La grande illusion de la gratuité

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Aux ténèbres du monde marchand, maladie galopante et vicieuse, il faut dresser la lumière, celle du service public et de la gratuité, qui sauvera l’humanité des démons de la concupiscence et de l’avarice.

Par Olivier Maurice.

67 millions de Français ont été sortis de leur train-train. Contraints et forcés, ils ont dû interrompre leur abrutissante routine métro-boulot-dodo. Et ils se sont mis à s’ennuyer. Et que fait donc un Français quand il s’ennuie ? Il gamberge. Il gamberge et il regarde le monde. Il regarde le monde et il s’énerve. Il s’énerve devant tant de bêtises et tant d’absurdités.

Bon, cette transformation dans les habitudes n’est pas le cas de tous les Français. Il existe une catégorie de Français qui s’ennuient en permanence, une catégorie de Français qui ont toute l’année le loisir et le luxe de s’ennuyer en permanence. Ces derniers passent leur temps à sortir des bêtises et des absurdités, ils en ont fait leur métier, leur gagne-pain, en sont très fiers, au point de ne jamais rater une occasion d’étaler leur suffisance et leur arrogance à la moindre occasion.

Ils s’ennuient et donc, ils ennuient les autres.

Le haut de l’affiche

Il n’est pas très difficile de repérer ces oisifs professionnels : ils vivent en totale contradiction avec ce qu’ils disent.

Ils ont neuf automobiles, trois résidences et un portefeuille bien rempli et passent leur temps à accuser les autres de crimes de la surconsommation et du gaspillage. Ils passent leur temps à culpabiliser ceux qui n’arrivent pas à boucler le mois et pour lesquels la question de choisir entre acheter un paquet de gâteaux ou un paquet de bonbons pour leurs enfants est un véritable crève-cœur auquel ils doivent absolument se soumettre régulièrement. Qu’importe, ils continuent sans aucune pudeur à traiter ces derniers de sur-consommateurs criminels et à s’ériger en modèle vertueux.

Mais de toute façon, la contradiction ne les gêne absolument pas : tant que ce qu’ils disent est larmoyant, condescendant et qu’ils peuvent utiliser leur texte pour faire briller leurs talents de comédiens en jouant leur rôle de révolté, d’indigné ou d’insoumis d’opérette, tant qu’ils peuvent se faire mousser et faire leur promo en se glorifiant de toutes les meilleures intentions du monde, tant qu’ils peuvent interpréter le rôle de leur vie, rien ne semble les arrêter.

Tant que cela les maintient en haut des cotes de popularité

Sauf que… depuis six semaines, ils ont de la concurrence, et une sévère : celle des 67 millions de Français « normaux » qui ont tout d’un coup découvert qu’eux aussi ils pouvaient avoir du succès sur Twitter et sur Facebook, en balançant en rafale des florilèges de #yakafokon et de #cestpasjuste. Il leur fallait impérativement réagir.

60 millions d’indignés, et moi, et moi et moi ?

Peur panique des professionnels de la pleurniche en strass et paillettes devant la concurrence et devant la plus que probable ruée vers la consommation qui viendrait éparpiller leurs adeptes une fois le confinement levé ?

Il semble bien que oui, vu la tempête cacophonique de sophismes en tout genre qui a tout d’un coup envahi les colonnes des magazines, l’avalanche de tribunes, d’entretiens confidentiels et profonds, de confessions intimes, 100 % sincères et 100 % exclusives qui fleurissent un peu partout sur le « monde d’avant » et le « monde d’après ».

Comme si la mise en détention forcée de la population du pays, pour cause d’incompétence, de mensonges et d’absence totale de courage et de leadership était un événement en soi. Comme si l’arrêt total de toute activité pouvait devenir, à grands renforts d’effets spéciaux et de baratin, la grande révolution tant attendue et tant espérée : le chapitre final qui viendrait conclure dans un gigantesque feu d’artifice la pitoyable bagarre de cours de récré initiée en mai 68 par des enfants gâtés nageant dans une abondance inédite et perclus de nombrilisme aigu et de narcissisme chronique.

Et que retrouvons-nous au cœur de toute cette agitation du personnel de l’opéra ? Encore et toujours le même sujet qui aura décidément paralysé le pays plus que de raison : le prix. Le prix des choses, le prix de la vie, le prix de la qualité de vie, le prix d’une vie, le prix d’une baguette de pain, le prix de la tranquillité, le prix du beau, le prix de la santé, le prix du travail et le prix de la culture, le prix de la vérité et le prix du bonheur.

Et voici qu’est de nouveau brandi l’étendard de la sainte gratuité !

Simplisme, marxisme et manichéisme

Depuis qu’un prophète barbu en a fait son premier chapitre, une génération entière de Français égocentrés a décidé que la seule, l’unique référence en matière d’honnêteté intellectuelle, de respectabilité sociale et d’intelligence était la déclaration totalement fantaisiste selon laquelle : « La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s’annonce comme une ‘immense accumulation de marchandises’ dont la marchandise individuelle serait la forme élémentaire.» (Karl Marx, Das Kapital, 1867) et a tout de suite vu l’opportunité de devenir le nouveau Moïse qui viendrait sauver le peuple élu égaré dans la nouvelle hérésie de la marchandisation qui détruirait les vraies valeurs pour les remplacer par un nouveau veau d’or : le prix, cette fameuse unité de marchandise individuelle capitaliste, symbole de la liberté de chacun et ennemie du collectivisme.

Aux ténèbres du monde marchand, maladie galopante et vicieuse, il faut dresser la lumière, celle du service public et de la gratuité, qui sauvera l’humanité des démons de la concupiscence et de l’avarice.

L’origine du monde

Car pour ces nantis oisifs qui nous sermonnent depuis des années, il est absolument clair que tous les malheurs du monde viennent de quelques vils profiteurs et qu’en éliminant le prix, en éliminant la capacité de juger de la valeur des choses en lui attribuant des chiffres, qu’en comptant les marchandises non plus en or, mais en bon sentiments, on éliminerait alors tous les vices du monde.

Qu’importe le prix du travail, qu’importe que le prix permette, certes à certains de prendre, mais surtout à la grande majorité de recevoir, un salaire, une commission, une rémunération, un bénéfice… cette partie de l’échange ne les intéresse pas. Sans doute parce qu’ils sont très loin de comprendre que le prix est d’abord un moyen de protéger ceux qui manquent, de leur donner accès à des choses qui sans prix seraient totalement laissées à l’arbitraire de ceux qui ont.

Parce que sans prix public, tout devient privé, tout est laissé alors au bon vouloir et à la fantaisie de la minorité qui détient le pouvoir. Parce que percevoir une chose gratuite n’est alors plus une question d’échange, mais une décision politique et donc une histoire de pression, de violence et de petits arrangements.

Gratuité, privilège, inégalité

Parce qu’ils sont très loin de comprendre que si les gens reçoivent gratuitement, alors ils doivent également donner gratuitement, que sans prix pour ce qui est produit, il n’existe plus non plus de prix donné à l’effort nécessaire pour produire et que celui-ci perd alors toute valeur.

Mais les nombrilistes ne voient pas plus loin que leur nombril et regarder au-delà de ce qui permet de les mettre en valeur est sans doute une requête impossible.

Ce n’est pourtant pas peine de leur répéter depuis des années que le travail gratuit, cela s’appelle tout simplement l’esclavage et qu’une société n’attribuant aucun prix aux valeurs des choses et laissant l’attribution des biens à la discrétion d’une minorité, cela s’appelle tout simplement la barbarie et la tyrannie.

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