réponse parfaitement rationnelle des managers à leur modèle mental de peur.

Le miroir aux alouettes de la simplification

Avec ce qui précède, on comprend donc pourquoi les efforts de simplification échouent. Si vous dites à un manager que désormais il pourra gérer son projet tout seul, la panique le saisit. Ce n’est pas du tout ce qu’il veut, même si par ailleurs il déteste cette bureaucratie qui le mine jour après jour, comme un fumeur qui sait que le cancer le guette mais qui ne peut renoncer à sa cigarette.

Si vous simplifiez en exigeant des réunions plus courtes, les managers en feront deux au lieu d’une. Et donc les entreprises qui suppriment les strates d’organisation et les processus superflus se font des illusions car ces strates et ces processus jugés superflus remplissent en fait une fonction, et que cette suppression se heurtera au mur de l’immunité organisationnelle. Vue comme une agression et une mise en danger, elle fera l’objet d’une résistance qui, il faut insister là-dessus, sera parfaitement rationnelle. Le problème n’est pas le processus superflu ; le problème est ce qui donne naissance à ce processus. Vous appuyez sur l’accélérateur (la simplification) tout en ayant le pied sur le frein (le modèle mental bloquant).

L’erreur consiste donc à poser le problème en termes de bureaucratie et la solution en termes de simplification. Quand vous pensez bureaucratie, les managers entendent protection. Quand vous parlez de simplification ils entendent danger et ils ont raison.

Dans notre exemple, la solution a consisté à exposer le modèle mental profond « Un manager est un expert qui doit avoir réponse à tout » pour amener les participants à le questionner.

Puis nous avons identifié quelques occasions où un manager pouvait essayer un modèle alternatif, par exemple : « Un manager est un coordinateur qui s’appuie sur l’expertise des autres ».

Ces occasions ont été choisies de façon qu’elles soient sans impact important en cas d’échec (qu’elles représentent des pertes acceptables). De fait, un manager qui n’est plus saisi par la peur de ne pas savoir répondre à une question technique ressentira moins le besoin de se protéger par des mesures bureaucratiques. On ne guérit pas la fièvre, mais la source de la fièvre. Et surtout, on la guérit en partant d’une posture de reconnaissance et de respect de ce qui est, ici la peur des managers.

Au-delà, nous avons mis en lumière un modèle mental encore plus profond qui a trait à la confiance. En l’occurrence ici, l’organisation avait laissé diminuer la confiance accordée aux managers avec le temps, ce qui était l’une des sources de leur peur et de la démultiplication des procédures. La notion de confiance est donc apparue comme un sujet majeur sur lequel l’organisation devait travailler.

Deux choses en conclusion

Cesser de proposer des solutions simplistes basées sur l’identification d’un coupable ou d’un mal « facilement curable à condition qu’on s’en donne les moyens. » Cela revient à prendre les collaborateurs des organisations pour des imbéciles ou des poules mouillées, ce qu’ils ne sont assurément pas. Si c’était aussi simple, ils l’auraient déjà fait.

Les phénomènes organisationnels sont intrinsèquement compliqués ; là encore la sociologie nous l’a abondamment montré depuis bien longtemps. Des recommandations simplistes voire naïves comme « limiter les réunions à 1 heure » ou « réduire les niveaux organisationnels » ne prennent pas du tout en compte la réalité organisationnelle et n’iront nulle part.

Remonter à la source des comportements qui peuvent sembler aberrants mais qui sont en fait rationnels. Et cette source, ce sont les modèles mentaux, nos croyances profondes. L’exposition de ces croyances et leur ajustement respectueux est la seule façon de remettre l’organisation en mouvement.

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  • La sur-administration ( et le recours aux consultants externes ) est très souvent le signe d’une organisation qui a besoin de sang frais, le principe de Peter y ayant fait des ravages. Et cela commence bien souvent par des conseils d’administration pléthoriques et peu compétents, incapables de fixer clairement les lignes d’action au DG qui, dès lors soit prendra la société en mains, soit demandera à une société de conseil de faire pour lui le travail du C.A..

    Dans le deuxième cas, le poisson pourissant par la tête, les collaborateurs de l’entreprise concluront que le parapluie est la priorité et multiplieront les actions de dilution de responsabilité.

    Je crois me soouvenir d’une société de distribution de gaz dont le C.A. était constitué de 18 politiques et d’un gestionnaire technique et dont le PV du conseil ne comprenait que l’analyse des actions passées, et pas un seul axe de développement futur ni, bien sûr, de vision à long terme.

    • la bureaucratie c’est la liquidation des entreprises aussi bien d’état que privées, elle fait même œuvre de fossoyeur . . .

  • Finalement c’est une histoire de parapluies. Et chacun sait que quand tout le monde les ouvre, on ne peut plus circuler : problème de viscosité.

  • Il y a administration et administration, celle des fonctionnaires et celle des entreprises.
    celle des fonctionnaires, pour l’avoir subie pendant 40 ans dans mon entreprise, ainsi que celle qui a désorganiser le service de santé ces derniers mois ont montré sans ambiguïté leur coté néfaste.
    Celle dont vous parlez est l’administration dans une entreprise privée, son efficacité dépend du chef d’entreprise lorsque celui-ci en est au contact (PME PMI ) mais dès que l’effectif devient important, disons supérieur à 500 personnes, les même dérives que pour la fonction publique peuvent apparaître et là il faut la combattre.
    J’ai connu, au début de ma vie professionnelle (années 70), ce qu’elle était capable de faire, dans une entreprise privée, en l’occurrence Peugeot que j’ai quitté pour cette raison.
    Peugeot était tout près de la faillite et c’est en luttant contre le « fonctionnarisme » interne que l’entreprise a été sauvée, une première fois dans les années 80 et de façon remarquable depuis l’arrivée de Carlos Tavares.

  • De là à trouver normal que la RATP prodigue plus de 300 primes , il y a de la marge…Combien coûte au contribuable la gestion seule de ces 300 primes ??? Une belle priorité pour Hidalgo, Montebourg, Merluchon, Ségolène, Flamby, Jadot, et autres dispensateurs de primes avec nos impôts…Rdsvs aux élections…

  • La sociologie ne nous apprend rien car ce n’est pas une science! Des péquins sans culture suffisante pour cela se livrent à des spéculations et en sortent une thèse qui n’intéresse que leurs collègues. Pierre Bourdieu recommandait à ses élèves de ne tenir compte que des réponses allant dans le sens de leurs hypothèses. Ce qui scientifiquement est la pire des tricheries. C’est cela l’esprit scientifique? La probité de l’intellectuel?

    • vous avez lu l’article? ce qu’avance et argumente l’auteur? Si votre commentaire a pour but de le contester, il y avait peut-être mieux que « la sociologie n’est pas une science » (la belle affaire, c’est le cas de nombreuses disciplines) et surtout que d’introduire l’autre idéologue de Bourdieu

  • De cet article, j’en tire la conclusion suivante: la porte de sortie passe par un effondrement du système.

  • « La sociologie moderne, notamment avec les travaux de Michel Crozier et Ehrard Friedberg, nous a en outre appris depuis longtemps que si une situation de gestion persiste, c’est qu’elle présente un intérêt et qu’elle répond à un besoin d’une partie au moins de l’organisation et de ses membres. »
    Sans doute. Mais parfois la liste des membres qui en tirent profit est si courte – autocrates, absolutistes, despotes plus ou moins éclairés et courtisans – que la dite situation de gestion ne se maintient que par la force, la violence et la répression. Un maintien bien artificiel…

  • « Car la bureaucratie a des avantages, c’est ce qu’a montré le sociologue Max Weber il y a longtemps : des règles claires, identiques pour tous, la prédictabilité des décisions… »

    Là non, je ne suis pas du tout d’accord. Je parle en tout cas pour ce qui est de la fonction publique. Passé un certain niveau d’épaisseur bureaucratique, l’agent lambda devient un électron libre, déconnecté de celui qui devrait être le vrai décideur, c’est à dire l’élu, et indirectement l’électeur. L’agent lambda va alors prendre les décisions qui lui facilitent la vie, sans considération ni pour la loi, ni pour son interlocuteur.

    Allez donc à votre centre des impôts, et demandez qu’on vous justifie le montant de votr

    • de votre taxe foncière par exemple. Il y a de forte chance que l’agent de service ce jour là vous réponde « circulez, y a rien à voir », plutôt que de se casser la tête à répondre vraiment à la question.

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