Réindustrialisation : le trompe-l’œil pandémique  

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Tant qu’il ne sera pas devenu synonyme de libéralisation des agents économiques et d’effacement progressif de l’emprise de l’État, ce concept fumeux de réindustrialisation devra susciter la plus grande méfiance.

Par Claude Robert.

La réindustrialisation de la France largement évoquée actuellement ne se décrète pas sur un coup de tête, juste parce que le pays s’est trouvé fort dépourvu lorsque la pandémie fut venue. Surtout que derrière elle se cachent bien des arrière-pensées…

Cette fausse bonne idée de la réindustrialisation n’est d’ailleurs pas si innocente qu’elle en a l’air. Que ce soit chez le président Macron comme chez bien d’autres socialistes, elle semble puiser sa source dans :

    • la méconnaissance des mécanismes économiques
    • le désir de poursuivre dans l’étatisation
    • la volonté de dissimuler l’incurie de l’État en matière de prévention des risques majeurs.

Réindustrialiser par méconnaissance des mécanismes économiques

Si la France a perdu la moitié de ses parts de marché mondial industriel ces vingt dernières années, c’est parce que les conditions de son développement industriel ne sont plus réunies depuis longtemps. Comment en effet un pays dont la rentabilité des entreprises est inférieure à celle des autres entreprises européennes peut-il conserver son tissu économique ? Comment un pays qui possède le record des prélèvements obligatoires des pays de l’OCDE peut-il se développer dans un monde concurrentiel ?

La crise du coronavirus ne doit pas faire illusion : même pour des masques, des gants et des équipements de réanimation, les faire fabriquer coûte que coûte en France à des prix quatre à dix fois supérieurs à ceux pratiqués par les pays émergents serait complètement stupide.

Dans une économie globalisée qui grâce à la concurrence et à la spécialisation économique tire les prix vers le bas, ce qui fait le bonheur de tous, rapatrier des activités pour les réaliser à des prix très élevés constituerait une incroyable régression. Une régression qui ne serait d’ailleurs pas acceptée par la population, soit parce qu’elle se matérialiserait par une inflation des prix, soit parce que l’État, pour la financer, serait obligé de procéder à de nouvelles hausses d’impôts.

Réindustrialiser pour étatiser un peu plus l’économie

Vouloir réindustrialiser le pays procède d’une démarche centralisatrice typiquement française. Or c’est bien l’État qui est responsable de la désindustrialisation. Il ne faut donc surtout pas compter sur lui pour réindustrialiser le pays. La seule chose qu’il puisse faire, et que de nombreux citoyens avisés attendent de lui, c’est qu’il s’efface progressivement afin de créer les conditions nécessaires à l’épanouissement des agents économiques.

Le pays ne manque absolument pas de talents. Sa productivité est excellente. Il suffit juste de lui retirer les boulets qui le handicapent dans la compétition mondiale : un droit du travail et une réglementation trop limitative d’un côté, une pression fiscale dissuasive de l’autre.

Dans la bouche d’un socialiste comme Emmanuel Macron ou de celle de commentateurs anti-libéraux, la réindustrialisation a bien évidemment des odeurs de gosplan. Elle sent à plein nez les nationalisations de pans entiers de l’industrie et l’orientation étatique de la Recherche. Or ce n’est absolument pas le sens de l’Histoire, encore moins la voie de la réussite.

Aucun des pays riches à côté desquels la France s’appauvrit n’est un parangon de l’étatisme : Irlande (+296 %), Japon (+148 %), Finlande (+146 %), Autriche (+145 %), Allemagne (+127 %), Royaume Uni (+126 %), Espagne (+122 %) et USA (+119 %) ont accru leur PIB per capita autrement plus vite que la France (104 %)1 depuis ces trente dernières années !

Réindustrialiser pour dissimuler l’incurie gouvernementale

Le manque de masques, de tests de dépistages et d’équipements médicaux a pour seule cause l’absence de politique de prévention des risques majeurs de l’État. Lorsqu’un pays ne produit pas des biens de première nécessité, ou des biens qui risquent de le devenir, il se doit de prévoir les stocks qui lui seront utiles en cas de catastrophe. La prévention des risques majeurs consiste à anticiper les événements dangereux et leurs conséquences.

Toutes les grandes entreprises procèdent à des analyses des risques de façon régulière, ainsi que cela est obligatoire pour les sociétés cotées en bourse et tenues de respecter les régulations ad hoc2. Ces entreprises ont mis en place des stratégies qui visent à leur éviter le pire, via notamment, en cas de coup dur, des plans de crise.

Ceux-ci peuvent aller jusqu’à la création temporaire d’un commandement spécial auquel toute une partie de l’entreprise rapporte en temps réel via une organisation et des outils dédiés. Tout cela pour assurer la « poursuite d’activité » sans jamais le faire au préjudice de la « santé et sécurité des personnes », hantise obsessionnelle de tout management digne de ce nom.

Rien de cela n’a été fait par le gouvernement français, ni la mise en place de stocks de sécurité, ni l’information pertinente de la population, ni le déclenchement d’urgence de solutions de contournement du manque d’équipements. Accuser l’absence de stocks parce que les fournisseurs sont à l’étranger n’est qu’un subterfuge pour masquer ce qu’il faut bien nommer l’impréparation du gouvernement. Dans un pays qui truste les premières places de l’OCDE en matière d’impôts et de redistribution, un tel manquement est intolérable.

 

Ainsi, pour conclure, tant qu’il ne sera pas devenu synonyme de libéralisation des agents économiques et d’effacement progressif de l’emprise de l’État, ce concept fumeux de réindustrialisation devra susciter la plus grande méfiance.

Sur le web

  1. Croissance du PIB per capita entre 1974 et 2014.
  2. Loi Sarbanes Oxley, de Sécurité Financière, etc. toutes ces lois sont basées sur le standard mondial de gouvernance COSO qui exige la mise en place d’un mécanisme de contrôle interne, c’est-à-dire de prévention des risques
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