Baisse des dividendes : quand l’idéologie confine à l’absurde (2)

La demande du gouvernement de baisser les dividendes est parfaitement absurde puisqu’elle appauvrit à la fois les Français mais aussi l’État.

Par Bertrand Joubeber.

Totalement idéologique, la demande du gouvernement de baisser les dividendes est parfaitement absurde puisqu’elle appauvrit à la fois les Français mais aussi l’État, important bénéficiaire du versement des dividendes des entreprises en France.

En ces temps de confinement physique, le gouvernement fait preuve d’un confinement idéologique aberrant avec ses injonctions sur le versement des dividendes par les entreprises.

Si nous avons montré précédemment à quel point les arguments avancés pour justifier la demande de baisser/supprimer les dividendes étaient à la fois hypocrites et absurdes, nous allons tenter de quantifier ici l’ampleur de la perte financière pour l’État et les Français.

Commençons par l’État puisque celui-ci est doublement bénéficiaire des versements de dividendes en France, à la fois en tant qu’actionnaire, mais également en tant que percepteur d’impôts et taxes.

Interdiction des dividendes aux entreprises où l’État est actionnaire

Cette interdiction représente une perte de 2,7 milliards de recettes pour l’État.

Pour mesurer l’importance des dividendes pour l’État, rappelons qu’il est directement associé aux gains liés aux distributions de dividendes puisqu’il détient environ 3 % du capital des sociétés du CAC 40 (source : Euronext 2018).

Le vendredi 27 mars dernier, la ministre du Travail a annoncé que l’exécutif allait demander aux « entreprises où l’État est actionnaire, même minoritaire, de ne pas verser de dividendes, en tout cas à des particuliers, à des individus ». Une démarche que Muriel Pénicaud justifie par la nécessité de « solidarité » en matière de « partage de la valeur ».

Quand on sait que les dividendes au titre de l’année 2018 avaient rapporté 2,4 milliards d’euros à l’État et qu’il attendait plus de 2,7 milliards d’euros cette année, on mesure tout de suite la perte de recettes pour l’État de cette demande :  2,7 milliards d’euros, rien que cela !

On imagine la conversation téléphonique entre Muriel et Bruno :

« Dis Bruno, je passe à la télé tout à l’heure : je te propose de dire qu’on va interdire les dividendes. Je vais parler de solidarité, justice sociale… t’es d’accord ?
— Oui, vas-y, il faut donner des gages aux syndicats en ce moment ! »

En moins d’une minute, la ministre du Travail venait de décider, avec son collègue des Finances, que l’État devait s’assoir sur 2,7 milliards d’euros de recettes ! Et tout cela par pure idéologie et démagogie, pour plaire à ses interlocuteurs syndicalistes. Au moment même où il en a peut-être le plus besoin.

Car, bien évidemment, les gardiens du temple de Bercy qui connaissent, eux, l’ampleur du désastre de cette déclaration, ont tout fait pour éviter la mise en place de cette politique.

Au final, il semble que dans les entreprises où il est actionnaire l’État ait plutôt opté pour la modération que l’interdiction. Le message est transmis le 5 avril dernier par Bruno Le Maire : « J’appelle [les entreprises] à diminuer d’au moins un tiers le versement des dividendes en 2020 » indique le ministre, même pour celles n’ayant pas recours aux aides publiques ni au chômage partiel.

Exit donc les déclarations à l’emporte-pièce de la ministre du Travail devant les caméras de télévision !

Quand on regarde les annonces des entreprises où l’État est actionnaire et qui disposent des moyens financiers pour verser les dividendes, on s’aperçoit que c’est exactement le montant de réduction du dividende qui a été acté : Orange, Française des Jeux, etc.

Baisse des dividendes des entreprises où l’État est actionnaire : quelle justification ?

Il faut noter que cette année la baisse des recettes de dividendes pour l’État sera néanmoins bien supérieure à 30 % en raison d’un grand nombre d’entreprises en difficulté qui ont tout simplement renoncé à verser des dividendes : Engie, EDF, Renault, Airbus, etc.

Peut-on en déduire que ceci (participation de l’Etat au capital) explique cela (difficultés économiques) ? La question mérite d’être posée. En tout cas, plusieurs études ont montré que, de manière générale, la participation de l’État au capital des sociétés est loin d’être un gage de bonne gestion.

Au final, on peut estimer que, entre réduction et annulation des dividendes, l’État devrait, cette année, percevoir moins de un milliard d’euros de dividendes de ses participations.

Si l’annulation des dividendes pour les sociétés en difficulté est compréhensible, la réduction des dividendes pour les autres sociétés pose plusieurs questions.

D’abord, que l’État décide et impose une réduction arbitraire des dividendes montre bien le peu de cas qu’il fait des autres actionnaires. La démocratie actionnariale ne semble clairement pas être une règle de fonctionnement qu’il compte appliquer pour ses participations ; de la même manière d’ailleurs que la démocratie directe en matière de décisions politiques.

Ensuite, très clairement, si certains avaient encore des doutes, cela prouve de manière évidente que le gouvernement dicte, de fait, la politique des entreprises dont il est actionnaire, même minoritaire. Et cela, au seul service de ses ambitions électoralistes, puisque la rhétorique sur les dividendes est un moyen privilégié de faire sa pub à bon compte.

Car, enfin, quelle est la justification économique et financière de demander à une entreprise qui se porte parfaitement bien et où l’État est actionnaire de diminuer son dividende ? Quel est l’intérêt économique pour l’État de se priver de ressources à un moment où il en aurait particulièrement besoin ?

Si on prend l’exemple d’Orange, voilà une entreprise qui a publié « un bénéfice net 2019 en forte progression de 53,8 % sur l’ensemble de l’exercice 2019, à trois milliards d’euros, qui maintient ses objectifs 2020 malgré la crise sanitaire et qui ne prévoit pas de déviation significative par rapport à ses objectifs financiers pour l’exercice 2020 ».

Voilà donc, pour faire simple, une entreprise qui marche bien (et semble même profiter de la crise actuelle) et qui, en plus, fait preuve de civisme (comme dirait le gouvernement) puisqu’elle n’a pas recours aux aides de l’État ni au dispositif de chômage partiel.

Donc, concrètement pour l’État qui possède environ 23 % des parts d’Orange, la baisse du dividende se traduit par environ 120 millions de manque à gagner/perte ! Pensez donc, c’est l’épaisseur du trait ! Voilà ce que coûte concrètement au budget de l’État et donc aux Français le petit exercice de communication politique de nos deux ministres : 120 millions… et seulement pour Orange !

Mais on ne parle ici que de la partie immergée de l’iceberg ! Car les pertes pour l’État seront bien plus élevées que celles liées à ses seules participations.

Baisse des dividendes des entreprises françaises : des pertes fiscales énormes !

L’État est en effet un bénéficiaire important du versement des dividendes par les entreprises françaises à travers l’imposition et la taxation des dividendes distribués aux personnes physiques et morales.

Rien que pour les dividendes des sociétés du CAC 40, l’Institut Molinari a estimé à 10 milliards d’euros le montant perçu par l’État sous forme d’impôts et taxes diverses en 2018 (source).

Il s’agit d’une estimation qui semble d’ailleurs plutôt basse et qui est loin de refléter la réalité du montant des impôts et taxes perçus par l’État sur les dividendes puisque cette estimation concerne uniquement les versements de dividendes des entreprises du CAC 40. Elle ne comprend pas les versements de l’ensemble des entreprises françaises ni ceux perçus des entreprises étrangères, en particulier pour les institutions financières, gestionnaires de fonds français, etc.

Entre cacophonie, imprécisions et contradictions, après avoir demandé aux entreprises de réduire, modérer ou ne pas verser de dividendes, il semble que la doctrine finale édictée par le gouvernement soit celle évoquée le 5 avril dernier d’une baisse minimale de 30 % du montant des dividendes.

C’est d’ailleurs ce montant de réduction minimal qui a été décidé par la plupart des sociétés du CAC 40 qui ont réduit leurs dividendes comme LVMH (-30 %), Kering (-30 %), Suez (-30 %), ou Veolia (-50 %), etc. La liste complète est disponible ici.

On peut donc quantifier ici concrètement le montant minimal de pertes pour l’État de cette injonction ministérielle pour les entreprises du CAC 40 : trois milliards d’euros minimum.

La perte réelle sera bien plus importante en raison de l’interdiction de versement des dividendes pour les entreprises bénéficiant des aides de l’État et en tenant compte de celles qui ne pourront verser leurs dividendes en raison de leurs difficultés actuelles ou encore de celles qui ont été interdit de le faire par la BCE (les banques).

Au final, pour les entreprises du CAC 40, on arrive à l’équation suivante :

Injonction du gouvernement + difficultés financières + interdiction BCE = – 50 % de dividendes estimée pour les entreprises du CAC 40, soit une perte minimale de 5 milliards de recettes fiscales pour l’État.

Le montant total des recettes fiscales de l’État liées aux dividendes n’étant pas rendue publique (une grande partie des dividendes correspondant à la rémunération des chefs d’entreprises), il est difficile de connaître la perte totale et finale pour l’État.

Néanmoins, on constate que l’injonction d’une baisse minimale de 30 % a été appliquée scrupuleusement par d’autres entreprises cotées, hors CAC 40, comme Suez (-30 %), Bic (-30%), STMicroelectronics (-30 %), etc.

On peut donc dire que le chiffre de trois milliards de pertes de recettes fiscales pour l’État lié à la baisse du montant des dividendes versés suite aux injonctions gouvernementales est donc une estimation très en dessous de la réalité.

Il faudra s’en souvenir quand le gouvernement augmentera les impôts pour financer son déficit abyssal. Car, bien évidemment, il expliquera que la baisse des recettes est 100 % due à la crise et qu’il n’a absolument aucune responsabilité ! Croira qui voudra… mais pas moi !

Car, l’injonction gouvernementale de baisser d’au moins 30 % le montant du dividende des entreprises françaises va faire perdre à l’État via ses participations et les recettes fiscales au bas mot cinq milliards d’euros de recettes en 2020.

Baisse des dividendes des entreprises françaises : des salariés fortement touchés.

Si la baisse des dividendes affecte en premier lieu de nombreux actionnaires français (environ 8,8 % des Français sont investis directement ou indirectement en Bourse selon l’AMF), elle affecte également des millions de salariés.

En France, dans une pure tradition marxiste de lutte des classes, il est de bon ton d’opposer salariés et actionnaires. C’est cette rhétorique qu’utilise d’ailleurs le gouvernement en les opposant :

« C’est une notion de justice qui doit s’appliquer à tous, y compris pour les plus grandes entreprises. […] Le capital disponible aujourd’hui doit aller dans l’entreprise, dans l’investissement, pour les salariés, pour la formation. Les actionnaires attendront le retour de meilleure fortune » (Bruno Le Maire).

Opposer les salariés aux actionnaires, c’est oublier que bon nombre de salariés sont aussi actionnaires, non seulement à travers l’épargne mais aussi à travers les plans d’intéressement et de participation de leurs entreprises. La France comptait ainsi 2,9 millions d’actionnaires salariés au 31 décembre 2019.

Dans certaines entreprises, cela représente une grande part des salariés. Les salariés de Bouygues, Vinci ou Saint-Gobain sont ainsi les champions nationaux de l’actionnariat salarié. Chez Bouygues, par exemple, 19 % du capital est détenu par les salariés. Et chez Vinci, tous les salariés sont actionnaires !

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la baisse, imposée par l’État, ou l’annulation, imposée par la BCE, des dividendes constituent une perte de pouvoir d’achat non négligeable.

Le directeur général de la Société Générale, Frédéric Oudéa, l’a d’ailleurs reconnu :

« Nous le savons, ce dividende est un véritable complément de revenu pour certains d’entre eux ».

Cerise sur le gâteau, l’intéressement et la participation seront aussi rognés.

« Cette rémunération collective varie en fonction des résultats financiers, du montant des dividendes et des performances RSE de notre entreprise », a expliqué la direction des ressources humaines aux salariés.

Mais aussi le Président de Total, Patrick Pouyanné :

« Les actionnaires ne sont pas tous des capitalistes, avec des gros cigares, planqués en Suisse. Les 400 000 actionnaires individuels français de Total perçoivent en moyenne 1000 euros de dividende par an, et, pour 60 000 salariés actionnaires, cela représente plus de 6000 euros par an. »

Un calcul de la perte de rémunération pour les salariés d’Orange montre que les oukazes du gouvernement (-30 % de dividendes) se traduiront par une perte totale d’environ 30 millions d’euros pour les salariés actionnaires de l’entreprise, salariés possédant au total 5,5 % du capital.

Et dire que certains croient encore que le gouvernement défend les salariés contre les actionnaires !

Quelque soit l’angle que l’on prend (actionnaires, salariés, État), la conclusion qui s’impose ici est claire : le discours populiste du gouvernement envers les dividendes ne sert que ses intérêts électoraux et appauvrit, au final, tous les Français via la baisse des ressources fiscales, l’épargne ou l’intéressement et la participation.

C’est aussi évident et simple que cela. Le plus navrant, c’est que de nombreux Français semblent persuadés que le gouvernement agit dans leur intérêt !

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