Faire le bien ou résister au mal ? La leçon oubliée de Machiavel

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Faut-il faire le bien ? Et si oui, comment ? Résister au mal plutôt que chercher le bien ?

Par Philippe Silberzahn.

Que souhaiter à ses proches et plus généralement au monde en ce début d’année 2021 après une année 2020 largement calamiteuse ? Assez naturellement, et peut-être que la saison de Noël y est pour quelque chose, nous voudrions un monde meilleur, où les horreurs de 2020 ne se reproduiraient pas. Nous voudrions faire le bien.

Je profitais de mes vacances pour relire l’ouvrage d’Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne. Il contient un passage intéressant où la question du bien et du mal est évoquée en détails. Citant Machiavel, Arendt nous invite à résister au mal plutôt qu’à essayer de faire le bien. Elle savait de quoi elle parlait. Et à l’heure d’une profonde désorientation due à la crise que nous vivons, cette invitation vaut la peine d’être écoutée.

Faut-il faire le bien ?

Faut-il faire le bien ? Et si oui, comment ? Arendt observe que dans la religion chrétienne, l’acte de bonté doit rester privé. Dès l’instant où un acte de bonté devient public, il perd son caractère spécifique de bonté, c’est-à-dire d’être commis pour rien d’autre que la bonté elle-même.

Lorsque la bonté apparaît ouvertement, ce n’est plus de la bonté, même si elle peut être par ailleurs utile comme un acte de charité ou de solidarité, car elle sert un objet et procure un avantage, notamment le prestige.

Ainsi Jésus dit :

« Prenez garde de ne faire point votre aumône devant les hommes, pour en être regardés ; autrement vous n’en recevrez point la récompense de votre Père qui est aux cieux. »

C’est cette perte au monde inhérente aux bonnes œuvres qui fait de celui qui recherche la bonté une figure essentiellement religieuse et qui fait de la bonté une qualité essentiellement non humaine. Selon Arendt, personne n’a davantage été conscient du danger d’essayer ou de prétendre faire le bien dans le monde que Machiavel qui, dans un passage fameux, enseignait aux hommes « à n’être pas bons ».

Il ne leur recommandait pas d’être mauvais, mais simplement il estimait que la bonté qui apparaît au grand jour dans l’espace public n’est plus bonne mais corrompue en ses propres termes et qu’elle portera sa corruption où qu’elle aille.

Machiavel était très sceptique au sujet des mouvements de réforme de l’Église de son époque (début du XVIe siècle) qui, en essayant de sauver la religion de la corruption et de la licence des prélats, enseignait aux hommes de faire le bien plutôt que de résister au mal, avec pour conséquence, écrivait-il, que « les mauvais souverains peuvent faire autant de mal qu’ils le souhaitent. »

Cette idée machiavelienne de résister au mal plutôt qu’essayer de faire le bien est très puissante. Parce qu’il dépeignait les hommes tels qu’ils sont, et non tels qu’ils devraient être, et qu’ainsi il s’est toujours posé contre des idéalistes de tous temps, Machiavel a mauvaise presse. Et pourtant, nous lui sommes plus redevables que nous le pensons ou que nous voulons l’admettre, idéalistes pétris de mauvaise conscience que nous sommes.

On retrouve l’idée de partir de ce qui est, c’est-à-dire de faire avec ce que nous avons plutôt que de pleurer sur ce que nous aimerions avoir, chez des auteurs aussi différents que Saul Alinsky, sociologue américain de l’engagement politique et social des années 1950, et Saras Sarasvathy, pionnière de la pensée entrepreneuriale.

De façon fameuse, Alinsky écrit :

« En tant qu’organisateur, je pars de là où le monde est, tel qu’il est, et non tel que je le voudrais. Que nous acceptions le monde tel qu’il est n’affaiblit en rien notre désir de le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être – il est nécessaire de commencer là où le monde est si nous voulons le transformer en ce que nous croyons qu’il devrait être. »

Comment Alinsky résiste-t-il au mal ? Il identifie un magasin qui refuse d’embaucher des Noirs et fait pression sur lui jusqu’à ce que cela change. Puis il passe à un autre magasin.

Le renversement machiavélien est puissant, car le mal est présent, tandis que le bien est futur. Agir contre le mal nous ramène à aujourd’hui. Cela nous tire de nos rêves. Agir pour le bien nous éloigne du présent, de la réalité tangible d’aujourd’hui, et nous transporte dans l’avenir où rien n’est certain, et à propos de quoi nous pouvons dire ce que nous voulons. C’est en ce sens qu’Arendt le qualifie de religieux, hors du monde (worldlessness).

Le mal, lui, est tangible, c’est la réalité actuelle facilement identifiable. Le bien est intangible, c’est un futur espéré au nom duquel on peut commettre tous les crimes car si les fins sont hypothétiques, les moyens employés, eux, sont toujours tangibles parce que présents. À celui qui fait le bien, les moyens importent peu. Faire le bien, c’est souvent finir par dire « On ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs » ce à quoi Orwell répondait : « J’ai vu les œufs cassés, mais où est l’omelette ? »

Nous accorder sur le mal : l’intuition de Descartes

Résister au mal plutôt que chercher le bien offre en outre une dimension pratique. Nous pouvons en effet beaucoup plus facilement nous accorder sur ce qui est faux ou mal que démontrer ce qui est vrai, ou ce qui doit être vrai ou bien.

C’est la grande intuition de Descartes qu’André Glucksmann relate dans son Descartes c’est la France. Arrêtons de nous forger des idéaux de société harmonieuses et des béatitudes exemptes de contradictions ; garantissons-nous plutôt du mal.

Avec Descartes, l’humanisme devient négatif : une résistance aux puissances trompeuses qui nous habitent et qui habitent le monde. Nous n’avons pas besoin d’être d’accord sur la société que nous voulons (le bien) pour nous accorder sur le fait qu’une société dans laquelle la police peut vous arrêter sous n’importe quel prétexte (le mal) n’est pas bonne.

L’intuition cartésienne connaît, en quelque sorte, une traduction politique lors du traité de Westphalie en 1648. Après plus d’un siècle de massacres qui aura vu des rivières de sang et de malheurs couler au nom d’un Dieu d’amour, les Européens se mettent d’accord pour reconnaître… qu’ils ne seront jamais d’accord sur une finalité commune, sur un bien universellement défini. Le traité de Westphalie est un traité en négatif.

À la finalité commune comme principe d’unification est substituée une série de principes permettant aux Européens de coexister malgré leurs désaccords. On cesse d’identifier un bien commun, on se met d’accord sur le mal identifié et sur des principes pour que des gens en désaccord sur des choses fondamentales puissent néanmoins vivre ensemble. Cette révolution de modèle mental est le fondement de la pensée occidentale moderne.

C’est la même idée qui émerge à peu près à la même époque avec l’invention de la méthode scientifique si bien décrite par Karl Popper qui démontre que cette dernière progresse par conjectures et réfutations. On propose une conjecture inspirée par l’observation ou la logique (tous les cygnes sont blancs). Celle-ci reste vraie tant qu’elle n’a pas été infirmée (un cygne noir a été observé en Tasmanie, la conjecture devient fausse, tous les cygnes ne sont pas blancs).

On ne peut prouver une vérité universelle, mais on peut démontrer une erreur. Mais en fait cette posture n’a rien de nouveau, c’était déjà celle du serment d’Hippocrate qui faisait promettre aux médecins, avant tout chose, de ne pas nuire. Il ne leur disait pas ce qu’il fallait faire, mais ce qu’il fallait ne pas faire. D’abord ne pas nuire, et soigner si possible.

Que tirer de cela dans le contexte actuel ?

D’une part, qu’à propos des entreprises, il faut sans doute considérer avec scepticisme celles qui communiquent fortement sur leurs belles actions sociétales. Si elles le font c’est parce qu’elles y trouvent un intérêt. Ce n’est pas en soi blâmable, bien au contraire, mais ne soyons pas dupes.

De là à penser qu’elles n’entreprennent ces belles actions que parce qu’elles pourront communiquer dessus, il n’y a qu’un pas qu’on pourra franchir allégrement assez souvent. Il vaut nettement mieux s’intéresser à ce que ces entreprises font en réalité, qu’écouter ce qu’elles disent qu’elles font.

D’autre part, sur le plan individuel, lutter contre le mal est à la portée de chacun. Cela peut se faire n’importe où et n’importe quand, lorsque l’occasion se présente. C’est une question d’opportunité. Il n’est pas besoin de faire grand, une petite action par-ci, une petite action par-là.

C’est concret, mesurable et c’est un acquis sur lequel on peut construire. En attendant les lendemains qui chantent de ceux qui font le bien, c’est toujours ça de pris.

Avant tout ne pas nuire, résister au mal plutôt qu’essayer de faire le bien, se mettre d’accord sur ce que nous ne voulant pas plutôt que sur ce que nous voulons. La modestie déterminée de cette posture insupporte bien sûr les idéalistes qui en raillent le manque d’ambition. Au vu des désastres provoqués par leur posture, et afin d’en éviter de nouveaux, cette modestie possède bien des vertus.

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