États-Unis : une campagne présidentielle bizarre et imprévisible

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La situation est encore moins claire qu’en 2016 et ceux qui font des prévisions sur les réseaux ou dans les médias traditionnels sont de pires charlatans qu’à l’accoutumée.

Par Philippe Lacoude, depuis les États-Unis.

J’admire, un peu narquois, les grands experts de la science politique américaine qui peuvent prédire des mois à l’avance les résultats des élections présidentielles américaines.

Une prévision fiable des résultats de la présidentielle

Souvent aidés par le fait qu’ils disposent d’un compte Twitter, d’un grand stock de modestie trempée à l’humilité, d’une bonne dose de monolinguisme et d’une résidence permanente en Europe, ils ont tous ces avantages que je ne peux pas offrir aux lecteurs de Contrepoints !

Ayant travaillé sur Capitol Hill, consulté pour le gouvernement américain pendant deux décennies, partageant ma vie entre les Démocrates urbains de la finance en semaine et les Républicains ruraux de mes compétitions de tir durant les week-ends, j’avoue n’avoir aucune idée de ce qui va se passer dans 60 jours… à part que l’électeur médian américain va à coup sûr choisir comme président un septuagénaire dépensier qui n’aura pas toute sa tête et à peu près aucune notion de ses limites, fera preuve de népotisme, tweetera des bêtises à tort et à travers, et cherchera par tous les moyens à se soustraire à l’étroit carcan constitutionnel imaginé par les Pères fondateurs.

L’Amérique survivra

Comme le secteur non-gouvernemental fait la force de tous les pays en général et des États-Unis en particulier, tout ceci ne les empêchera probablement pas de dominer en 2024.

L’économie se portera à peu près bien malgré le futur président, les universités domineront les sciences, la (vraie) « stateupe naichieunne » sera toujours à l’ouest, et Jeff Bezos aura peut-être même accumulé 300 milliards de dollars de fortune personnelle si personne ne lui a coupé la tête. Elon Musk sera en train de préparer le pays à un retour sur la lune et la NASA aura même enfin mis le James Webb Space Telescope en orbite.

Les contribuables américains auront juste au moins 4000 milliards de dettes fédérales supplémentaires.

La routine, quoi !

La convention démocrate

Comme l’aile gauche du parti démocrate fait beaucoup de bruit – c’est-à-dire fait peur à l’électeur médian américain vaguement de centre droit –, la convention démocrate a commencé par un défilé amusant de vieux républicains « has been » de l’ère du président George W. Bush.

Ce qui a provoqué la colère de la député d’extrême gauche Alexandria Ocasio-Cortez qui n’a reçu que 60 secondes pour faire un « discours » (pré-enregistré !) où elle a nominé… le Sénateur Bernie Sanders comme président. Le parti démocrate « aurait pu faire plus pour rallier l’enthousiasme de la participation de la base de notre parti. […] Les musulmans ont une représentation nulle, ce qui est tout simplement fou » selon elle.

Les démocrates ont largement évité de commenter les incendies criminels, les pillages, les bris de vitres et les agressions qui sévissent dans les grandes villes américaines, notamment New York, Chicago, Minneapolis, Seattle et Portland, qui sont toutes contrôlées par des chefs de police démocrates nommés par des maires démocrates dans des États dirigés par des gouverneurs démocrates.

À la fin, l’ancien vice-président Joe Biden est sorti de sa cave pour faire un discours sans avoir l’air hagard, sans raconter n’importe quoi, et sans marmonner. Comme il n’était pas en public, il n’a pas eu de comportement étrange.

La barre était placée tellement bas que l’ancien conseiller du président Obama, Van Jones, a dit sur CNN après le discours d’investiture que le « bruit que vous entendez à travers tout le pays est un soupir de soulagement » que le candidat Biden n’ait pas fait de gaffe majeure.

La convention républicaine

La convention républicaine tenue une semaine plus tard était à peu près aussi soporifique.

Même si elle a trouvé peu d’audience, la première soirée a été plutôt positive avec en particulier des bons discours du Sénateur Tim Scott, de l’ambassadeur Nikki Haley, et surtout de Donald Trump Jr., le fils du président, qui a posé la question-clef de cette campagne : pourquoi est-ce que l’ancien vice-président Joe Biden avec une carrière de plus de quatre décennies en politique qui a contribué à créer un certain nombre des problèmes actuels serait l’homme pour résoudre ces derniers ?

De son côté, la première dame, Melania Trump, a prononcé un discours qu’elle n’avait pas écrit mais qui n’était pas plagié, un immense progrès par rapport à 2016.

Finalement, au bout de trois jours de cérémonies, le président Trump a fait un discours très stéréotypé à la Maison Blanche loin de ses habituels rassemblements électoraux exubérants qui lui ont valu la présidence il y a 4 ans.

C’est probablement une occasion ratée car l’homme d’affaires n’a pas gagné la Maison Blanche en lisant des discours sur un prompteur devant des apparatchiks mais au contact de ses militants qui lui ont permis de discerner ce qui les fait réagir.

Des résultats anormaux

Les circonstances exceptionnelles de cette année bizarre ont conduit à l’annulation de ces fêtes politiques fastueuses que sont les conventions des grands partis politiques américains. Point de confetti ou de ballons bleus, blancs et rouges.

Normalement, la convention est l’occasion pour un parti de montrer son candidat sous le meilleur jour et, à chaque fois, c’est l’occasion d’engranger 1 ou 2 % dans les sondages.

En général, je laisse ces derniers aux politologues. La littérature économique a montré depuis longtemps que les sondages sont moins fiables que les marchés politiques où les acteurs perdent de l’argent s’ils font de mauvaises prévisions (ici, ici et ).

Tout au plus, les sondages sont utiles lorsqu’on les compare à divers moments : le niveau est généralement faux mais l’évolution importe parfois. Par exemple, le 9 septembre 2016, la secrétaire d’État Clinton détenait un avantage de 6,2 % sur le président Trump dans la moyenne Real Clear Politics pour la Pennsylvanie, un État qu’elle a perdu. Actuellement, le vice-président Biden détient une avance moyenne de 4,3 %.

Au Michigan, elle avait un avantage de 7,3 % dans les sondages, un État qu’elle a également perdu. Le vice-président Biden a une avance de 3,2 %.

En Floride, le vice-président Biden fait mieux aujourd’hui (1,2 %) que la secrétaire d’État il y a 4 ans (0,3 %) : le président Trump doit-il s’en inquiéter ?

Dans l’Ohio, l’élection semble décidée en faveur du candidat démocrate sauf qu’il a moins d’avance aujourd’hui (2,4 %) que la candidate malheureuse en 2016 (3,8 % au 4 septembre 2016).

De plus, les sondages prennent plusieurs jours à être réalisés. Les marchés politiques sont instantanés : une bonne ou une mauvaise nouvelle pour un candidat change immédiatement la valeur des contrats.

Enfin, cette année, il n’y a pas autant de sondages qu’à l’habitude. On ne sait pas vraiment quelle est la situation au niveau des États qui vont déterminer l’élection.

En d’autres termes, la situation est encore moins claire qu’en 2016 et ceux qui font des prévisions sur les réseaux sociaux ou dans les médias traditionnels sont de pires charlatans de la politique qu’à l’accoutumée.

Force est de constater que les marchés d’options sur les résultats de l’élection présidentielle n’ont absolument pas changé de direction pendant ou à la suite des deux conventions, démocrate puis républicaine.

En gros, l’énorme avance du vice-président Biden a continué de fondre lentement sous le soleil de l’été : aujourd’hui, un contrat qui verse un dollar de gain si un candidat est élu vaut 46 centimes pour Trump et 53 centimes pour Biden.

En d’autres termes, les acteurs de ces marchés considèrent implicitement que les probabilités de gagner de ces deux candidats sont de 46 % et 53 %, respectivement.

Données anecdotiques

Si la convention nationale républicaine a enregistré 147,9 millions de vues au total à la télévision et en ligne, celle des démocrates n’a enregistré que 122 millions de spectateurs.

Cependant, lorsque le président Donald Trump a accepté la nomination de son parti à la réélection, seulement 23,8 millions de personnes étaient à l’écoute sur 13 chaines de télévision.

C’était moins que les 24,6 millions de personnes qui ont regardé le discours du vice-président Biden lorsqu’il a accepté la nomination démocrate à la présidence sur 12 chaînes – une de moins – le dernier soir de la convention de son parti.

En termes de levée de fonds de campagne, pendant les conventions, le camp de l’ancien vice-président a obtenu 70 millions de dollars contre 76 millions pour l’hôte de la Maison Blanche qui avait un avantage jusqu’en juillet. Les chiffres d’août ont été très défavorables au président qui a levé « seulement » 210 millions de dollars contre 364,5 millions pour son adversaire.

Des campagnes bizarres

Aux États-Unis, si l’élection présidentielle se finance dans les bastions des partis, elle se gagne en dehors de ces bastions. Il ne suffit pas d’aller chercher de l’argent en Californie et au Texas.

Un candidat doit aller sur le terrain dans les États où la population est divisée à peu près également entre les deux camps principaux. Les circonstances particulières de cette année ont empêché les candidats de vraiment faire campagne. Pour le moment, on a seulement vu le vice-président Biden donner un discours à Pittsburgh devant une minuscule audience et faire une séance photo à Kenosha. Quant au Président Trump, ses habituels meetings sont sérieusement amputés.

De plus, les émeutes dans les villes démocrates effraient la population centriste. À l’échelle des États, cela joue contre les maires – tous démocrates – qui les dirigent. À l’échelle du pays, cela joue contre le président Trump et renforce l’impression de chaos qui a commencé dès le premier jour de sa présidence.

Je ne serais pas très surpris si un voyageur du futur venait nous dire aujourd’hui que le président a, à la fois, gagné l’élection dans le Minnesota, un État qu’aucun républicain n’a gagné depuis l’écrasante victoire de Richard Nixon en 1972, et perdu en Géorgie, un bastion républicain, dont la capitale, Atlanta a été fortement secouée par les émeutes.

Si cela est un exemple sans préjuger du résultat d’ensemble, on peut cependant s’attendre à des résultats locaux bizarres.

Alors quelle prévision pour l’élection présidentielle ?

Tout cela joue en faveur du candidat démocrate. Pendant que les chaînes de télévision déversent leur bile habituelle sur le président – à tort (souvent) et à raison (parfois) – personne ne pose aucune question difficile au vice-président Biden.

En particulier, le public n’a aucune idée de l’incroyable collection de squelettes politiques qu’il a accumulé en 40 années dans les placards du Sénat, à Washington, DC. Apparemment, tout le monde a oublié la raison pour laquelle sa campagne présidentielle de 1988 s’est arrêtée net.

Mais en 2020, les boules de cristal sont très opaques. Il est impossible de prévoir l’avenir. Surtout en politique et surtout presque deux mois à l’avance. J’aurais tendance à penser, comme les marchés politiques, qu’un contrat Biden vaut un contrat Trump, soit environ 50 centimes pour un dollar…

Je reprendrais bien un peu de déficit…

Si le face à face de 2020 signifie une nouvelle fois un choix entre socialisme et nationalisme avec une sérieuse dose de dépenses publiques financées par des montagnes de dettes nouvelles, l’électorat est de moins en moins partisan dans un pays où seulement 31 % s’identifient comme démocrates et seulement 26 % comme républicains.

Ce n’est pas du tout étonnant que ni le président Trump, ni le vice-président Biden n’arrivent à 50 % d’opinions favorables. Ils sont archi-minoritaires. Leurs plus ardents partisans sont d’ailleurs des remèdes à la politique et dégoûtent les gens raisonnables.

S’il n’y a pas d’option libérale, la pluralité de 41 % qui se dit « indépendante » est relativement fiscalement conservatrice et libérale de mœurs. Le libéralisme est donc moribond en politique mais pas dans le pays. Tout n’est pas perdu !

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