VGE : le libéral avancé

Screenshot_2020-12-09 Valéry Giscard d'Estaing visé par une plainte pour agression sexuelle AFP - YouTube — AFP channel on Youtube ,

Ce mercredi est une journée de deuil national en sa mémoire. Il est dommage que l’intelligence de VGE ait été corrompue par la vie politique française empoisonnée par l’étatisme et le socialisme, alors qu’il aurait pu la réformer en profondeur.

Par Jacques Garello.

J’ai compris que compte tenu de mon âge j’ai eu le privilège de connaître le Président et d’apprécier tout ce qu’il a fait pour les Français pendant ses vingt ans de carrière politique. Oui, je peux apprécier, mais je n’apprécie pas beaucoup, et je vais aller une fois de plus contre la pensée unique qui le découvre avec émerveillement et lui réserve de belles oraisons funèbres.

Prenons d’abord la carrière politique de VGE avant sa victoire de 1974. Il sera dans les gouvernements successifs, jeune ministre de De Gaulle et de Pompidou. Polytechnicien brillant et en effet doté d’une intelligence hors du commun. Nous le connaissions plutôt à l’époque sous le sobriquet de « Fiscard », parce que les dépenses publiques et les impôts ont filé bon train durant toutes les années où il a régné Rue de Rivoli (avant que le ministère déménage à Bercy).

Double rupture : j’y ai cru

J’ai soutenu, comme tant d’autres libéraux, la candidature de Giscard, car j’espérais enfin une double rupture : avec le socialisme car nous étions sous la menace du Programme Commun de la gauche avec l’alliance des socialistes et des communistes, et avec le gaullisme, sans cesse au pouvoir depuis 1958, et partisan de la « troisième voie » entre plan et marché.

Ce soutien n’a pas été seulement intellectuel : débats et conférences, réseaux de clubs locaux, meetings géants (comme à Valence avec les étudiants d’Aix U3), nombreuses associations (dont l’ALEPS bien sûr) et innombrables tracts et communiqués. De plus, Giscard avait une carte originale à jouer : l’Europe était en train de mûrir, plutôt dans l’esprit du marché commun, et on pouvait expliquer aux Français que les réformes libérales devaient être faites chez nous pour être au niveau de nos partenaires.

Premières déceptions

1974 a été à mes yeux l’année des dupes. Très vite nous avons été surpris par le Président, et à l’époque ses premières « innovations » ont choqué beaucoup de ses partisans : Giscard visitant les familles, les prisonniers, les lycées.

Aujourd’hui on aime bien l’originalité dans la communication, et le jeune Président était original – mais nous doutions de sa sincérité profonde. Dans les tout premiers mois nous avons été désarmés par deux initiatives économiques : la première était le rapport Sudreau, voulant imposer la réforme des entreprises, qui se voulait sociale mais qui était surtout conforme aux idées autogestionnaires héritées de 1968, la deuxième a été la relance keynésienne du nouveau ministre de l’Économie Jean-Pierre Fourcade.

Cette politique conjoncturelle a été lancée au moment même où l’inflation se déclenchait dans le monde entier, de sorte qu’il a fallu immédiatement revenir à la rigueur.

VGE, du libéralisme au socialisme

1974 devait être aussi la dernière année où le budget de la France s’est trouvé équilibré. Il est vrai que notre pays comme les autres aura à supporter le premier choc pétrolier. Avec Chirac pour Premier ministre rien d’étonnant à ce que les dépenses publiques fassent un bond en avant. L’arrivée à Matignon de Raymond Barre, décidé à lutter contre l’inflation et le chômage va infléchir la politique économique dans le bon sens, René Monory met fin au contrôle des prix en place depuis 1944.

Pour autant le secteur public n’est pas réduit et les socialistes continuent à séduire les esprits avec leur programme de nationalisations des grandes entreprises. Toutefois le retour à la rigueur monétaire porte ses fruits, et les Nouveaux Économistes commencent à influencer leur collègue Raymond Barre. Après la victoire des législatives de 1978 arrachée de peu (sans doute grâce à Georges Marchais) le Premier ministre modifie le cap économique et prend prétexte du second choc pétrolier et du désordre monétaire mondial pour se lancer dans la relance des dépenses publiques.

De la sorte, à la veille des présidentielles de 1981, VGE donne une interview qui fera la Une de L’Express : « Ne dites pas aux Français que je suis socialiste, ils me croient libéral ». Giscard est honnête et dans le vrai. Il avait déclaré quelques mois plus tôt que le seuil du socialisme était 40 % du PIB en dépenses publiques, et en 1981, nous sommes déjà à 42 % ; aujourd’hui avec nos 58 % nous sommes les champions.

D’ailleurs lorsque les Nouveaux Économistes se sont proposés pour accompagner VGE dans la campagne des présidentielles 1981 en montrant le péril des nationalisations du Programme Commun, nous nous sommes entendu dire que les nationalisations n’étaient pas la question importante…

RPR et UDF

Il faut dire que les élections ont été perdues de façon inattendue. Il y a eu bien sûr l’histoire des diamants de Bokassa – Giscard n’a pas réussi à l’expliquer. Mais il y a eu aussi le fameux « appel de Cochin » lancé par Jacques Chirac alors hospitalisé, qui a dissuadé les électeurs gaullistes de voter pour la réélection du Président. C’est l’épilogue de la violente démission de Chirac en 1976. Chirac va réorganiser le parti gaulliste à partir du bastion de la mairie de Paris, qu’il a conquise après sa démission, et va créer le RPR (Rassemblement pour la République) pour récupérer les nombreux électeurs déçus par l’évolution de la politique de Giscard.

Face au RPR Giscard se laisse convaincre de créer en 1978 l’UDF (Union pour la Démocratie Française), parti électoraliste dont la doctrine est incertaine, joignant des libéraux authentiques (comme les gens du Parti Républicain et du CNI Poniatowski et Malo – Madelin est membre de son cabinet) et des centristes sociaux-démocrates comme Lecanuet et Jean Jacques Servan Schreiber. Si l’UDF a permis de gagner les législatives de 1978, elle est pour beaucoup dans l’inflexion du Président et du Premier ministre vers le socialisme.

VGE et les révolutions sociétales

Ceux qui ont fait l’apologie de Valéry Giscard d’Estaing, et Emmanuel Macron le premier, ont souligné les révolutions sociétales qui se sont accumulées très vite : majorité civile et droit de vote à 18 ans, création du ministère de la Femme, IVG, divorce par consentement mutuel. Ces mesures sont à l’époque discrètement approuvées par la gauche et naturellement déçoivent les conservateurs et la plupart des libéraux qui avaient voté pour un vrai changement, mais pas celui-là. La caricature de libéralisme vaudra à Giscard la qualité de « libéral avancé » ; comme le fromage disait-on méchamment.

Ces « révolutions » consistent en fait à donner à la législation le pouvoir de s’ingérer dans la vie privée et de faire exploser la famille et l’éducation. Le collège unique sera aussi une dramatique erreur.

Il est vrai que désormais les mœurs vont changer, et naturellement on peut se demander si ce sont elles qui évoluent et obligent de changer les règles sociales ou si c’est l’inverse. Personnellement je ne suis pas en faveur d’un ordre créé par les gouvernants, je crois au contraire nécessaire de se guider sur le droit naturel, c’est-à- dire conforme à la nature de l’être humain, à qui la liberté est donnée pour accéder à sa pleine dignité. Valéry Giscard d’Estaing a estimé de son côté que les réformes qu’il acceptait mettaient les individus en mesure d’exercer leur responsabilité personnelle. Mais on rejoint ainsi les positions des anarchistes libertariens pour lesquels la liberté permettrait de tout faire et les règles sociales issues de l’ordre spontané n’auraient qu’une importance relative.

Dommage

J’ai pu paraître sévère et injuste à l’égard de l’œuvre du président Giscard d’Estaing. Mais d’une part je ne pense pas qu’il soit décent de faire l’apologie des grands hommes dès qu’ils décèdent. Ce qui a été dit à propos de Jacques Chirac était démesuré. Il est d’ailleurs curieux d’associer les mémoires de VGE et de Chirac, qui se sont ardemment combattus et qui ont tous deux efficacement contribué à la victoire du socialisme dans notre pays et en Europe.

D’autre part, je veux dire que Valéry Giscard d’Estaing avait sans doute des sentiments libéraux, du moins en matière économique. C’est ce qui ressort d’une interview donnée à la Revue des Deux Mondes :

L’évolution économique que nous connaissons supposerait plus de libéralisme pour en sortir […] Imaginez ce que ça donnerait si, dans tous les domaines, on donnait plus de liberté aux Français ! Actuellement la bureaucratie est omniprésente dans la vie économique. Si on veut créer quoi que ce soit, la première démarche est d’obtenir une décision administrative. Avant de faire, il faut qu’on vous permette de faire ! […] Il faut prendre ce chiffre invraisemblable, celui de la part du PIB qui transite vers l’État ; nous battons tous les records : 57,5 %. C’est de la folie. Le chiffre normal serait autour de 43 %. On a détourné une grande partie du flux économique en direction de la bureaucratie. – Revue des Deux Mondes, interview par Valérie Toranian, l’an dernier republiée le 3 décembre 2020)

Il est dommage que l’intelligence de cet homme ait été corrompue par la vie politique française empoisonnée par l’étatisme et le socialisme, alors qu’il aurait pu la réformer en profondeur. Mais ce que n’a pas fait Valéry le père ne pourrait-il être réalisé avec le concours de Louis le fils, qui est ouvertement libéral ?

Il est dommage que la France souffre durablement d’une crise de leadership – et en reste à l’apologie de « grands hommes » dont on pense qu’ils ont contribué au bonheur et à la prospérité du peuple alors qu’ils ont oublié que la liberté est un chemin qui doit conduire à l’épanouissement dans la dignité de l’être humain.

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