Rentrée post-COVID : une urgence éducative mondiale

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La rupture de l’apprentissage scolaire pendant la crise sanitaire est un vrai sujet d’inquiétude. Regard d’un enseignant.

Par Stanislas Kowalski.

C’est en ces termes que Henrietta Fore, directrice du Fonds de l’ONU pour l’Enfance, a évalué la situation causée par le Covid-19. Avec 463 millions d’enfants privés de tout enseignement et 1,5 milliard d’élèves affectés par les fermetures de classe, il est clair que l’instruction en a pris un coup.

S’agit-il pour autant d’une urgence ? Dans cette épidémie, l’école a pu être perçue comme une variable d’ajustement un peu facile pour freiner la propagation de la maladie sans trop de dommages. Après tout, fermer une école supprime un lieu de contact, sans pour autant avoir le coût d’une fermeture d’usine.

Tant que l’on pouvait espérer un arrêt de quelques semaines, un tel calcul pouvait paraître plus que raisonnable. Les enfants profitaient de vacances prolongées et les options restaient ouvertes.

Allait-on réduire les grandes vacances pour compenser ? Allait-on reporter certaines leçons à l’année suivante ? Ces choix n’ont que peu d’importance au fond. Après tout, une scolarité se vit sur le temps long. Elle est de six ans au minimum dans les pays les plus pauvres, de 15 ans et plus dans les pays riches. Un délai de quelques mois n’est pas en soi une catastrophe insurmontable.

Mais cela pourrait bien le devenir. Si l’on considère les contraintes pédagogiques, si l’on regarde cette rupture avec les yeux de l’enseignant qui se demande comment il va procéder désormais, nous avons de vrais sujets d’inquiétude.

Je vois plusieurs problèmes critiques auxquels il faut s’attendre au moment de la reprise.

Le premier est celui des abandons. Ce n’est peut-être pas une difficulté majeure dans nos pays d’enfants gâtés, où les jeunes générations n’ont pas vraiment d’alternatives à l’école.

En revanche, dans les pays pauvres, comme le Cambodge, où je travaille en ce moment, ce sera un indicateur à surveiller de très près. Combien d’élèves de lycée auront pris un job entretemps, brisant complètement l’élan de leurs études ?

Pour l’instant, c’est une inconnue, et ça le restera un moment, puisque les écoles vont rouvrir cette semaine à effectifs réduits. On ne le saura pas tout de suite.

Le second problème, c’est la casse des bonnes habitudes. Pour être efficace, un enseignement doit s’appuyer sur des routines bien huilées. Cela commence avec des rituels qui permettent une discipline un peu plus fluide et qui assurent une ambiance paisible dans une classe de 30 élèves ou plus.

Plus difficiles à mettre en place sont les habitudes de travail. La régularité est essentielle dans l’apprentissage des leçons ou les devoirs à la maison. Les redémarrages en pointillés rendent la mise en place de ces routines beaucoup plus difficile.

Là encore, il faudra faire des enquêtes pour évaluer le phénomène, mais on peut exprimer des craintes plus que raisonnables, en particulier pour les plus petits. S’asseoir sur les bancs de l’école n’a rien de naturel.

Et c’est la même chose pour la politesse ou l’attention aux autres. Si le pli n’est pas pris à un jeune âge, ou pire, si de mauvaises habitudes sont prises à la place, ce sera extrêmement difficile à rectifier.

On sait par exemple que les enfants mal socialisés à 4 ans ont de très forts risques d’être violents sur le long terme. Alors, bien sûr, c’est un cas extrême, et je ne dis pas que les enfants du Covid seront violents.

Mais des problèmes similaires se posent avec l’attention en classe, le sens de l’effort ou la confiance en soi. 4 ans, c’est aussi un moment critique pour préparer des adolescents angoissés. Je pense qu’on prend d’assez bonnes mesures pour former une génération de pétochards.

Le troisième problème a trait à l’égalité. C’est un problème complexe. Beaucoup ont déjà fait remarquer l’injustice de la situation actuelle. Certains enfants, les meilleurs et ceux issus de familles favorisées ont pu continuer à apprendre de façon décente en ligne.

Il ne s’agit bien évidemment pas de blâmer ceux qui ont fait l’effort de trouver des solutions ou les familles qui ont maintenu de hautes exigences. Mais que dire des enfants pauvres ou qui ont la malchance de vivre à la campagne ?

Le Cambodge a fait de remarquables efforts sur l’éducation numérique dans certaines écoles privées ou dans les New Generation Schools. Mais les zones rurales n’ont eu accès à rien du tout. Les écarts sont encore pires qu’en France.

Au sein d’une même classe, les écarts sont considérables. Certains élèves motivés ont pu tout apprendre, et ont peut-être même appris plus qu’ils ne l’auraient fait autrement. Il y a des intellectuels que le défi stimule.

Mais les autres, les enfants ordinaires qui ont besoin d’être un peu poussés, eux ont subi une perte sévère. Même avec de très bonnes ressources, même sans improviser comme on l’a fait depuis six mois, la gestion de classe ne peut pas être aussi bonne dans une visioconférence que dans une vraie classe.

Passée l’excitation des premières semaines, tout le monde se fatigue et se relâche. Je l’ai bien senti avec des étudiants adultes, alors des enfants !

Cela nous amène à un problème que tous les professeurs connaissent bien, toujours un problème d’égalité, mais beaucoup plus concret. C’est celui de l’hétérogénéité des classes.

C’est une vieille rengaine dans les débats pédagogiques à la télévision, où l’analyse est de très basse résolution. Certains se plaignent d’un rien. D’autres tentent de minimiser le problème en faisant remarquer que toutes les classes sont inévitablement hétérogènes. Ce qui est vrai. Mais là n’est pas la question.

C’est une affaire de degré. Et ça ne s’évalue pas au doigt mouillé en regardant la France depuis la rue de Grenelle. L’hétérogénéité doit s’évaluer finement au sein de chaque classe, et pour chaque matière.

Il y a des seuils critiques au-delà desquels il devient impossible de faire classe à trente élèves en même temps, même avec des stratégies de pédagogie différenciée.

Si des adolescents ont manqué les leçons sur la Révolution, cela ne les empêchera pas de suivre celles sur la Grande Guerre. S’ils n’ont rien lu de Molière, cela ne les empêchera pas de lire Camus.

Mais il y a des matières où les prérequis sont incontournables. Si la moitié de la classe a manqué les leçons sur les fractions, il va être difficile de travailler les équations. Si des élèves arrivent au collège sans savoir lire, il n’y a rien que l’on puisse faire pour eux.

La validation de ces prérequis n’était déjà pas très fiable. Après le Covid, ce sera abyssal, surtout si l’on rouvre les écoles par petites touches.

La seule manière de s’en sortir, c’est d’effectuer des évaluations très sérieuses pour identifier les lacunes et de ne pas être trop frileux sur les mesures de remédiations, y compris le redoublement.

Mais comme on va encore acheter la paix sociale, je crois pouvoir dire sans trop me tromper, oui on s’achemine vers une catastrophe éducative et il y a urgence.

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