Le Parti de l’abstention vainqueur, vraiment ?

Voting Key By: Mike Lawrence - CC BY 2.0

Un autre point de vue sur la question de l’abstention. Ou plus précisément, une série de questions.

Par Johan Rivalland.

Je comprends parfaitement le point de vue de Gérard-Michel Thermeau sur l’abstention, dont je n’ignore pas qu’il est depuis longtemps largement partagé par de nombreux lecteurs de Contrepoints. Et j’en partage aussi, naturellement, une grande partie des idées essentielles.

Je souhaiterais néanmoins émettre quelques doutes, qui méritent eux aussi d’être entendus et débattus.

Le Parti des abstentionnistes

On peut penser, en effet, qu’il s’agit du « premier Parti de France ». Mais est-ce vraiment un Parti ? Certes, les électeurs des autres partis sont très loin de voter pour le parti en question pour les mêmes raisons et avec les mêmes motivations.

Les uns le font par véritable conviction, d’autres parce qu’ils jugent que c’est le moins mauvais choix, certains parce que telle ou telle promesse du candidat semble aller dans le sens de leur intérêt personnel, d’autres encore pour un tas d’autres raisons dont je n’ai pas l’intention de dresser ici une liste exhaustive.

Pour autant, on ne peut parler à mon sens de Parti des abstentionnistes, premièrement parce qu’il ne s’agit pas d’un Parti, avec un corps d’idées constituées, et deuxièmement parce que cela serait supposer – en l’absence de représentation des « bulletins blancs », au sujet desquels je n’ai rien vu ni entendu lors de la proclamation des résultats et qui ne semblent toujours pas en voie d’être intégrés dans les pratiques actuelles – que la plupart des abstentionnistes le sont globalement pour les mêmes raisons. Or, je doute que ceux qui s’abstiennent le fassent en majorité pour exprimer un mécontentement au regard de l’offre politique ou par défiance.

Beaucoup s’abstiennent soit parce qu’ils ne se sentent pas concernés, soit parce qu’ils sont un peu perdus et ne sauraient pas très bien pour qui voter (pas uniquement parce que toutes les offres se ressemblent, j’y reviendrai, mais parce que « la politique » ne les intéresse pas vraiment), soit parce qu’ils ne se sentent pas « compétents », n’ayant pas le temps de suivre les idées des politiques au quotidien et ayant le sentiment qu’il serait malhonnête ou inconséquent de voter pour une personnalité ou un parti dont ils n’ont pas vraiment suivi les propositions (et j’en connais), ou encore parce que la politique, ils n’en ont rien à faire (quelles que soient les raisons, quelle que soit l’époque, quels que soient les candidats).

L’abstention n’est donc pas uniquement l’expression d’un sentiment protestataire. Même si, bien sûr, sa montée en puissance peut avoir des significations et peut à juste titre être interprétée et analysée comme étant le signe d’un malaise.

Un assemblage de profils très hétéroclites

Deuxième idée : se référer à un Parti des abstentionnistes est associer des personnes qui s’abstiennent pour des raisons fort différentes, parfois diamétralement opposées.

L’une de ces raisons peut être le sentiment de vivre dans un pays relativement libre et de ne pas du tout percevoir la fragilité de notre toute jeune démocratie. Une grande partie de la population est née sous le régime du suffrage universel et cela lui semble tout à fait normal. Elle n’imagine pas vraiment qu’il pourrait en être autrement ou que ce système pourrait être remis en question. D’où le nombre à mon avis élevé des personnes qui s’en remettent aux autres en étant dans un état de relative insouciance.

Il faut y ajouter, à l’inverse, ceux qui ne croient pas en la démocratie, ceux qui souhaitent son renversement. Mais aussi les anarchistes, les royalistes, les révolutionnaires de toutes sortes, qui rêvent d’un soulèvement et ne peuvent attendre qu’un pâle et très hypothétique gouvernement des Insoumis s’empare du pouvoir par les élections.

Et puis, bien sûr, il y a ceux – nombreux – qui sont déçus par la politique, n’ont plus aucune confiance en la représentation avec notamment tous ces programmes qui se ressemblent ; actuellement, c’est à qui sera plus vert que le voisin, mais ce n’est que la comédie du moment dans cette gigantesque farce où nombreux sont ceux qui ont la capacité à retourner leur veste du moment qu’ils peuvent espérer rester au pouvoir. Mais est-ce un type de comportement attaché uniquement à la démocratie ?

Et c’est, bien sûr, à ceux-là que se réfère à juste titre Gérard-Michel Thermeau, qui ne peuvent que déplorer (et moi comme eux) cette « horreur politique », pour paraphraser le titre de l’excellent ouvrage d’Olivier Babeau. Le problème est que ces abstentionnistes sont des individus qui généralement sont loin d’être indifférents à la politique (au sens noble) et s’intéressent éminemment au devenir de leur pays et même du monde. Qu’ont-ils à voir avec les autres catégories d’abstentionnistes pas moins nombreuses ?

Les vainqueurs

Et j’en viens au point principal : mon point de vue – ou mon questionnement – ne sera pas relatif au conventionnel « il faut voter parce que sinon la démocratie est en danger ». Qui peut être en soi un argument de type politique pour inciter les gens à aller et voter, avec une argumentation qui n’est pas toujours dénuée d’arrière-pensées. Mais il porte plutôt sur le résultat.

J’utiliserai une analogie : celle du football. Que se passe-t-il en football (ou dans n’importe quel autre sport, je n’ai pris que le plus populaire) ? Sur le moment, on va analyser les raisons qui ont mené une équipe à la défaite. Il se peut, d’ailleurs, que l’équipe en question ait très bien joué mais ait tout de même perdu.

La faute à pas de chance ? Des erreurs d’arbitrage ? Un carton rouge au mauvais moment, justifié ou pas ? Un ou plusieurs joueurs blessés ? Peu importe. La plupart du temps que se passe-t-il ? Pour conjurer le sort ou sanctionner la réelle insuffisance de compétence, on renvoie l’entraîneur (ce qui me semble, personnellement, souvent contestable). Et en définitive, seul le résultat compte.

Croyez-vous que l’on se souvienne durablement des conditions dans lesquelles les choses se sont passées ? À part quelques experts ou passionnés, il me semble que non, pour l’essentiel. Et on ne retient que le résultat. L’équipe d’Aimé Jacquet (adulé après avoir été lamentablement méprisé) a remporté la Coupe du monde en 1998 ?Oubliés le déchaînement d’injures, le lynchage médiatique, les incertitudes, le facteur chance qui nous a fait connaître des retournements de situation inouïs. Une seule chose reste : les Bleus de 1998 (et Aymé Jacquet) sont des « héros » (ils auraient pu être tout l’inverse…), ils ont gagné, cocorico.

J’aurais pu retenir d’autres analogies, car il en va de même dans d’autres domaines, y compris dans le monde de l’entreprise, où certains chefs d’entreprise vont rester attachés à l’heure de gloire de leur mandat (quelle que soit la qualité réelle de leur management) et inversement d’autres vont être vilipendés pour les mauvais résultats, alors même qu’ils ont peut-être été d’excellents dirigeants et ont parfois sauvé l’entreprise qu’ils avaient la responsabilité de diriger.

Et même chose en politique, où le dirigeant dépensier qui aura considérablement endetté sa ville, sa région, son pays, en cédant parfois à la facilité, pourra durablement laisser un souvenir exalté, tandis que son ou ses successeurs pourront être rendus responsables de la mauvaise santé économique et sociale. Alors même qu’il sera peut-être courageusement en train de tenter de réparer les pots cassés de la politique de son prédécesseur. Dans tous les cas, la mémoire est courte, et on ne retient – pour l’immense majorité des gens – que le vainqueur.

Les conséquences

Il s’ensuit que – quoi que je pense du côté hautement pitoyable de la politique et du peu d’illusion que je me fais à son sujet – je doute que l’abstention soit la bonne solution. Et je crains surtout le résultat.

Nous pouvons deviser longtemps sur les leçons à tirer de l’abstention, le message supposé qu’ont voulu envoyer « les électeurs ». Mais l’assemblage des abstentionnistes est trop hétéroclite et surtout la mémoire collective si courte que l’on puisse en tirer quelque espoir de changement.

Si ce n’est se ranger du côté des « révolutionnaires », qui n’ont pas vraiment les mêmes motivations que la majorité d’entre-nous (et il faut se souvenir que de nombreuses révolutions passées ont été l’œuvre d’une toute petite minorité active qui est parvenue violemment à changer le cours de l’histoire et de la vie de l’immense majorité silencieuse).

Plus concrètement et immédiatement, lorsque des abstentions massives ont lieu sous certains régimes tyranniques, que se passe-t-il ? Une partie non négligeable de la population entend manifester son mécontentement, sa désapprobation et envoyer un message fort au régime en place en appelant à l’abstention.

Que se passe-t-il ensuite ? Le régime en place, loin d’en être perturbé, renforce son assise. Les représentants modérés disparaissent ou sont encore moins nombreux. Et l’immense majorité du peuple oublie rapidement ce qui s’est passé.

La vie reprend son cours, la plupart des gens se préoccupent de mener au mieux leur vie au quotidien, sans illusion. On ne croit certes pas en le régime en place, dont on subit le mode de gouvernance, mais on ne croit plus trop non plus en des opposants, qui ont pour l’essentiel disparu.

Si l’on en revient à l’immédiat et aux présentes élections municipales, de même que se passe-t-il ? On s’abstient, mais seuls les résultats comptent (quoi qu’on en pense). Et les vainqueurs, c’est un fait, ont la légitimité officielle. La vie va reprendre son cours normal, jusqu’à la prochaine fois, et ainsi de suite.

Et en attendant, seuls les élus ont la légitimité pour mener les affaires (sauf à remettre en cause la démocratie ou espérer une révolution sanglante dont le résultat me semble plus qu’aléatoire), puisqu’il existe des règles du jeu, et elles ont été respectées, quoi qu’on puisse en penser.

Des écologistes vont diriger plusieurs de nos grandes villes ? Soit. Ils vont ruiner encore davantage nos finances, mener des politiques qui ne vous plaisent pas ? Soit. Mais, quoi qu’il advienne, tout le monde ne partagera pas votre point de vue et vos analyses.

Grenoble vit de plus en plus dans l’insécurité ? Les finances vont de plus en plus mal ? Les promesses tenues en matière d’écologie (et surtout les piètres résultats en la matière) vous semblent ne pas avoir été respectées ? Même chose à Paris ? Eh bien on ne peut constater que ce point de vue n’est officiellement pas partagé, puisque ces équipes ont été brillamment reconduites.

Qu’attendre de l’abstention ?

Alors, l’abstention est-elle la solution ? Faut-il attendre, comme certains l’espèrent, un écroulement du système ou de notre économie, en espérant enfin une prise de conscience et des lendemains meilleurs ? L’abstention peut-elle être envisagée comme une forme de vote protestataire (contre quoi ?) ? Permettez-moi d’en douter.

Au mieux, les vainqueurs continueront tranquillement d’en tirer parti. Le non-choix les sert et ils ne s’en plaindront pas. Au pire, nous évoluerons vers une situation de déliquescence encore plus préoccupante et vers des formes de révolution dont il n’y a rien à mon sens à espérer de bon.

Remettre en cause la démocratie ? Pour la remplacer par quoi, raisonnablement ? Méfiance.

Enfin, une remarque : plus la représentation des votes semble aller dans un sens, plus le message est interprété comme une invitation à aller encore plus dans le sens de la marée : les suffrages exprimés semblent réclamer toujours plus de « vert »  ? Très bien, verdissons encore plus nos actions (pensent les dirigeants). Fi du message que pensent avoir adressé des abstentionnistes aux profils très divergents. Ils sont – il me semble – relativement inaudibles.

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