Agir en incertitude : le renversement de Machiavel

Écrivant au XVIème siècle, Machiavel révolutionne la pensée politique et inaugure l’ère « moderne ». Quel enseignement en tirer aujourdhui ?

Par Philippe Silberzahn.

Comment agir en incertitude est une question aussi ancienne que l’action elle-même. Dans le modèle « classique », la décision est un processus qui se déroule comme suit : d’abord on analyse la situation et on se fixe un objectif, ensuite on détermine les options possibles et on en choisit une, celle qui est optimale, puis on passe à l’action pour mettre en œuvre un plan permettant d’atteindre cet objectif.

Une conception prudentielle de l’action

Ce modèle semble tellement évident qu’il est rarement mis en question. Il correspond à une conception dite « prudentielle » de l’action : cela signifie, lorsqu’on agit, d’éviter d’échouer. Et pour cela, il s’agit d’analyser le plus possible avant d’agir. Or cette conception est très restrictive, voire contre-productive, en situation d’incertitude. C’est ce qu’a observé Machiavel qui propose une approche radicalement opposée.

Écrivant au XVIème siècle Machiavel révolutionne la pensée politique et inaugure l’ère « moderne ». L’originalité de la pensée de Machiavel est étudiée dans un ouvrage passionnant de Thierry Ménissier, grand spécialiste français du florentin, Machiavel ou la politique du centaure.

L’avenir indéterminé

Ménissier commence par observer que pour Machiavel, « il y a une indétermination fondamentale du devenir, et il faut parler de l’ouverture permanente du temps qui permet à l’homme de saisir dans l’expérience de l’événement qu’il n’est pas pure apparence. » L’avenir étant incertain, et donc indéterminé, il n’est pas connaissable, et aucune analyse, si profonde soit-elle, ne permettra jamais de changer cet état de fait (ou plus exactement de « non-fait »).

Face à cette approche prudentielle, Machiavel propose un approche opposée, celle consistant à agir précisément parce qu’on ne sait pas. Il écrit, dans un passage fondamental qui résume toute sa pensée : « En agissant se dévoilent les partis qui seraient demeurés cachés si l’on n’avait pas agi. » L’action va donc dévoiler des options qu’on ne pouvait pas connaître a priori, sans agir.

On agit pour savoir au lieu de savoir pour agir. Par exemple, prendre l’initiative va forcer un autre acteur, jusque-là resté ambigu, à prendre parti. Dans un contexte d’entreprise, lancer un produit imparfait, mais le plus vite possible, va permettre de découvrir des usages inattendus qu’aucune étude de marché, si complète soit-elle, n’aurait pu révéler.

Ménissier observe que dans la conception machiavélienne, « l’action se constitue dans la confrontation aux faits (telle est la signification de la thématique de ‘l’occasion’), et surtout, quelle que soit la prudence des gouvernants, ces faits se présentent comme une altérité toujours en surcroît vis-à-vis de la puissance humaine de formalisation. » Le calcul préalable ne permet donc jamais d’envisager tout ce qui peut se passer et la prudence peut, paradoxalement, entraîner une prise de risque plus importante. On y voit là la source des surprises répétées dont sont victimes États comme entreprises.

Agir pour savoir : le renversement machiavellien

Ce n’est donc pas seulement que l’action permet d’obtenir de l’information qui n’aurait pas été disponible sans action, mais surtout qu’elle permet de dévoiler des options qui seraient demeurées cachées si l’on n’avait pas agi.

Ménissier observe : « Le comte passe donc à l’action afin d’évaluer la situation, car, dit Machiavel, seule la rencontre entre l’événement et son geste lui donnera une idée précise de ce qu’il peut faire. L’inversion avec la conception prudentielle est radicale, puisqu’ici c’est le geste qui instruit la décision. » Il ajoute : « Si l’on interprète cette manière de concevoir l’action dans les termes de l’ontologie, on peut dire que le possible ne se détermine pas par un calcul, ni indépendamment de l’action, mais à partir d’une première prise en charge de l’événement par celle-ci. »

Gérer deux risques

Plus loin, il ajoute encore : « Il est nécessaire que le cours des choses soit événement pour une action, avant de savoir si et comment l’on peut agir efficacement – sans quoi la fortune prend l’initiative et impose aux hommes ses options soudaines, imprévisibles et désastreuses. »

On voit qu’au fond l’acteur est amené à gérer deux risques : le risque positif, celui d’échouer en agissant, et le risque négatif, celui de rater une opportunité en n’agissant pas. Le premier correspond à une action prudentielle, le second à une action créatrice. Il y a certes un coût à agir et il convient par l’analyse préalable de le réduire autant que possible, mais il y a également un coût à ne pas agir en ce que des opportunités dont on n’a pas conscience du fait même de l’inaction peuvent être perdues.

La prudence a donc également un coût. Or en incertitude, l’analyse est particulièrement difficile et « l’ouverture permanente du temps » multiplie les opportunités cachées car le monde n’est pas figé.  On voit combien la conception machiavelienne est particulièrement pertinente dans ce contexte. Et Ménissier de conclure que dans cette conception, « L’épreuve est donc dévoilement, et sanctionne un certain rapport entre la nature et la vérité. »

L’implication de cette conception machiavélienne est profonde sur le plan de l’ontologie, c’est-à-dire de la façon dont on conçoit la nature-même de notre environnement et notre rapport à lui. Dans la plupart des conceptions classiques, héritières du positivisme, l’acteur est fondamentalement extérieur à son environnement.

Il essaie de le comprendre et d’agir dessus, mais il n’en fait pas partie. Il est symptomatique que les grands modèles stratégiques, dont le fameux « Forces, faiblesses, opportunités et menaces », reposent tous sur cette dichotomie.

Pour Machiavel, au contraire, Ménissier observe que « Puisqu’il est également un agent historique, nul point de vue extérieur à l’histoire n’est offert à l’acteur politique. » L’acteur fait pleinement partie de son environnement, il agit au moins autant au sein de cet environnement que dessus. Il s’agit d’une rupture importante.

Le rôle de la fortune

À ce sujet, Ménissier ajoute : « Le principe de la théorie machiavélienne de l’action repose sur le fait que ce qui advient (la fortune) n’est pas extérieur à la manière dont on agit. » Là encore le dualisme acteur/environnement, et action/façon d’agir disparaissent. Pour Machiavel, il ne s’agit jamais de délaisser le monde contingent où s’exerce la fortuna, mais de demeurer au plus près des phénomènes, puisque le but est de dire « la vérité des faits et des effets »

Il faut insister, plus peut-être que ne le fait Ménissier, sur le fait que l’action machiavélienne va au-delà de la simple découverte, du simple dévoilement de « partis demeurés cachés ». En agissant, l’acteur crée aussi des partis, des situations, il ne se contente pas seulement de les dévoiler.

Beaucoup plus qu’une action révélante ou dévoilante, c’est d’une action créatrice qu’il faut alors parler, notion que l’on retrouve aujourd’hui dans le champ de l’entrepreneuriat où l’on observe de mêmes fractures ontologiques (l’entrepreneur découvre-t-il l’opportunité ou la crée-t-il ?).

L’ouvrage de Thierry Ménissier, Machiavel ou la politique du centaure, est accessible ici.


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