Radars locaux : les maires transformés en informateurs et collecteurs

radar by Circula Segura (CC BY 2.0) — Circula Segura, CC-BY

Un amendement autorisera les maires à se passer de l’accord préalable du préfet pour faire installer un radar, de quelque nature que ce soit sur leur commune.

Par Yannick Harrel.

Est-ce du cynisme politique ? Du réalisme fiscal ? Voire les deux ? Toujours est-il que la proposition du ministre français de l’Intérieur Gérald Darmanin publiée dans l’édition du 4 novembre dans Ouest France risque bien de jeter de l’huile sur le feu et placer les élus locaux dans une position inconfortable.

Concrètement que propose le ministre ?

Les maires autorisés à installer des radars sur leur commune

Il propose d’intégrer un amendement autorisant les maires à se passer de l’accord préalable du préfet pour faire installer un radar, de quelque nature que ce soit (autonome ou fixe, verbalisant l’excès de vitesse, de pollution ou de bruit), sur leur commune.

L’initiative ministérielle serait validée avec le vote des parlementaires lors du débat sur la loi dite Sécurité globale, dont l’étude accélérée est prévue le 16 novembre 2020 (et qui on le devine, va être un embrouillamini de dispositions variées).

Pourquoi est-ce du cynisme politique ?

Parce qu’il vise à donner d’une main ce que l’on reprend d’une autre et ensuite à placer les maires face à une décision que l’on sait impopulaire.

L’État donnera d’une main et reprendra de l’autre : c’est une pression fiscale supplémentaire évidente que ces radars vont générer par leur multiplication à des endroits dont le déterminant sera moins le facteur accidentogène que celui du volume de fréquentation.

Et dont le principal effet sera de compenser les pertes enregistrées par les contrôles automatisés depuis 2018, pour cause de crise des Gilets jaunes puis de crise du coronavirus.

Certes une partie des recettes fiscales provenant de ces automates va bénéficier aux collectivités territoriales, mais très partiellement et loin d’être la fraction substantielle du gâteau : selon les chiffres de 2019 publiés en octobre 2020, régions, départements et communautés de commune perçoivent 15,7 % du total des recettes.

Le reste est attribué comme suit : 13,2 % des recettes sont consacrés au désendettement, 33,9 % aux infrastructures de transport via l’AFITF, et enfin 37,2 % sont dévolus à l’entretien des radars automatisés et à la gestion du système de permis à points. Précisons encore que sur ces 120 millions d’euros actuels en faveur des collectivités, la ventilation doit ensuite s’effectuer entre les différents acteurs territoriaux, ce qui signifie qu’une commune qui penserait décrocher le jackpot devra en réalité apprendre à partager les miettes.

Le cynisme ensuite c’est faire croire que l’on considère enfin (!) les doléances des maires réclamant davantage de décentralisation en leur offrant un moyen d’action sur les modalités de circulation sur leur commune.

En réalité, c’est leur laisser plonger la main dans un panier d’osier rempli de serpents venimeux autour d’une pièce d’or. Car cette mesure est hautement impopulaire et viserait à réduire l’attachement positif des Français à leurs élus de proximité, bien que celui-ci s’érode comme l’ont démontré les dernières élections municipales, même en prenant en considération la situation sanitaire dans laquelle elles se sont déroulées.

Ces mêmes représentants qui avaient été délibérément ignorés lors du controversé passage aux 80 km/h deviennent soudainement dignes d’intérêt pour l’État : comment ne pas subodorer un subterfuge bien grossier ?

Les maires réduits au rôle d’informateurs et de collecteurs avec les radars

En définitive, comme pour les entreprises, l’État central veut utiliser, ou plutôt transformer, les maires en informateurs et collecteurs. Le procédé est matois puisque le pouvoir central a bien retenu qu’ils sont les plus à même de savoir où implanter de tels dispositifs pour en optimiser les recettes.

En adoubant cette mesure, les maires risquent d’y perdre crédibilité et popularité pour des gains budgétaires fortement aléatoires.

Nul doute cependant que de nombreux élus vont franchir le pas comme ils l’ont déjà fait pour toutes les infrastructures transformant leur circonscription en un parcours d’obstacles. Mais oseront-ils se poser la question de savoir si l’opprobre généralisé qui va croître envers les derniers représentants élus épargnés par la défiance populaire en vaudra fondamentalement le prix ?

Pourquoi exposer dorénavant les maires à une nouvelle crise sociale et économique ? Lorsque l’on se souvient que les Gilets jaunes ont ciblé nombre de ces postes de contrôle, symbole honni d’une fiscalité inique, on devine que cette mesure risque fort de nourrir à leur encontre un rejet très fort.

Rappelons que depuis l’introduction des radars en 2003, la courbe de décès sur les routes s’est non seulement tassée au fil des ans, mais a même accusé un regain de 2014 à 2016, attestant des limites de la politique de la trique, qui n’est pas sans évoquer la courbe de Laffer sur l’effet contre-productif de l’excès des impositions.

Car au fond, pourquoi ne pourrait-on pas aller plus vite quand les axes et les conditions de circulation le permettent ? Là est en filigrane la vraie question : pourquoi ne pas avoir investi dans des infrastructures permettant de circuler plus loin et plus vite en lieu et place d’une bride permanente généralisée et injustifiée ?

Les chiffres démontrent que les autoroutes sont les voies les plus sûres alors qu’elles sont pourtant les plus rapides, désavouant aisément le slogan martelant que la vitesse tue.

Étrange gouvernement qui s’emporte lorsque des édiles sont contraints de défendre les forces vives de leur territoire tout en les incitant à implanter d’impopulaires bornes automatisées fiscales pour promouvoir une décentralisation punitive.

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