Emmanuel Macron ou la tyrannie du consensus bureaucratique

Macron President by Lorie Shaull(CC BY-SA 2.0) — Lorie Shaull, CC-BY

Choisir, c’est renoncer. Mais à quoi ? Emmanuel Macron cherche à concilier l’inconciliable.

Par Laurent Sailly.

L’Île-de-France et huit métropoles (Lille, Rouen, Lyon, Grenoble, Saint-Étienne, Aix-Marseille, Montpellier, Toulouse) vont retrouver les délices du confinement, de 21 heures à 6 heures du matin. Vingt millions de Français sous couvre-feu pour au moins quatre semaines. C’est ainsi que l’on peut résumer l’intervention d’Emmanuel Macron, ce mercredi soir.

Une bureaucratie « soviétique » de la santé : comment ça marche ?

Auprès du Premier ministre, le ministère des Solidarités et de la Santé élabore et met en œuvre les politiques de santé.

À la tête de ce ministère, on trouve un ministre titulaire accompagné d’un ministre délégué et d’un secrétaire d’État. Pour accomplir sa mission, le ministre titulaire dispose d’un cabinet de 12 membres dont un directeur de cabinet, un directeur adjoint de cabinet et un chef de cabinet.

De même, le ministre délégué et le secrétaire d’État peuvent se reposer sur un cabinet respectivement de 11 et 9 membres. N’oublions pas les deux conseillers santé qui siègent à Matignon auprès du Premier ministre, ainsi que le conseiller santé du président de la République.

Le ministère de la Santé est divisé en deux grandes directions, dont la célèbre Direction Générale de la Santé (plus de 300 agents répartis en 4 sous-directions, un secrétariat général, 4 « missions »), chargée de préparer la politique de santé publique et de contribuer à sa mise en œuvre.

Pour accompagner ses décisions, la DGS s’appuie sur des rapports scientifiques émanant de multiples structures, tel le Haut Conseil de la Santé Publique (dirigé par un collège d’une quinzaine de membres et comprenant 4 commissions spécialisées et 2 groupes de travail permanents), la Haute Autorité de Santé (dirigée par un collège de sept membres et composée de sept commissions), mais aussi de 14 agences ou instituts nationaux dont la fameuse agence nationale de santé publique (Santé Publique France).

Créée par la loi de modernisation du système de santé (dite «loi Santé) du 26 janvier 2016, l’agence nationale Santé publique France repose sur le regroupement de 3 agences sanitaires existantes : l’Institut de veille sanitaire (InVS) ; l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes) ; et l’Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Éprus).

Cette agence est composée d’un conseil d’administration de 32 membres, d’un conseil scientifique de 27 membres, d’un comité d’éthique de 7 membres, d’un comité d’orientation de 10 à 20 membres, d’une direction générale, de 10 directions scientifiques transversales, de 5 directions supports et d’une direction de soutien à l’activité. Le tout fait vivre plus de 600 agents au niveau national.

Pour mettre en œuvre ses missions en région, Santé Publique France dispose de 15 cellules régionales, cellules rattachées à une Direction des Régions.

Au niveau local, on trouve les Agences Régionales de Santé. Les ARS sont chargées de décliner et mettre en œuvre la politique de santé publique. Chaque ARS est gouvernée par un directeur général et est composé d’un conseil de surveillance, d’une conférence régionale de la santé et de l’autonomie et d’un comité de coordination divisé en deux commissions. Elles sont représentées dans chaque département par une délégation territoriale.

… et « en même temps »

Le gouvernement d’Emmanuel Macron a considéré que ce dispositif était insuffisant pour gérer la crise de la Covid-19. Le 11 mars 2020, Olivier Véran fonde le Conseil scientifique, chargé d’éclairer la décision publique pour lutter contre la pandémie.

Composé de 12 membres, il produit des avis publics (enjeux du confinement, scénarios pour le post-confinement, territoires d’outre-mer). Le 24 mars suivant, il est doublé d’un second conseil également de 12 membres, le Comité analyse recherche et expertise.

Face à cette surabondance d’experts, comment voulez-vous que cela fonctionne ? Cette bureaucratie politico-scientifique cherche, chacune à son niveau, à exister en émettant des avis qui aboutissent tous au chef suprême du bureau politique, Emmanuel Macron. Tout en se concurrençant, ces apparatchiks qui se connaissent de longue date se protègent mutuellement pour ne pas tomber en disgrâce.

Un consensus bureaucratique traduit dans l’intervention du président de la République du 14 octobre 2020

Choisir, c’est renoncer. Mais à quoi ? Emmanuel Macron cherche à concilier l’inconciliable. Et c’est bien là que le bât blesse marquant les limites de la théorie du « en même temps ».

Face à la situation, le président de la République se déclare « ni inactif, ni dans la panique. » Très bien. C’est presque rassurant… Puis il ajoute « on sait que [la Covid-19] tue » et en même temps « nous n’avons pas perdu le contrôle ». Ah ?

Alors certes on ne pourra plus aller chez les amis, en famille… mais « nous allons continuer à travailler » et en même temps on pourra partir en vacances.

Ensuite, nous ne pourrons pas être plus de six personnes à table ; et en même temps qu’on se rassure, les familles qui comptent plus de six personnes ne sont pas concernées par cette recommandation. Quid ?

Enfin, Emmanuel Macron concède que c’est dur d’avoir 20 ans en 2020 ; en même temps, sûrement pas plus dur qu’en 1914 ou 1940… Mais bon.

Benjamin Franklin aurait (citation apocryphe) un jour écrit qu’« un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. » Cette belle citation est objectivement fausse ! Dans tous les domaines ou presque, liberté et sécurité constituent deux aspirations en tension, et augmenter l’une revient presque toujours à diminuer l’autre.

Emmanuel Macron doit cesser de faire de la communication. Les Français ont besoin d’un arbitre, pas d’un conciliateur…

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