Inflation, mort et renouveau des diplômes 

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Le taux de réussite au bac s’établit cette année à 98 %. Ce chiffre est inquiétant et illustre l’état de décomposition de notre système éducatif.

Par Eloi de Reynal.

Il est intéressant de noter l’analogie qui peut être faite entre un diplôme et un billet de banque : l’un garantit un certain niveau de compétences et de capacités intellectuelles quand l’autre garantit un certain pouvoir d’achat.

Un peu d’économie

L’argent comme les diplômes n’ont pas de valeur intrinsèque. Ce sont des symboles ne tirant leur crédit que de ce qu’ils représentent.

En économie, oublier cette notion est fatal : distribuer de l’argent à tout le monde ne rend pas un pays plus prospère, mais diminue simplement la valeur de la monnaie.

Les richesses produites dans un pays étant limitées, ou augmentant en tout cas à un rythme relativement faible, l’accroissement brutal de la masse monétaire ne peut conduire qu’à une forte inflation là où l’argent a été injecté. On le voit bien depuis 20 ans dans les marchés financiers. Les prix ont monté à des niveaux parfaitement absurdes et déconnectés de l’économie réelle suite aux politiques monétaires des banques centrales.

L’intention de départ est toujours la même. Elle est bonne, bien que légèrement pusillanime sur les bords : « Il faut absolument injecter des liquidités pour sauver X (une entreprise, un pays, un groupe de personnes…) de la faillite ». L’objectif est souvent atteint, du moins sur le court terme, mais le problème est simplement repoussé.

Une entreprise ou un gouvernement en difficulté pendant une crise le sont souvent par mauvaise gestion, et le principe de sélection naturelle et de destruction créatrice sont là justement pour que les meilleurs systèmes survivent, et que les moins efficaces soient remplacés ou remodelés.

Un tel effet pervers inflationniste est apparu dans le système éducatif français, pour des raisons similaires. À faire en sorte que personne ne redouble jamais, et que tout le monde puisse avoir son Bac, les formations académiques ont perdu beaucoup de leur qualité et de leur valeur.

L’inflation des diplômes mine le système éducatif français

Entre 2000 et 2012 le nombre de diplômés bac + 5 en France a augmenté de 75 %. Le taux de réussite au bac est passé de 65 % à 96 % entre 1980 et 2020. Dans le même temps, le nombre de nouveaux diplômés d’écoles d’ingénieur a été multiplié par quatre.

On pourrait se congratuler de ces statistiques étourdissantes et du fait que les Français sont de mieux en mieux éduqués, mais ces chiffres montrent une inflation peu contrôlée bien plus qu’une réalité réjouissante.

Le monde est ainsi fait que la génétique est profondément injuste, et que l’intelligence qui en dépend largement ne peut ni être également répartie au sein d’une population, ni augmentée indéfiniment par l’éducation.

Tout le monde ne peut pas être un bon ingénieur, commercial, manager ou chef d’entreprise. Même en travaillant très dur. Tout le monde n’a pas les capacités intellectuelles nécessaires à la compréhension et à l’innovation dans le monde professionnel.

Sachant cela, il est difficile de voir autre chose que de l’inflation dans cet allongement des études et cette multiplication des diplômes. Avoir un Master ou une formation d’ingénieur ne traduit plus qu’une certaine persévérance dans l’effort, et non un niveau de compétences ou d’intelligence.

La perte de valeur des diplômes est la conséquence de 30 ou 40 ans d’une philosophie éducative que l’on peut résumer en une phrase : « Il faut empêcher les élèves travailleurs et dociles mais peu intelligents de rater leurs études ». Ce qui ressemble beaucoup à la politique zéro faillite responsable en partie de l’inflation sur les marchés financiers.

Jusqu’en terminale, cette philosophie implique que les élèves brillants mais peu académiques sont systématiquement sous-notés par rapport aux élèves studieux.

Plus tard, lorsque les étudiants s’anonymisent dans la masse des amphithéâtres, il n’est plus possible de les noter au cas par cas et d’empêcher artificiellement les plus limités de redoubler. La seule possibilité est donc de les évaluer sur des connaissances brutes et de bêtes exercices d’application. De cette façon, n’importe qui peut réussir pour peu qu’il apprenne ses leçons.

Inversement, évaluer les élèves sur leur esprit critique et la puissance de leur raisonnement serait bien plus discriminant, du fait du caractère majoritairement inné et donc inégalitaire de ces deux dernières qualités. Comme les étudiants ne sont jamais évalués que sur les sujets qu’ils sont supposés avoir appris en classe (encore une absurdité), le niveau et la teneur des cours sont modifiés pour coller à ceux des évaluations. À démocratiser l’enseignement, on le rend médiocre.

Ainsi, hors prépas, le niveau de l’enseignement est ridicule et les diplômes ont une barrière à l’entrée si faible qu’ils ne représentent plus rien. Le lien diplômes/compétences est brisé.

Aussi, un facteur vient aggraver sa situation déjà précaire : grâce à internet, l’accès à l’information s’est généralisé. Certains engrangent par là une grande quantité d’informations professionnellement utiles, mais dont aucun diplôme ne vient attester. Le lien compétences/diplômes est rendu par là-même obsolète.

Sachant qu’une inflation trop importante se solde souvent par un effondrement monétaire avec redéfinition de la monnaie, on peut s’attendre par analogie à une refonte douloureuse du système éducatif français.

D’autant que les employeurs que sont les entreprises commencent à se rendre compte de la supercherie. Après avoir demandé de plus en plus de diplômes pour un poste donné afin de répondre à l’inflation, elles sont de plus en plus nombreuses à ne plus en exiger.

Le futur des diplômes et du recrutement

Un chef d’entreprise décidé à embaucher un certain profil ne peut plus raisonnablement se baser sur son parcours académique. Si les habitudes de recrutement persistent, probablement par inertie, il faut s’attendre à ce que les choses changent radicalement dans les années à venir.

En effet, on peut déjà observer que des certifications de niveau de langue obtenu via des organismes privés (comme le TOEIC, le TOEFL par exemple) sont beaucoup plus reconnus qu’un diplôme de langues offert par une université publique.

Rien n’empêche que le phénomène de privatisation des diplômes se généralise à d’autres domaines. En ingénierie, par exemple, il est relativement facile de mesurer le niveau technique d’un candidat en un QCM d’une heure, pour peu qu’il soit bien fait.

Des champs aussi divers que l’expression écrite, la clarté d’esprit ou le marketing peuvent être évalués rapidement par des tests en ligne.

Les recruteurs en recherche n’auront bientôt plus qu’à puiser dans les bases de données des personnes ayant passé ces tests pour embaucher ou en tout cas présélectionner au plus juste, plutôt que de se baser sur des certifications publiques artificiellement gonflées.

Conclusion

La similitude de nature entre les diplômes et les monnaies nous montre que, de la même façon qu’une politique monétaire trop accommodante crée de l’inflation, un système éducatif laxiste diminue la valeur des diplômes.

Ainsi, en France, le nombre de diplômés chaque année ne cesse d’augmenter, malgré un enseignement de plus en plus pauvre. Cela crée des frictions sur le marché de l’emploi car les recruteurs ne peuvent plus se fier aux anciens indicateurs de compétences et de capacités qu’étaient les diplômes.

La sous-traitance des certifications à des organismes privés est déjà en cours par exemple pour les langues, où un beau score au TOEIC vaut plus qu’une licence d’anglais. Ce phénomène a toutes les chances de se généraliser à la plupart des domaines.

On peut espérer raisonnablement que cela pousse les universités à augmenter leur niveau général, de la même façon que l’arrivée du TOEIC et du TOEFL a entraîné une amélioration drastique de l’enseignement de l’anglais en école d’ingénieur par exemple.

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