Ce que Mars peut nous apprendre sur le confinement

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Le confinement ne peut pas être un mode de vie mais il faut savoir en prévenir le besoin.

Par Pierre Brisson.

La pandémie du Covid-19 nous laisse entrevoir ce que serait la vie dans un monde durablement confiné. Dans ce domaine comme dans d’autres, imaginer la vie humaine sur Mars a conduit les personnes qui s’intéressent au sujet à envisager les comportements qui seraient les plus adaptés et les plus acceptables, en anticipation indirectement de ce que pourraient devenir les conditions de vie sur Terre et les contraintes auxquelles nous devrions nous plier.

En effet le milieu viabilisé martien serait très exigeant, poussant à l’extrême des tendances que l’on voit apparaître sur Terre avec la surpopulation et la facilité actuelle des transports (avant la pandémie !), donc les brassages de population et la multiplication des contacts.

Les caractéristiques du milieu martien habité seront les faibles volumes viabilisés disponibles, la forte densité de population et le fort isolement par rapport aux sources externes d’approvisionnement.

Je me refuse à envisager une terraformation de la planète parce qu’elle est tout simplement impossible avec les technologies d’aujourd’hui. Cela conduira donc à la construction de structures protectrices de dimensions réalistes compte tenu des différences de pressions entre intérieur et extérieur (6 millibars en moyenne), disposant d’une atmosphère respirable créée à partir des gaz disponibles localement) et qui devront être entretenues (résistance, dégradation des matériaux, fuites, etc.).

Le résultat c’est que pour très longtemps les « villes » martiennes seront petites, très densément peuplée, d’une population très réduite par rapport à celle de la Terre ; peut-être, au mieux, comme l’Islande aujourd’hui (300 000 habitants).

Au sein de ce milieu relativement restreint en volume, les Hommes mais aussi les plantes et les animaux devront coexister. Or le propre des êtres vivants (à la différence des robots) c’est que chacun d’entre eux « vient avec » son microbiote (l’ensemble de ses hôtes microscopiques qui vivent de l’être vivant, pour l’être vivant, et éventuellement contre l’être vivant), évoluant au sein d’un microbiome (enveloppe au contour flou et mouvant occupé par le microbiote) ; qu’on ne peut évidemment pas stériliser le microbiome sans tuer l’être vivant ; que ces microbiomes sont forcément en contact les uns avec les autres et que, de ce fait, des échanges se produisent entre individus ou populations.

On connaît assez mal tous ces microbiotes malgré les progrès de la science depuis Pasteur. Grace au « Human Microbiome Project », on a certes identifié (sans toutefois parfaitement le comprendre dans son fonctionnement) entre 80 et 99 % du microbiote strictement humain mais on ne connait toujours qu’un pourcentage infime (moins de 0,01 %) des microbes de l’ensemble de notre environnement, englobant nos plantes, nos animaux, notre sol (peut-être un trillion d’espèces pour la Terre entière). Sur Mars il n’y a très probablement pas de microbe sur le sol ni dans le sous-sol immédiat mais déjà avec les Hommes, les plantes et surtout les animaux, on aura quand même une belle diversité.

Un autre problème c’est que le microbiote est constitué d’êtres vivants et que ces êtres vivants évoluent constamment. Les générations de microbes se renouvellent sur des durées très courtes et le but des individus de chaque espèce qui les composent est de se reproduire en s’adaptant constamment par évolution darwinienne pour conquérir une « part de marché » maximum. Les bactéries ou leurs cousines archées, tout comme les virus, sont les champions des échanges de gènes à l’occasion de leurs mutations.

Donc inutile de rêver, on ne contrôle pas un microbiome, a fortiori le microbiome collectif d’une population humaine exposée à de multiples contacts. On le pilote à grande vitesse en essayant d’éviter les crashs.

Pour le piloter, on dispose de régulateurs : l’hygiène personnelle et collective, les médicaments, les vaccins, les produits antiseptiques. « On » (généralement les médecins, infectiologues, bactériologues, virologues) observe et si nécessaire on intervient pour éviter la sortie de route. Sur Terre on disposait jusqu’à présent d’amortisseur, l’étendue géographique de la surface habitable. On appelle ça l’effet tampon : un déséquilibre local va se résorber parce qu’il peut être isolé avant de s’étendre à l’ensemble de la planète ; ou bien il va se diffuser et se diluer.

Ce n’est plus vrai dans le cas d’une pandémie (un peu comme la vitesse donne de la substance à l’atmosphère que l’on traverse ou rétrécit l’espace) et ce ne sera pas le cas sur Mars où le volume viabilisé sera très restreint.

Dans ces conditions, la vie sur Mars, sans doute annonciatrice de périodes de plus en plus fréquentes pour la vie sur Terre, sera constamment sous surveillance et très probablement parfois « confinée ». Mais qu’est-ce que cela implique ? Des précautions, des contrôles, une prophylaxie, des traitements.

Précautions, contrôles, prophylaxie, traitements

Les précautions seront, outre les capteurs et analyseurs d’atmosphère et des fluides, les contrôles médicaux. On peut concevoir qu’en dehors de tout symptôme la prise de température de chacun soit fréquente, les visites médicales, avec prises de sang, mensuelles et obligatoires.

Un deuxième impératif sera l’hygiène, impliquant outre la propreté des individus, les nettoyages complets, fréquents, des locaux viabilisés. Une personne infectée et contagieuse devra être immédiatement isolée des autres et ses contacts tracés depuis le début probable de sa contagiosité.

De même un local sale (présence de bactéries nuisibles ou de champignons) devra être nettoyé obligatoirement et le plus vite possible ; ceci implique lors de la conception des locaux de prévoir que tout endroit viabilisé permette un accès pour nettoyage complet.

Dans ces domaines préventifs il ne peut y avoir aucune liberté car on ne peut laisser une personne en contaminer une autre ou permettre dans le domaine privatif d’une personne quelconque, une prolifération microbienne qui pourrait nuire à la communauté (à Singapour on interdit les récipients d’eau stagnante sur les balcons pour éviter la prolifération des moustiques porteurs possibles du virus de la dengue).

Une particularité de la communauté martienne sera que les contacts physiques avec les membres de la communauté terrestre ne seront envisageables que tous les 26 mois puisque les départs vers Mars ne seront possibles qu’avec cette périodicité du fait de l’évolution synodique de la configuration des planètes. Cela implique que des mesures de confinement devront être prises à l’arrivée du vaisseau sur Mars pour protéger aussi bien les résidents que les arrivants, les microbiomes respectifs ayant pu évoluer pendant la période d’isolement, il conviendra d’éviter toute mise en contact brutale.

Sans doute faudra-t-il pendant cette période vacciner les arrivants comme les résidents contre les dernières mutations de coronavirus (et autres virus si nécessaire). On peut imaginer la réciprocité sur Terre.

Dans une telle communauté (mais ailleurs aussi !) la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres. Cela implique des contrôles auxquels nul ne pourra se soustraire, donc éventuellement des contraintes. Il serait a priori préférable de se contenter de la bonne volonté de chacun mais cette bonne volonté n’est pas suffisante lorsqu’il s’agit de vivre avec « les autres » car les autres peuvent souffrir gravement d’une négligence sanitaire.

La liberté individuelle ne consiste pas à pouvoir cracher par terre ou à aller travailler avec d’autres si on est contagieux. Ces comportements anti-sociaux sont au contraire attentatoires à la liberté.

Problématique du confinement, ici ou ailleurs

Le confinement est une particularité du traitement d’un dérèglement du microbiome. Il intervient quand on ne sait pas comment le traiter avec effet neutralisant immédiat. C’est une solution d’attente même si l’attente peut être longue (mise au point d’un vaccin ou élaboration d’un médicament). Dans ce cas, il doit être aussi strict que nécessaire, en isolant les personnes à risque et en réduisant les échanges physiques avec elles à ce qui est absolument indispensable.

Dans cet état d’esprit, la question n’est pas de savoir si un confinement est acceptable mais plutôt faire tout ce qu’il est possible pour qu’il ne soit pas nécessaire et, si on ne peut l’éviter, prendre ses dispositions pour le rendre vivable socialement aussi longtemps qu’il le faudra sans pour autant y mettre fin au seul prétexte qu’une partie de la population ne le supporterait pas psychologiquement.

Cependant un confinement durant « vraiment longtemps » (une année ou plus) serait effectivement un échec qui porterait atteinte à la pérennité de la communauté car il nuirait sérieusement à l’interaction nécessaire de ses membres. Il faudra donc toujours évaluer le rapport coût/bénéfice probable de la décision de son application.

Les palliatifs sociaux sont les contacts entre individus via écrans interposés, en modes video et/ou audio, ou au mieux en respectant simplement les « distances sociales » c’est-à-dire les distances que l’agent pathogène ne peut franchir seul.

Éventuellement les contacts protégés avec masque, gants, blouse, etc. sont possibles mais ils sont forcément rares compte tenu de leurs difficultés opérationnelles. En fait dans certaines situations à haut risque, il n’y a pas de bonne solution mais plutôt un choix entre une vie, limitée, et un risque de mort.

Pour pousser le raisonnement plus loin, on peut concevoir que certaines personnes assument pour elles-mêmes ce dernier pour, malgré tout, être au contact physique de l’être aimé. C’est un choix qui doit être laissé à l’individu ou plutôt aux individus qui manifestent la volonté de le prendre ensemble, mais qui ne peut être généralisé car il pourrait entraîner la non viabilité de l’ensemble de la communauté.

En fait cela dépendra de la fonction de la personne souhaitant prendre cette décision au cas où la redondance de la capacité ne serait pas certaine. Sur Mars certaines fonctions techniques devront à tout prix être assurées faute de quoi la Colonie ne serait plus viable (par exemple contrôle des composants de l’atmosphère respirable).

On peut aussi considérer que certains risques sont acceptables et d’autres non, en se plaçant du point de vue de la dangerosité du virus et de ce fait, des conséquences pour soi-même et pour la communauté. Dans cet esprit on pourrait prendre le risque de contracter le Covid-19 mais pas celui de contracter la peste bubonique ou, entre deux, la variole. Pour les virus dont la contagiosité est extrêmement élevée et la mortalité très forte, le confinement n’est pas un choix, c’est une nécessité.

Mais si un tel virus apparaissait, la population prendrait d’elle-même conscience de sa dangerosité et adopterait spontanément les mesures de précaution qui s’imposent. On a d’ailleurs bien vu dans le cas du Covid-19, qu’en dépit de l’affirmation honteuse des autorités françaises que le port du masque était inutile, le bon sens l’a fait rechercher et éventuellement confectionner avec des moyens de fortune, par un très grand nombre de citoyens.

On peut encore considérer qu’on peut faire respecter un confinement dans une population de petite taille (Mars un jour) moins difficilement que dans une population de plusieurs centaines de millions ou de milliards d’habitants.

Cependant il faut dire que les Martiens jouiront d’un avantage unique. Lorsqu’ils auront besoin de se dégourdir les jambes ou de se promener en compagnie de l’être aimé, ils pourront tout simplement… sortir à l’extérieur de l’habitat viabilisé. Vêtus d’un scaphandre ils ne courront aucun risque à se tenir à moins d’un mètre l’un de l’autre, à rester seul à seul où à retrouver une douzaine de copains pour partager une excursion ou contempler un coucher de soleil. Et même les rayons ultraviolets se chargeront de nettoyer à fond la surface de leur vêtement de sortie.

Bien sûr il y aura toujours un bon centimètre de tissu et de matériaux isolant entre leurs corps… et la visière d’un masque entre leurs visages mais on a déjà mis au point des gants qui transmettent parfaitement à la peau des doigts le sens du toucher.

Non, Mars ne serait pas un « refuge »

Dernière observation, dans le cas d’une catastrophe sanitaire de type pandémique sur Terre, il ne faut pas penser que Mars pourrait servir de refuge à la population terrestre. Nos vaisseaux aussi sophistiqués soient-ils ne pourront jamais transporter plus de quelques milliers de personnes et la planète ne disposera jamais de capacités d’accueil suffisantes.

Par contre, si nous commençons maintenant à nous établir sur Mars, nous pouvons viser dans quelques décennies la constitution d’une colonie suffisamment autonome pour survivre en tant qu’espèce à la disparition de la Terre. Cela viendra d’autant plus « naturellement » que toute communauté humaine sur Mars (lieu, s’il en est, éloigné et difficilement accessible) devra s’assurer de disposer localement d’un maximum d’équipements susceptibles de permettre la vie pendant au moins 26 mois et davantage si les communications avec la Terre étaient coupées.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, nous avons aujourd’hui la technologie pour entreprendre cette aventure. Comme mettre en place le dispositif permettant l’autonomie prendra du temps, autant commencer tout de suite.

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