Espagne : la mémoire sélective de la gauche

Valle de los Caídos By: Marco Chiesa - CC BY 2.0

En Espagne, le gouvernement cherche à entraver la diffusion de la connaissance scientifique de l’histoire au bénéfice d’une mémoire sélective et tronquée.

Par César Casino Capian.

La manière dont l’Espagne est sortie à la mort de Franco d’une dictature et de quarante années de violences fratricides est gravée dans les mémoires comme un modèle de réconciliation humaine et de transition politique modérée. C’est la loi d’amnistie de 1977 qui traduisit juridiquement la volonté réciproque d’oubli et de pardon.

Cette loi, clé de voûte de la Constitution de 1978, couvre l’ensemble des crimes commis par les deux camps pendant la Guerre Civile jusqu’à la date de sa promulgation.

Soutenue par l’intégralité du spectre politique national, elle mit un terme à toute volonté de règlement de comptes et de revanche. Ce fut pour le pays l’entrée dans une période de bipartisme modéré, incarné par un PSOE social-démocrate plus que centenaire et le tout nouveau Parti Populaire, d’inspiration libérale-conservatrice.

Depuis quelques années maintenant, et cette première Loi de Mémoire Historique approuvée en 2007 lors du mandat du socialiste Rodriguez Zapatero, un PSOE en voie de radicalisation entend remettre en cause ce pacte du pardon. C’est dans ce sens qu’un avant-projet de deuxième loi mémorielle a été présenté au Parlement le 15 septembre dernier.

La lecture détaillée de cet avant-projet de Loi de « Mémoire Démocratique » ne laisse aucun doute sur la volonté du législateur. Sous prétexte de « promouvoir la réparation morale et récupérer la mémoire » de la guerre civile (1936-1939) et « répudier et condamner le coup d’État du 18 juin 1936 et la dictature qui suivit », le gouvernement cherche à entraver la diffusion de la connaissance scientifique de l’histoire au bénéfice d’une mémoire sélective et tronquée.

Big Brother l’avait compris : « Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé ».

Il serait trop long de rendre compte de l’ensemble des mesures prévues ; on se contentera dans cet article d’analyser celles que nous considérons comme de véritables manipulations historiques et atteintes aux libertés d’expression et de conscience.

Une tentative intéressée de manipulation historique

Le récit historique que veut véhiculer ce nouveau projet de loi mémorielle est totalement binaire. La Seconde République espagnole (1931-1936) y est présentée comme une démocratie idyllique à laquelle le coup d’État fasciste du 18 juillet 1936 mit fin, inaugurant une sanglante guerre civile qui déboucha sur une dictature répressive.

Et c’est pour servir ce discours que le gouvernement a intentionnellement choisi un champ d’application temporelle très contestable : la loi ne s’appliquera que sur la période allant du soulèvement armé du 18 juillet 1936 jusqu’à l’entrée en vigueur de la Constitution de 1978.

Pourtant, la Seconde République ne fut pas la démocratie idéale que le gouvernement tente de nous faire croire. Et c’est bien pour cela que le gouvernement l’exclut sciemment de tout effort de mémoire. C’est bien dommage, car cela privera les Espagnols de s’interroger sur les quelques faits suivants, qui eurent lieu avant le déclenchement de la Guerre Civile.

  • La gauche espagnole et le Parti Socialiste -qui abandonna la social-démocratie au profit de la violence révolutionnaire à la suite de sa défaite aux élections de 1933- ont une responsabilité considérable dans le délitement de la démocratie durant la Seconde République, notamment entre 1934 et 1936. Le 19 janvier 1936, celui que l’on surnomme le « Lénine espagnol », le leader socialiste Francisco Caballero, déclara lors d’un discours à Alicante : « Je veux dire à la droite que si nous triomphons, nous collaborerons avec nos alliés. Mais si c’est la droite qui gagne, notre travail sera double : bien qu’il nous faille collaborer dans la légalité, nous devrons aussi déclarer la guerre civile. Et qu’ils ne disent pas que ce ne sont que des discours, parce que nous tiendrons parole ». Un mois plus tard, il ajoutait au Cinéma Europa : « La transformation totale d’un pays ne peut réussir seulement en passant par les urnes. Nous en avons assez des tentatives de démocratie : c’est notre démocratie à nous qui doit être mise en place ».
  • L’arrivée au pouvoir en février 1936 du Front Populaire, large coalition des forces de gauche, mit fin à tout semblant d’État de droit en Espagne. Clara Campoamor, femme politique républicaine à l’initiative du droit de vote féminin, a décrit dans son ouvrage La révolution espagnole vue par une républicaine la situation chaotique vécue au printemps 1936, avec la complicité du gouvernement et de la police : assassinats politiques de membres de l’opposition, attentats à la bombe perpétrés par les syndicats, destructions d’églises, assassinats de prêtres, viols de nonnes, etc.
  • Lors de débats parlementaires, plusieurs députés de gauche menacèrent de mort le chef de l’opposition, José Calvo Sotelo. Ce dernier fut finalement assassiné le 13 juillet 1936 par Luis Cuenca, garde du corps du président du Parti Socialiste, Indalecio Prieto.

Dès lors, il est contestable de prétendre que le coup d’État du 18 juillet 1936 fut d’essence anti-démocratique et de limiter la compréhension de la Guerre Civile à celle d’un conflit entre fascisme et démocratie.

S’il fallait scinder les belligérants en deux camps, il serait plus juste de parler d’un soulèvement de partisans de la loi et de l’ordre (militaires, droite parlementaire, fascistes et catholiques) en réponse aux excès d’une gauche révolutionnaire violente (socialistes, communistes et anarchistes).

Si un effort de mémoire devait être fait, il devrait porter sur les excès de la gauche autant que sur le caractère excessivement répressif du camp franquiste et de la dictature qui suivit.

Toutes les victimes ne se valent pas

Ce rappel historique étant fini, revenons au présent. La Loi de Mémoire Démocratique contient des mesures juridiques problématiques. Tout d’abord, elle prévoit d’invalider toutes les « condamnations et sanctions dictées par les organes de répression franquistes », tandis que les peines de mort et de prison prononcées par les tribunaux de la République pour la simple raison d’être clerc ou catholique ne seront pas annulées, et que les actes d’exécutions sommaires commis par les forces de polices et autres milices républicaines ne seront pas même considérés.

Rappelons que la République exécuta autour de 50 000 personnes : cela pose un grave problème de justice et d’équité.

Légende : Condamnation à mort prononcée par les tribunaux républicains le 27 novembre 1936. Le retenu est le suivant : « On peut le considérer comme un dangereux fasciste : en fouillant sa maison, des objets religieux ont été retrouvés ».

Le second problème consiste dans la création d’un Parquet spécialisé dit de la Mémoire Démocratique et des Droits Humains. La création de cette institution spécialisée que les politiques tenteront inévitablement d’influencer constitue un motif de préoccupation, d’autant plus lorsque la qualification pénale des infractions visées par la loi est tellement vague et subjective qu’il disposera de la plus grande latitude pour engager ou pas l’action publique au détriment de justiciables soumis à un pouvoir arbitraire car politisé.

Il sera également difficile d’empêcher un gouvernement d’alternance d’amender la loi afin de promouvoir une vision opposée. Alors, la mémoire sera définitivement réduite à servir les intérêts politiques et semer la division.

Un recul des libertés en Espagne

Outre la destruction du pacte constitutionnel de 1978, cette loi est une scandaleuse intromission de l’État dans la conscience des citoyens. La mémoire est personnelle et se constitue chez l’individu en fonction de son expérience familiale, ses sensibilités politiques, ses lectures, etc. : c’est pourquoi parler de mémoire collective est un oxymore.

Comme l’ont écrit Pierre Nora et Pierre Vidal-Naquet dans le manifeste de Liberté pour l’Histoire, vaste collectif d’historiens : « Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique ».

Dès lors, le volet de la loi qui prévoit l’enseignement de cette vision de l’Histoire à l’école est d’autant plus inquiétant, sans oublier les amendes encourues, allant de 200 à 150 000 euros, visant à sanctionner les infractions aux « les principes de cette loi, en défense des victimes et de la dignité des principes et valeurs constitutionnels dans l’espace public ».

Il sera passionnant de voir comment L’État espagnol définira et poursuivra les opposants à cette vision de l’Histoire : le risque d’un recul des libertés d’expression et de conscience existe bel et bien.

L’Espagne se tourne vers le passé pour nous distraire du présent

Pour finir sur une analyse politique, on ne peut pas totalement exclure qu’un projet de loi d’une telle ampleur ne vise finalement qu’à porter des intérêts purement électoralistes.

Compte tenu de la calamiteuse gestion de l’épidémie de coronavirus par le gouvernement – en juillet, un rapport de l’Université de Cambridge plaçait l’Espagne en dernière position dans son classement des gestions de l’épidémie par les pays de l’OCDE – et de la situation économique dramatique, on peut y voir le signe d’un gouvernement aux abois en quête de mobilisation de ses troupes.

Et bien évidemment, le franquisme espagnol, ennemi idéal disparu de l’échiquier politique depuis la mort de Franco, devait être réanimé dans les mémoires pour annuler la droite et ressusciter la gauche. Les admirateurs de François Mitterrand auront reconnu la patte du maître…

La justice des vaincus

Pierre Nora écrivait : « L’histoire rassemble, la mémoire divise ». Cette loi revancharde le montre très bien, puisqu’au-delà de liquider le pacte constitutionnel sur lequel s’est construit le succès de la démocratie espagnole, elle tente d’affirmer juridiquement que les vies des personnes injustement assassinées par la République ne comptent pas. A aucun moment il n’a été question de défendre la justice et une mémoire intégrale.

La gauche défend sa justice, celle des vaincus, qui ne prône ni la vérité ni la réconciliation des Espagnols. Mais après tout, cela n’a rien d’étonnant au vu des partis politiques qui la défendent : des socialistes radicalisés, les communistes de Podemos, les séparatistes catalans et le bras politique de la dissoute organisation terroriste ETA.

Cette triste coalition a fait siens les mots que l’intellectuel républicain José Bergamin confia à son compagnon Fernando Savater : « Détrompe-toi, la seule bonne solution sera une autre guerre civile. Mais remportée par les gentils, cette fois ».

Bibliographie :

Anteproyecto de Ley de Memoria Democrática
http://www.todoslosnombres.org/content/materiales/anteproyecto-ley-memoria-democratica

George Orwell, 1984, Editions Gallimard, 1950

Stanley G. Payne, El camino al 18 de julio, La erosión de la democracia en España (diciembre de 1935-julio de 1936), Espasa, 2016.

Clara Campoamor, La revolución española vista por una republicana, Ediciones Espuela de Plata, 2013.

Cambridge University Press, Sustainable Development Report 2020: The sustainable Development Goals and Covid-19, Juin 2020, page 30. https://s3.amazonaws.com/sustainabledevelopment.report/2020/2020_sustainable_development_report.pdf

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