Bugs Bunny remis au goût du jour : la censure a fait mouche

Capture d'écran YouTube- Best of Yosemite Sam by Hermann Huber — Hermann Huber,

Les armes sont désormais prohibées dans les cartoons The Looney Tunes, au nom des « sensibilités modernes ».

Par Margot Arold.

C’est fini : Elmer Fudd, le chasseur de Bugs Bunny dans le dessin animé The Looney Tunes n’aura désormais plus de fusil. Trop politiquement incorrect.

Opération mains propres

Son showrunner Johnny Ryan l’assume : « We’re not doing guns. » (« On ne fait pas dans les armes »).

Il ajoute :

« We’re going through this wave of anti-bullying, everybody needs to be friends, everybody needs to get along, Looney Tunes’ is pretty much the antithesis of that. »

Nous traversons une époque de lutte contre l’intimidation, tout le monde doit être ami, tout le monde doit s’entendre. Les Looney Tunes sont à peu près l’antithèse de cela.

Que la société Warner Bros. s’adapte à son public n’a en soi rien d’anormal. Et qu’une nouvelle politique s’adapte aux nouveaux cartoons peut à la limite se comprendre. Les dialogues peuvent être au goût du jour. On pourrait aussi créer de nouveaux personnages.

Mais après l’opération mains propres sur Lucky Luke, dépossédé de sa cigarette, qu’on enlève la carabine d’un chasseur est déjà plus complexe à justifier. Yosemite Sam (Sam le Pirate) n’aura plus non plus ses deux revolvers très cartoonesques. Le grand ennemi de Bugs Bunny apparaît d’ailleurs dans sa nouvelle virginité, les mains vides et les bras ballants (mais puisque on vous dit qu’il est « redoutable » !) sur sa page Wikipedia, révisée le… 9 juin 2020.

Pour le producteur de la série, Peter Browngardt, « la décision de faire disparaître les fusils et pistolets sert à adapter le dessin animé aux « sensibilités modernes », à l’heure où les manifestations contre les violences policières abondent aux États-Unis et où le port d’armes à feu est remis en question. » lit-on dans Le Point.

Les chasseurs sont-ils le nouvel ennemi ? Et à travers les personnages de cartoon, tout propriétaire d’armes à feu serait-il considéré comme un danger pour les chères têtes blondes ?

N’est-ce pas plutôt la volonté que l’on met dans son usage qui fait de l’objet un danger, non l’objet en soi ? Elmer Fudd chassera donc désormais Bunny avec… une faux. Un outil bien dangereux, bien tranchant et bien pointu (mais puisqu’on vous dit que ce n’est pas une arme !) pour des enfants qui n’en auront probablement jamais vu une en vrai et ne savent même pas à quoi cela peut bien servir… (et probablement pas non plus les scénaristes, trop jeunes ou trop ignares pour comprendre l’ineptie de la substitution).

La censure est désormais complètement intégrée

Warner n’a même pas attendu une réglementation imposée sur le sujet : elle la devance, pour s’adapter au goût du jour. C’est dire qu’il n’y a même plus besoin de censure : elle est désormais intériorisée.

HBO prend d’ailleurs le même chemin en retirant de sa plateforme Autant en emporte le Vent, jugé trop raciste.

L’autocensure permettrait de montrer qu’on est un « pur » : « Il faut être vu pleurant, il faut être vu s’agenouillant, il faut être vu s’indignant, il faut être vu ‘antifasciste’ «   écrit Anne-Sophie Chazaud dans un article du FigaroVox.

Les sensibilités modernes ? Mais lesquelles ?

Au nom des « sensibilités modernes », quels propos faudra-t-il désormais censurer ? Quel esprit critique pourra-t-on inculquer à des enfants qui n’auront jamais entendu le moindre point de vue adverse, la moindre critique, le moindre propos allant à l’encontre de « leur sensibilité » et surtout celle de leurs parents ?

Faire disparaître l’image, ou la notion, est un effacement du réel : la volonté de re-créer une société débarrassée de toute contradiction, bien au contraire d’apporter un apaisement, créera des tensions encore plus vives puisque l’esprit n’aura jamais été confronté à la diversité des points de vue, des cultures, des individus.

Dans Slate, c’est Jean-Marc Proust qui analyse dans un excellent article, qu’on ne peut remettre en question un mythe que s’il a bel et bien existé, prenant en exemple les méchants Indiens des westerns comme The Covered Wagon (1923) ou The Plainsman (1937) auxquels ont succédé La Flèche brisée, La Dernière chasse, Soldier Blue, Jeremiah Johnson, Little Big Man, Josey Wales qui ont déconstruit le mythe.

Ce n’est donc pas en faisant disparaître ce qui dérange qu’on éveille l’intelligence. Bien au contraire.

Il ajoute : « C’est en faisant appel à l’intelligence des imbéciles qu’on les confond. Pas en nous comportant nous aussi en imbéciles. »

On ne gagne jamais un débat en l’empêchant d’avoir lieu. That’s all folks !

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