Vaccin : le rêve lucide de l’investisseur

dreaming By: Gustavo Devito - CC BY 2.0

L’investisseur rêve déjà d’un monde sans Covid. Un rêve pas si niais si les vaccins font ce qu’ils disent. Mais du rêve à la réalité, les marchés ne vont – ils pas un peu vite ?

Par Karl Eychenne.

Il aura suffi d’une annonce de vaccin, puis d’une autre, pour voir la vie en rose. Depuis, les indices actions de la zone euro de monter, en hausse de plus de 15 % et désormais plus très loin de leurs niveaux d’avant crise.

Évidemment, les marchés financiers ont surinterprété la bonne nouvelle, anticipant déjà un retour des beaux jours avec des consommateurs se ruant dans les rayons et des entreprises réembauchant à tour de bras. En finance, le simulacre est une stratégie qui a fait ses preuves.

C’est ainsi, les marchés ne font pas dans la demi-mesure, les prix s’envolent ou s’effondrent. Tout est noir ou blanc, pas de place pour un monde bigarré, quitte à tordre le réel pour qu’il colle à nos fantasmes : un genre d’anamorphose financière.

Évidemment aussi, un déconfinement n’équivaut pas à un dés-effondrement, on n’inverse pas le cours des évènements en les vaccinant. De ce point de vue, l’homo œconovidus est moins cyclothymique que l’investisseur. Qu’il soit salarié ou chef d’entreprise, lui a vécu dans le monde du gel hydroalcoolique, du chômage partiel, et des faillites, pas dans le monde de la prime de risque des marchés ou celui des liquidités injectées par les Banques centrales.

L’homo œconovidus aime bien entendre les bonnes nouvelles, évidemment ça le fait sourire, mais pas guérir. Le père Noël fait des cadeaux, pas des miracles. Et n’accusons pas l’homo œconovidus d’être soupe au lait, il vit juste son dixième mois de crise Covid. Pas de quoi s’exiler en anachorète, mais suffisant pour sombrer dans l’acédie.

L’investisseur, voyageur chérubinique

Quand même, l’investisseur est-il aussi simplet ? Ne cache-t-il pas quelque nuance de sagesse derrière son sourire angélique ? L’investisseur rêve certes, mais peut-être fait-il un rêve lucide… il s’agirait d’un rêve durant lequel le rêveur aurait conscience d’être en train de rêver, et pourrait alors en maitriser tous les paramètres, le rêve idéal : je rêve de voir la bourse monter, et je décide d’avoir acheté des actions juste avant. Un peu fumeux mais creusons un peu. Il existerait trois éléments qui permettraient de distinguer le rêve lucide, souhaitable, d’un rêve classique, toxique.

D’abord, le rêve doit avoir un sens. Les marchés d’actions ne montent pas de leur bonne volonté de monter, ils ne sont pas comme la rose du voyageur chérubinique : « la rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit… », Angelus Silesius. Il faut donc une bonne raison à l’investisseur rêveur de voir le marché monter, et une seule suffit si elle est de taille.

Heureusement, les miracles en finance ne sont pas rares. Dans le cas Covid, il aura suffi d’une annonce, puis d’une autre, celles de vaccins à l’efficacité spectaculaire pour justifier un genre d’épiphanie financière. Ainsi, l’investisseur croit volontiers au père Noël, mais il n’est pas complètement benêt, il lui faut une raison d’y croire.

Ensuite le rêve doit être cohérent. Il faut que le rêve puisse se défendre une fois réveillé. Le rêveur ne doit pas être pris en flagrant délit d’absurdité : se voir en train de voler, pourquoi pas, mais sans ailes, là c’est trop. Dans le cas de l’investisseur, on veillera à ce que le prix de l’actif qu’il est prêt à payer reflète bien les futurs revenus anticipés, plus une prime de risque destinée à couvrir l’incertitude.

En pratique, cela signifie que les niveaux atteints par les marchés devront être cohérents avec le scénario de rebond de la croissance économique qui est anticipé. Est-ce le cas aujourd’hui ? Oui et non.

Certes, il n’y a rien d’exubérant dans les niveaux atteints par les marchés, mais ces niveaux là offrent désormais peu de protection en cas de mauvaise surprise sur la croissance économique.

Enfin, le rêve ne doit pas prendre de risques inconsidérés. On ne doit pas se voir marcher au bord de la falaise les yeux fermés. Dans le cas de l’investisseur, on regarde l’évolution de ce que l’on appelle la prime de risque qu’il exige pour accepter d’acheter un actif risqué plutôt qu’un actif sans risque.

Intuitivement, plus le risque est grand, et plus la prime exigée par l’investisseur sera élevée, et inversement. Dans le cas Covid qu’observons-nous ? Depuis le rebond des marchés d’actions début novembre, la prime de risque s’est significativement réduite mais n’a pas atteint des niveaux exagérément bas, ce qui semble dire que l’investisseur est plus confiant mais pas trop confiant.

Un bémol quand même, on triche un peu car cette prime n’existe pas dans la nature, elle est donc virtuelle. Mais il existe quelques gadgets inspirés de la théorie financière qui permettent quand même de la faire parler.

Le politique marchand de sommeil ?

Finalement, l’hypothèse d’un rêve lucide de l’investisseur semble donc tenir la route. Autrement dit, l’investisseur est peut-être un peu trop claironnant mais pas exubérant. Le rebond des marchés observé depuis début novembre ne semble pas devoir être classé comme un caprice qui mérite une fessée (chez l’investisseur, elle reste permise).

Rêve lucide donc, mais rêve quand même. Faut-il alors réveiller l’investisseur ? On pourrait peut-être le laisser rêver encore un peu. Cela pourrait donner des idées à l’homo œconovidus qui, lui, fait plutôt des cauchemars depuis le début de la crise. Et pour cela, rien de mieux que les berceuses des politiques bienveillantes, et leurs histoires fantastiques de monnaie-dette grimpant à l’infini tel le haricot magique. Oui mais l’ogre alors ! Ou est-il ? Et d’abord qui est-il ?

Dans le cas des politiques monétaire et budgétaire, l’ogre serait le retour de l’inflation… Imaginons une accélération soudaine des prix, qui tétanise la Banque centrale et l’oblige à un principe de précaution : se débarrasser de la dette publique gracieusement financée à l’aide de formules obscures : QE, PEPP.

Plutôt fâcheux, quand on se rappelle que c’est cette dette qui finance aujourd’hui le « quoi qu’il en coûte ». Dans un monde normal, ce genre de scénario se terminerait alors en une remontée hallucinée des taux d’intérêt, et un bain de sang sur les marchés.

Heureusement, l’inflation est un ogre qui n’a plus le charisme d’antan. En effet, l’inflation est affectée d’un mal aussi mystérieux que la Covid depuis près de 40 ans : elle s’affadit, contre toutes les idées reçues, balayant tous les dogmes. Plutôt rassurant, finalement, pour notre rêveur lucide.

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