La méritocratie est-elle un mythe ?

Screenshot_2020-12-02 The Tyranny of Merit Do We Deserve What We Get Michael Sandel Cosmic Skeptic - https://www.youtube.com/watch?v=CXXSqRQf-KM — CosmicSkeptic channel on Youtube ,

Retour sur une entrevue d’Alex O’Connor (le Cosmic Skeptic) avec le Dr Michael Sandel, professeur de théorie gouvernementale à Harvard et auteur du livre The Tyranny of Merit.

Par Le Minarchiste.

Je suis récemment tombé sur une entrevue d’Alex O’Connor (le Cosmic Skeptic) avec le Dr Michael Sandel, professeur de théorie gouvernementale à Harvard et auteur du livre The Tyranny of Merit.

La principale idée avancée par le livre est qu’étant donné que la majeure partie du succès dans la vie est attribuable à la chance, personne ne mérite vraiment son succès du point de vue moral.

Sandel affirme que pour qu’une société soit parfaitement méritocratique, il faudrait que chaque individu naisse avec les mêmes opportunités, ce qui selon lui serait loin d’être le cas présentement, en particulier aux États-Unis.

Sandel ajoute que même si la société était parfaitement méritocratique, elle ne serait pas pour autant juste et bonne. Autrement dit, pour Sandel, une société méritocratique est indésirable.

Selon lui, la méritocratie a un côté sombre, c’est-à-dire l’attitude sociétale envers le succès et l’échec. Il cite notamment que ceux qui ont le plus de succès en viennent à croire que celui-ci est entièrement attribuable à leur talent et leurs efforts.

De l’autre côté de la médaille, dans une société méritocratique, ceux qui échouent dans la vie n’ont nul autre à blâmer qu’eux-mêmes et leur manque d’effort. Ils ont ce qu’ils méritent. Pourtant, la chance joue un rôle important.

La méritocratie n’est-elle pas désirable économiquement ?

L’un des avantages d’une méritocratie dans un système de libre marché est que les individus ont un incitatif à produire les biens et les services que d’autres veulent en quantité et en qualité suffisantes et à un coût de plus en plus faible. En innovant, les entrepreneurs à la poursuite des gains monétaires font avancer la société et créent de la richesse pour tous.

Sandel rétorque que cet argument ne justifie pas la méritocratie car selon lui, ce que les gens veulent est souvent mauvais, voire immoral (comme l’alcool, les casinos, etc). Il affirme que l’objectif de la société ne devrait pas être de maximiser la satisfaction des demandes des consommateurs car ces demandes sont souvent  mauvaises.

Par exemple, selon lui, un propriétaire de casino devrait être moins rémunéré qu’un enseignant à l’école primaire parce que sa contribution à la société serait moralement inférieure à celle de l’enseignant, même si dans un libre marché, l’enseignant aura souvent des revenus nettement inférieurs au propriétaire de casino.

J’ai trouvé cet argument presque scandaleux puisqu’il implique qu’une élite devrait décider quels biens et services devraient être produits et quelle devrait être la rémunération de tous et chacun en fonction de sa vision subjective du mérite de chacun relativement à sa contribution au bien être de la société. Selon Sandel, il est inadéquat de sous-traiter cet aspect au libre-marché…

Selon Sandel, les gens ne veulent pas les bonnes choses. Donc les entrepreneurs qui subviennent aux besoins des consommateurs ne méritent pas leur succès et ne devraient pas être récompensés pour leur apport à la société. Il préfèrerait une société où les récompenses économiques sont attribuées en vue de l’amélioration du bien commun de la société, et non de la satisfaction des consommateurs. On suppose que cette contribution sera évaluée par une quelconque élite bienveillante…

Et que dire de l’effort ?

Alex O’Connor avance ensuite que comme les individus ne sont pas responsables de leurs talents, de leur ardeur au travail et des circonstances externes qui ont pu impacter leurs chances de succès dans la vie, ils ne méritent pas les récompenses économiques associées au succès. O’Connor approche la question sous l’angle du libre arbitre : si nous n’en disposons pas, nous ne devrions pas prendre crédit pour nos succès et ne sommes pas vraiment responsables de nos échecs.

Sandel rétorque que si la société était parfaitement méritocratique, donc opportunités égales pour tous à la naissance, ceux qui auraient du succès seraient ceux dont les talents sont les plus en demande et qui font l’effort de développer ces talents. Comme ceux ayant du succès ont été chanceux d’avoir des talents en demande, ils ne méritent pas le succès qui en découle.

Sandel dissocie le talent et l’effort. Prenons par exemple deux enseignants aussi efficaces l’un que l’autre. Le premier a beaucoup de talent pour enseigner, mais fait peu d’effort, alors que le second a très peu de talent, mais fait beaucoup d’effort pour compenser. Pour Sandel, l’enseignant le plus talentueux a davantage de mérite. O’Connor était perplexe par cette réponse, parce que son intuition l’amène à attribuer davantage de mérite à l’effort plutôt qu’au talent ; même si les deux sont en fait innés et produisent le même résultat dans cet exemple.

La beauté du capitalisme de marché est que cette distinction n’a pas besoin d’être faite. Le marché favorisera ceux qui ont du talent dans un domaine, ce qui permet d’améliorer la productivité et de réduire les coûts de production. Mais le libre marché permet aussi de récompenser l’effort lorsque celui-ci fait la différence et compense un manque de talent.

Ceci dit, pour Sandel, il faut faire la distinction entre talent et effort en fonction de l’atteinte d’objectifs sociétaux que les élites jugent moralement valables. Pour lui, la société devrait récompenser davantage ceux qui ont du talent pour une tâche donnée, dans la mesure où celle-ci mène à la production d’un bien ou service jugé moralement désirable par un quelconque comité de la moralité.

Les criminels méritent-ils une punition ?

O’Connor termine l’entrevue en exprimant son désaccord envers plusieurs arguments de Sandel. Comme nous ne sommes pas responsables de nos gènes et des circonstances externes ayant influencé notre développement (et comme nous n’avons pas le libre-arbitre selon O’Connor), le système de justice ne devrait pas avoir comme objectif de punir la criminalité, mais simplement de protéger la société.

Pourtant, Sandel croit quand même que le système de justice doit être punitif. Il pense que la majorité des gens commettent des crimes car ils sont désavantagés dans la société et non parce que certains naissent avec une propension innée à la criminalité. Donc en adoptant une société plus juste comme il le propose, Sandel pense que la majorité des crimes ne seraient pas commis. Par contre, il affirme que même une personne qui naît avec le cerveau d’un psychopathe mérite d’être punie pour ses crimes, ce que j’ai trouvé incroyable (de même pour Alex O’Connor) étant donné les vues de Sandel sur l’aspect économique.

Cela apparaît comme une grave contradiction car si une personne qui ne connaît pas de succès dans la vie ne mérite pas son sort, pourquoi une personne qui commet des crimes à cause d’une prédisposition mentale innée devrait-elle mériter une punition ?

Au final, même si O’Connor n’a pas posé la question clairement durant l’entrevue, on peut conclure que Sandel croit au libre arbitre.

Conclusion de cette entrevue sur la méritocratie

Dans cette vidéo récente de TED, Sandel explique de façon concise son projet politique. Il explique que les personnes qui ont du succès s’en attribuent trop le mérite. Que la société américaine récompense trop les diplômés universitaires, surtout des Ivy League Universities, ce qui agit comme une barrière à l’entrée et permet aux inégalités d’augmenter de génération en génération. Il pense que les gens des classes ouvrières sans diplôme universitaire se sentent méprisés par les élites.

Il souhaiterait que les travailleurs non-diplômés, des éboueurs aux infirmières en passant par les commis d’épicerie, soient davantage reconnus pour leur contribution à la société et mieux rémunérés, alors que le marché récompense davantage les talents et le diplôme.

Il ne précise pas comment il faudrait s’y prendre (peut-être le fait-il dans son livre, mais je ne le lirai pas), mais on présume que c’est par l’adoption d’un système fiscal beaucoup plus progressif et plus redistributif.

Mais dans ce cas, qu’en est-il de ceux qui font le ménage dans les casinos au salaire minimum ? Méritent-ils moralement d’obtenir davantage puisque leur contribution à la société est moralement indésirable ? Il faudrait alors que le ministère du Revenu choisisse les activités qui méritent d’être encouragées et celles qui ne le méritent pas ?

En bref, j’ai trouvé que la perspective de Sandel est assez boiteuse et ne mérite pas que l’on s’y attarde.

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