Reprise économique : ne refaisons pas les erreurs du Front populaire !

Charlie Chaplin by Insomnia Cured Here(CC BY-SA 2.0) — Insomnia Cured Here, CC-BY

Si le mythe du Front Populaire perdure aujourd’hui, c’est à cause de l’incompétence économique sur laquelle prospèrent les politiques.

Par Yves Montenay.

Cet article de 2012 a retrouvé une actualité avec les discussions sur le déconfinement et la reprise : nous avons maintenant suffisamment de recul sur les événements du Front populaire pour ne pas refaire la même erreur : diminuer la production en pensant améliorer la situation sociale.

Nous avons tous appris à l’école les « avancées » du Front populaire, et depuis d’innombrables événements politiques, films et récits nous y ont replongés. Mais on ne nous a pas appris le plus important !

La légende dorée du Front populaire et des « Accords Matignon »

Rappelons les faits bruts et cent fois contés : 1936, arrivée de la gauche au pouvoir, tensions sociales, grèves, occupations et dénouement par « Les accords Matignon » et l’attribution de 12% de hausse moyenne des salaires, de 15 jours de congés payés (il n’y en avait pas) et les 40 heures.

L’explosion de joie, l’émotion des premiers congés payés, dont, celle mille fois filmée, d’une famille ouvrière découvrant la plage, ont été sans arrêt illustrées, reprises et répétées.

Il est déjà moins fréquent d’évoquer la dévaluation qui a suivi et encore moins de relier ce récit à l’invention des heures supplémentaires par Alfred Sauvy, l’incompréhension de ce dernier par Léon Blum et la conversion de Paul Reynaud, elle-même arrivant bien tard pour « l’effort de guerre ».

Il est encore plus rare de voir l’analyse macro-économique froide que nous allons tenter maintenant.

Les 15 jours de congé payé diminuent la production nationale, toutes choses égales par ailleurs, de 4 % (deux semaines sur 52). Nous ne nous battons pas ici sur les chiffres, c’est le raisonnement qui compte. Les hausses de salaire renchérissent le coût de cette production déjà diminuée.

Alfred Sauvy réalise la catastrophe

Quant aux 40 heures, il a fallu attendre Alfred Sauvy, alors jeune polytechnicien, pour mesurer leur impact. Et « mesurer » n’est pas le bon mot puisque les statistiques nécessaires n’existaient pas alors.

Alfred Sauvy sera plus tard à l’origine de la création de l’Institut national d’études démographiques (INED, créé en 1945) et de l’Institut national de la statistique et des études économiques(l’INSEE créé en 1946) qui nous fournissent aujourd’hui nos indicateurs économiques et sociaux.

Il remarque que la chute de la production notamment de charbon, le pétrole de l’époque, génère des goulots d’étranglement en aval, où la production chute encore plus, créant du chômage.

Cela s’ajoute au bilan brut des accords Matignon : là où on travaillait 48 heures, durée légale précédente, la production a baissé d’environ 16 % (8 heures de moins sur 48), soit au total, une hausse des coûts de 32 % (12 de salaires, 4 de congés payés et 16 de réduction de l’horaire hebdomadaire), et c’est probablement sous-estimé, car les accords comprenaient d’autres points.

Donc la production s’effondre, le chômage et les prix augmentent, le franc craque, la gauche perd le pouvoir.

Bien sûr attribuer cela aux décisions de 1936 est une atteinte au mythe et est dénoncé comme réactionnaire : « Vous préférez voir les ouvriers travailler 48 heures et être privés de congés ? », voire « Vous justifiez le vol des bénéfices du Front populaire par le mur de l’argent ! »

Qu’aurait-il alors fallu faire ?

La réalité est bien sûr moins manichéenne : dans un pays théorique et parfait, où tout le monde aurait été informé des mécanismes économiques (dont l’ignorance était totale à l’époque dans presque toutes les couches sociales), on aurait calmement discuté de tout cela : si le désir des Français est d’avoir 15 jours de congés payés, analysons ensemble les conséquences, notamment la baisse du salaire réel (ce dernier étant directement lié au volume de la production) et voyons les arbitrages à décider.

L’analyse purement mathématique aurait été comprise – je n’ai pas dit adoptée – par tous, et on aurait pu dire par exemple : « la productivité augmentant de X par an, étalons ces mesures sur Y années pendant lesquelles le salaire n’augmentera au-delà des décisions d’aujourd’hui ». Autrement dit, affectons les progrès de la productivité à la diminution du temps de travail.

Mais ce genre de raisonnement était incompréhensible à l’époque, et je ne sais d’ailleurs pas si la productivité augmentait alors à une vitesse suffisante pour que le nombre d’années d’étalement soit acceptable.

Cette solution consensuelle n’est pas utopique : dans la plupart des autres pays, il y a eu également des congés payés et une diminution du temps de travail sans « casser la mécanique ».

De plus, il s’agit d’un raisonnement intemporel, oubliant notamment l’effort de guerre nécessaire qui, de toute façon, aurait dû demander des sacrifices : produire un char de plus, c’est autant de biens de consommation ou de jours de congé en moins. À la même époque, Hitler demandait aux Allemands de « choisir entre le beurre et les canons ».

Alfred Sauvy invente les heures supplémentaires

Enfin, cela ne traitait pas le plus grave : les 40 heures sans aucune souplesse et l’effondrement de la production faute de charbon et de nombreux autres biens intermédiaires. Alfred Sauvy explique cela à Léon Blum, qui dirige le gouvernement du Front populaire. Ce dernier ne comprend pas.

En 1938, Paul Reynaud, chef de la droite modérée, devient ministre des Finances. Alfred Sauvy repart à la charge. *

Paul Reynaud, lui, comprend et met en place les heures supplémentaires. La production repart, mais il ne reste plus que quelques mois avant la guerre… Elle éclate en septembre 1939 et une grande part de la population active est mobilisée, donc retirée de la production, inactive jusqu’en mai 1940, puis prisonnière ou en Service de Travail Obligatoire en Allemagne.

Une petite parenthèse complémentaire : à la même époque Alfred Sauvy appuie vigoureusement l’action de l’association « Population et Avenir » qui aboutit en juillet 1939 au Code de la famille et au redressement de la fécondité française alors catastrophique. La question démographique est en effet complémentaire car, comme pour les heures supplémentaires, Alfred Sauvy se préoccupe du nombre des hommes.

Alfred Sauvy reverra Léon Blum en 1945 : « Monsieur le président, avec le recul et les résultats de l’action de Paul Reynaud, qu’en pensez-vous aujourd’hui ? » Il constate avec effarement que Léon Blum ne comprend toujours pas.

Le niveau de vie ne vient pas de revendications syndicales mais de la production par personne

Mais tout cela est affaire de spécialistes et d’historiens.

Pour beaucoup de Français le mythe demeure : « l’action syndicale et politique a permis ces avancées », sans préciser que c’est une action à somme nulle : la hausse des prix a non seulement annulé celle des salaires, mais elle fait payer aux salariés leurs propres congés, sans parler de l’effet indirect des 40 heures.

Ce n’est pas « la faute au mur de l’argent » comme le disait Léon Blum après Édouard Herriot : tout ce qui n’est pas produit ne peut pas être consommé, or votre salaire n’a de sens que s’il peut être utilisé à acheter ce dont vous avez besoin. Bref congés « payés », certes, mais par les salariés eux-mêmes !

Le mythe a resservi en mai 1968, avec les accords de Grenelle et la dévaluation qui a suivi.

Il a resservi en 1981 déclenchant de nouvelles dévaluations et conduisant à terme à la crise des retraites (passage de 65 à 60 ans, alors que l’on voit aujourd’hui les remous d’un passage progressif de 60 à 62 !).

Il a resservi avec les 35 heures, et on le voit ré-apparaître aujourd’hui chez certains « magiciens » de l’économie.

Mais il y a pire que la sanction financière, qui est automatique tant sur la monnaie que le pouvoir d’achat. Ce « pire », c’est qu’on cultive ainsi l’incompétence économique sur laquelle prospèrent les politiques.

Mais aujourd’hui, l’expérience du passé et le progrès des connaissances économiques et statistiques des responsables des différents partis, mène à être plus sévère : ce n’est plus de l’incompétence, c’est de l’escroquerie électorale.

On voit d’ailleurs bien que les candidats sont de plus en plus coincés entre les effets de manches et le sérieux.

(Ce texte est l’occasion de signaler la création de l’association Alfred Sauvy, qui réunit notamment deux associations de sa « descendance » : le Comité Fourastié-Sauvy et Population et Avenir. Rappelons que Jean Fourastié et Alfred Sauvy étaient proches, que le premier est pour beaucoup dans la diffusion de la notion de productivité, et que le second verrait rouge s’il savait que nos socialistes d’aujourd’hui ont plusieurs fois rogné le quotient familial… Et donc notre fécondité pour laquelle il s’était tant battu. Et cela sans que les gouvernements de droite le rétablisse, de crainte d’être accusés de favoriser les riches).

Sur le web

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.