PLF 2021 : de la dette, toujours de la dette…

#HELP by GraceOda (CC BY-NC-ND 2.0) — GraceOda , CC-BY

Quoi qu’en dise Bruno Le Maire, la dette ne s’épuise que par de l’impôt futur ou par la spoliation des épargnants. Au bout de la dette, même « effacée », il y a toujours quelqu’un qui va payer.

Par Nathalie MP Meyer.

Quand on s’appelle l’Allemagne, pays habitué aux excédents budgétaires et donc à un endettement public en baisse depuis quelques années (de 80 % du PIB en 2010 à 60 % en 2019) suite à un train de réformes structurelles très importantes dans les années 2000, la violente crise économique consécutive aux confinements anti-Covid se solde par un recul du PIB de 5,8 % en 2020 et un niveau de dette publique de 75 % à l’horizon 2021.

Mais quand on s’appelle la France, pays « en situation de faillite » (Fillon en 2007) qui semble mettre son point d’honneur à toujours repousser les réformes à plus tard au nom d’un sens de la justice et de l’entraide qui serait chez nous « plus vif qu’ailleurs » (Macron en 2019), il faut remonter aux années 90 pour trouver un endettement public de l’ordre de 60 % du PIB et à 2009 pour redescendre à 75 %.

Selon les dernières données publiées par l’INSEE, notre dette publique se montait à 2 638,3 milliards d’euros à fin juin 2020, soit 114,1 % du PIB :

Et si l’on en croit le Projet de loi de finances pour 2021 (PLF 2021) présenté lundi dernier en Conseil des ministres par le ministre de l’Économie, des Finances et de la Relance Bruno Le Maire (voir tableau récapitulatif ci-dessous), notre PIB s’effondrera de 10 % en 2020 et la dette publique caracolera de presque 100 % du PIB en 2019 à plus de 116 % en 2021.

Quels veinards ces Allemands ! Ils trouvent le moyen de faire mieux dans la crise que nous avant la crise !

Tableau récapitulatif des principales données de nos finances  publiques12 et PLF 2021

Sources : Dépenses publiques – Prélèvements obligatoires – Déficits publics – Dette publique – Croissance – InflationPLF 2021.
Mise à jour : 30 septembre 2020.
Unités: Habitants en millions – PIB en milliards d’euros courants – Dépenses publiques, prélèvements obligatoires, déficit public et dette publique en milliards d’euros courants et en % par rapport au PIB.
Note : 2020 est une estimation de fin d’année et 2021 une prévision.

La France n’a plus que la solution de la dette

À force de vouloir préserver un État providence dévorant et à force de vouloir orienter administrativement les comportements et la production de biens et services selon des plans déconnectés des réalités de terrain, la France a été « surprise » par le coronavirus avec des retards flagrants de compétitivité, un chômage de masse persistant, une dette publique élevée, une grogne sociale lancinante et aucune marge de manœuvre budgétaire.

Impossible de recourir à l’impôt, du moins dans l’immédiat, tant le niveau atteint nous place déjà bien au-dessus de tous les autres pays.

Mais inutile de se lamenter, ce qui est fait est fait et l’on ne peut plus rien y changer. Maintenant que la crise économique est là, une crise d’origine purement administrative suite aux décisions de mettre pratiquement toutes les activités à l’arrêt pour limiter la propagation du Coronavirus, il ne nous reste plus que la solution de l’endettement pour financer les mesures d’urgence de 2020 (chômage partiel essentiellement) et la fameuse relance de 100 milliards sur deux ans en plus des opérations courantes.

Remarquez que c’est dans l’air du temps. Bien avant qu’on ne parle de pandémie, il était de bon ton de s’appuyer sur le niveau quasi nul des taux d’intérêt (niveau maintenu tel par les banque centrales, rappelons-le) pour encourager les États à s’endetter afin de peser plus dans les équilibres économiques et sociaux des pays, selon les canons de la modern monetary theory (MMT) ou « nouvelle politique monétaire » qui n ‘est rien d’autre qu’une adaptation moderne de l’illusion keynésienne.

Dépenses toujours plus folles

La France ne faisant rien à moitié, elle est doublement keynésienne : non seulement elle est toujours prompte à injecter de l’argent public dans l’économie de façon contra-cyclique pour conjurer les grandes crises selon les principes édictés par M. Keynes à l’époque de la crise de 1929 (Giscard en 1974 et 1975, Sarkozy en 2008 et 2009, Macron aujourd’hui), mais elle en a dérivé une politique de la dépense publique en croissance permanente qui colle à merveille avec son sens « plus vif qu’ailleurs » de la solidarité.

Et voilà comment nous serons endettés à hauteur de 116,2 % de notre PIB en 2021. Un niveau qui n’est pas encore tout à fait grec ou italien mais qui n’inspire pas vraiment l’idée que la France maîtrise sérieusement ses comptes publics ni son futur proche.

Et encore ces prévisions sont-elles baignées de la plus grande incertitude en raison des inconnues sanitaires, ainsi que le souligne le Haut Conseil des Finances Publiques dans son avis sur le PLF 2021.

S’il juge la plupart des données « plausibles », « cohérentes » ou « vraisemblables », il pointe cependant un excès d’enthousiasme dans le taux de croissance « volontariste » de 8 % retenu pour 2021 et il met en garde contre une dérive excessive de la dette après des années de hausse dans un contexte économique dont on ne mesure pas du tout les capacités de rebond.

De la dette, mais de la croissance ?

Mais ce n’est certainement pas cela qui pourrait effrayer Bruno Le Maire. Toujours sage et bon élève, le ministre assure que la dette sera remboursée :

« C’est irresponsable de laisser croire que la dette pourrait ne pas être remboursée. »

Ouf, nous voilà rassurés !

Mais comme Bruno Le Maire s’engage aussi à ne pas augmenter les impôts (les impôts de production devraient même baisser de 10 milliards en 2021, et encore 10 milliards en 2022) et comme l’on doit se résigner à abandonner tout espoir de voir les dépenses publiques diminuer à court terme – à ce propos, il est prévu qu’en 2021 les effectifs de la fonction publique s’allègeront de… 157 postes sur un total de 5,6 millions d’agents ! – on se demande s’il tient en réserve une stratégie de derrière les fagots ou si ce ne sont que des mots gentiment lénifiants selon l’habitude bien ancrée des locataires de Bercy.

Eh bien, figurez-vous que notre charmant ministre a une stratégie ! Il compte sur la croissance, qui n’est à ce jour qu’un vœu pieux, et sur le sérieux de la tenue des comptes publics, qui n’est à ce jour qu’une vaste rigolade !

Il est aussi question de faire évoluer les structures avec la réforme des retraites qui revient sur la table. L’alignement des régimes spéciaux sur le régime général dégagerait en effet des économies, mais comme il y a aussi le projet de concentrer l’ensemble du système dans les mains de l’État au mépris des régimes autonomes, l’issue est beaucoup plus douteuse.

Quoi qu’en dise Bruno Le Maire, la dette ne s’épuise que par de l’impôt futur ou par la spoliation des épargnants. Le fait de vouloir cantonner la « dette Covid » en dehors de la dette publique, comme cela est suggéré dans le PLF, dans le but de faire illusion sur le niveau effectif de surendettement de la France, ne change rien à l’affaire. Au bout de la dette, même « effacée » à la BCE ou que sais-je, il y a toujours quelqu’un qui va payer.

Une chose est sûre, notre ministre de l’Économie est un vrai keynésien ! Keynes préconisait en effet d’en passer par des plans d’investissement (genre grands travaux) plutôt que par la consommation, car cette dernière dépend trop des décisions individuelles tandis que le recours à l’investissement possède l’incomparable avantage de pouvoir être piloté de bout en bout par les gouvernements dans le sens et dans les domaines qu’ils souhaitent privilégier.

C’est précisément ce à quoi s’attelle le plan de relance. (Et moi qui vous disais récemment que Bruno Le Maire ne connaissait rien à l’économie !) Au-delà du simple soutien conjoncturel en temps de crise, il est en fait surtout question d’en profiter pour transformer l’économie qui se doit d’être plus verte, plus décarbonée et plus relocalisée.

Mais vous connaissez le zèle réglementaire des élus et de l’administration française : pas question de laisser ces objectifs à la discrétion des entreprises. Tout est donc défini au millimètre, à tel point que le patron du Medef Geoffroy Roux de Bézieux se demande si cela n’aura pas l’effet inverse de celui escompté. Dans le secteur de l’agro-alimentaire, par exemple :

« Bercy a dressé une liste d’une trentaine de produits à relocaliser qui donnent droit à une aide, mais si votre production n’entre pas dans cette liste vous êtes exclus. L’administration est allée trop loin dans les prescriptions et cette complexité risque de décourager les PME. »

Un bel exemple du micro-management maladif du gouvernement. De là à ce que trop de dirigisme tue la croissance…

On y revient toujours, et pourtant l’État recommence toujours les mêmes erreurs. L’idéal serait qu’une fois la crise post-Covid passée et jugulée, ce que M. Le Maire nous promet pour 2022, on s’attelle vraiment à un programme de réduction de la dépense publique afin de pouvoir baisser les impôts et commencer à rembourser la dette avant d’être « surpris » par une nouvelle crise.

Curieusement, je n’y crois guère. Et le gouvernement non plus, qui ne voit pas la dette refluer avant 2025. La dette s’empile pour durer.

Sur le web

  1. Pour les définitions des principales grandeurs de nos comptes publics, on pourra se reporter à l’article : Budget 2016 : opérations de contes à comptes (17 sept. 2015).
  2. L’INSEE révisant ses données en continu, ce tableau présente plusieurs petites différences avec mes tableaux antérieurs (au cas où vous compareriez…
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