PLF 2020 : la France mauvaise élève et donneuse de leçons

La France est bel et bien en train de s’enferrer dans la politique qui a provoqué les troubles sociaux qu’elle cherche à conjurer… Une habitude chez elle.

Par Nathalie MP.

Cet article fait suite à « 2020 ou l’année budgétaire qui hollandise Macron définitivement » publié le 10 septembre dernier.

Difficile d’échapper à la merveilleuse nouvelle : le grand choc fiscal tant attendu par des Français plus écrasés de prélèvements obligatoires que partout ailleurs toucherait enfin les côtes françaises !

Si l’on en croit les ministres de Bercy qui viennent de présenter le Projet de loi de finances pour l’année prochaine (PLF 2020), ce sont des milliards que les particuliers et les entreprises ne paieront plus grâce à la politique aussi techniquement rigoureuse que socialement généreuse de l’exécutif depuis 2017. Résultat, le déficit public tomberait l’an prochain à 2,2 % du PIB, du jamais vu depuis 20 ans, vive la République et vive la France !

Littéralement, ce dernier point n’est pas faux. Mais lorsqu’un élève se hisse à la note de 8/20 pour la première fois de sa scolarité, cela n’en fait pas un bon élève pour autant. Or c’est exactement la situation de la France.

Il faut se rappeler d’abord que lorsque M. Macron, fraîchement élu, a présenté son premier PLF, celui pour 2018, il avait fixé une trajectoire qui passait par un déficit de 1,5 % en 2020 et 0,2 % en 2022. Les fameux « engagements tenus » du président de la République qu’on nous ressort à chaque nouvelle étape officielle sur les comptes publics1 sont donc très largement fantasmés.

Il est vrai que lorsqu’on prend le risque de dessiner un parcours à moyen terme, la probabilité pour qu’un événement particulier vienne tout chambouler n’est pas nulle. La révolte des Gilets jaunes pourrait être considérée comme cet événement perturbateur et justifier la remise en cause des bonnes résolutions initiales, ce dont le gouvernement ne se cache d’ailleurs pas.

Mais la faille de ce raisonnement, c’est de penser que la contestation sociale en question est un événement totalement indépendant de la politique économique menée en France jusqu’à présent. Je parle de la fameuse politique « dépenses-impôts-dette » qui se présente sous les dehors flatteurs et keynésiens de la redistribution la plus généreuse et qui se solde finalement par un chômage élevé (8,5 % en juillet 2019) et une instabilité sociale inconnue ailleurs en Europe.

On constate en effet qu’en 2018, soit 10 ans après la crise de 2008, le déficit public moyen des pays membres de l’Union européenne est tombé à 0,6 % du PIB (0,5 % si l’on se limite à la zone euro) et que 13 pays sur les 28 affichent un excédent budgétaire tandis que nous n’envisageons de passer à 2,2 % de déficit qu’en 2020 (remarque : sur le schéma ci-dessus, le Royaume-Uni appartient au même code couleur que nous mais son déficit est seulement de 1,5 %).

On comprend alors très clairement que la France est bel et bien en train de s’enferrer dans la politique qui a provoqué les troubles sociaux qu’elle cherche à conjurer… Une habitude chez elle. L’aspirine dont vous augmentez les doses depuis 45 ans ne marche pas ? Continuez !

Préférant ne retenir que la tendance et surtout pas le niveau, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire s’est aussitôt lancé dans une autre habitude bien française, celle de donner des leçons de solidarité à tout le monde. Chers lecteurs, ne vous privez pas, regardez la vidéo qui accompagne le tweet ci-dessous. En deux petites minutes, vous aurez droit à un échantillon typique de l’arrogance et de la bonne conscience française en Europe :

Autrement dit, Bruno Le Maire tente une nouvelle fois de siphonner les excédents budgétaires obtenus par les fourmis (Allemagne, Pays-Bas…) au profit de la cigale française qui se montre parfaitement incapable d’en dégager par elle-même. Mais selon ses « éléments de langage » lénifiants, il s’agit tout innocemment « d’investir davantage pour plus de croissance et d’emploi en Europe ». Sachant que ce n’est certainement pas la France et ses 2,2 % de déficit en 2020 qui pourra faire ce genre d’investissement.

À l’entendre, la France serait devenue parfaitement légitime à réclamer ce type de « redistribution » intra-européenne dans la mesure où elle aurait tenu haut-la-main ses engagements en matière de réformes structurelles et de rétablissement des finances publiques.

Ayant déjà eu l’occasion de montrer combien les premières (Code du travail, formation, chômage, SNCF, retraites) étaient largement plus médiatiques que franchement structurelles, passons directement aux finances publiques et voyons si le PLF 2020 permet effectivement de parler de rétablissement.

À mon habitude, j’ai récapitulé les différentes données divulguées par le gouvernement dans mon tableau de suivi des comptes publics, non sans avoir dû me livrer préalablement à quelques correctifs sur les années antérieures :

 

Première remarque, la croissance de 1,3 % retenue pour 2020 est déjà en baisse par rapport aux 1,4 % évoqués il y a un mois, mais c’est peut-être encore trop optimiste compte tenu du ralentissement en cours de l’économie mondiale. Pour l’OCDE par exemple, le taux de 1,2 % serait plus conforme à ce que pourrait réaliser la France l’an prochain.

Seconde remarque, même si les taux auxquels s’endette la France sont pratiquement nuls, la persistance d’un déficit public substantiel entraîne mécaniquement un accroissement de la dette. En conséquence, le projet macronien initial de parvenir à un taux d’endettement public de 96,1 % du PIB en 2020 et 91,4 % du PIB en 2022 est dorénavant complètement hors de portée. De 98,4 % constaté à fin 2018, on passerait à 98,7 % en 2020 soit presque 2450 milliards d’euros : une augmentation de plus de 130 milliards en deux ans.

Concernant les dépenses publiques, le document du gouvernement ne donne pas leur montant en euros mais il indique cependant qu’elles augmenteront de 0,7 % en volume en 2019 et 2020 (donc corrigées de l’inflation, estimée à 1 % pour les deux années). Où l’on constate une fois de plus que si les ministres se gargarisent en permanence de tenir les comptes, la dépense publique n’amorce toujours pas de baisse, loin de là.

Une première façon d’y parvenir (la seconde étant d’abandonner le dogme de l’État providence) serait de baisser significativement les effectifs de la fonction publique. Un engagement de campagne d’Emmanuel Macron qui, bien que très modeste, ne sera pas tenu.

À ce propos, je ne résiste pas au plaisir de vous montrer le graphique le plus désespérément « hilarant » du PLF 2020. Je trouvais déjà que la baisse de 4164 postes prévue dans la fonction publique d’État pour 2019 était affligeante de ridicule précision, mais là, on touche le fond : pour 2020, ce sont quand même 47 postes – oui, exactement tout ça – qu’il est prévu de faire disparaître !

Les dépenses publiques présentent un autre problème. Comme vous le voyez dans mon tableau, le taux rapporté au PIB est de 56 % en 2018. C’est en tout cas ce qu’il ressort des publications les plus à jour de l’INSEE. Or le document du PLF 2020 retient un taux de 54,4 % en 2018 pour ensuite projeter 53,8 % en 2019 et 53,4 % en 2020. Parle-t-on de la même chose ? Tout ceci semble confus, voire flou. Et comme dirait Martine Aubry, « quand c’est flou, il y a un loup ! » 

Voyons maintenant ces impôts qui disparaissent par milliards. Pour 2020, M. Le Maire nous annonce une baisse de neuf milliards d’euros pour les ménages et de un milliard pour les entreprises :

       

Curieusement, quand on calcule directement le montant des prélèvements obligatoires en euros (chiffres indiqués en italique dans mon tableau), opération très facile puisque le PLF 2020 nous donne très obligeamment le montant du PIB prévisionnel et le taux de prélèvements obligatoires pour 2019 et 2020, on trouve que ces derniers augmentent de 1 % en 2019 et de 0,7 % en 2020 (taux déflatés).

Il est donc parfaitement inexact de parler d’une baisse des prélèvements obligatoires, si ce n’est « en tendance » par rapport au PIB, et même là, nous ne craignons pas grand-chose pour notre première place en Europe !

Mais ne cédons pas trop vite à la déprime post-budgetum. Comme l’an dernier, le gouvernement a décidé de s’attaquer au maquis des 192 taxes de « faible rendement » identifiées dès 2014 par une étude de Bercy. Après en avoir supprimé 17 cette année, il est question d’en supprimer 18 de plus en 2020. Il n’est cependant pas certain que ceci débouchera sur des économies d’impôt colossales dans la mesure où certaines taxes – celle sur la géothermie, par exemple – n’ont jamais été opérationnelles faute de décret d’application !

Comme d’habitude, le Haut Conseil des finances publiques a donné son avis sur ce budget et comme d’habitude il se désole de le voir s’écarter de la dernière trajectoire annoncée, laquelle consiste elle-même en une révision moins rigoureuse de la trajectoire précédente, etc.

Résumons : pour le Haut Conseil, ce PLF reflète « un ajustement structurel et un effort structurel pratiquement nuls ». Une constatation désabusée qui n’étonnera pas les observateurs attentifs de la politique de M. Macron mais qui rend particulièrement odieuses les leçons de morale que M. Le Maire s’est cru en droit d’adresser à nos partenaires européens plus avisés.

Sur le web

  1. Rappelons que les comptes publics se décomposent en 3 parties : l’État central et ses agences, les collectivités territoriales et les organismes de sécurité sociale.
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