Le libéralisme, cause de la crise du Covid-19 ?

Error by Tim Reckmann (CC BY 2.0) — Tim Reckmann , CC-BY

Les manques divers dont nous souffrons aujourd’hui (masques, gel, tests) seraient selon certains, une conséquence de la réduction des dépenses publiques. Analyse de cet argument.

Par Hadrien Gournay.

Pour beaucoup, la cause est entendue, la crise du Covid-19 signe l’échec du libéralisme. Le libéralisme triomphait partout et nous en voyons les conséquences ! Ainsi, nous serions subitement passé d’un monde qui croyait au libéralisme à un monde qui découvre son erreur.

Peu importe qu’aucune personnalité ou parti politique majeur ne le défende, que la France soit une sociale-démocratie caractérisée par un très haut niveau de dépense publique et d’innombrables normes et réglementations, que celui qui s’exprime ainsi ne fasse lui-même que réciter le même credo anti-libéral qu’il ânonnait en permanence depuis des années, peu importe enfin que ceux qui croyaient avant elle dans les vertus de la liberté ne voient pas dans la crise du covid une raison de changer d’avis.

Ah que les choses deviennent simples quand on fait les questions et les réponses, quand le socialiste ou le souverainiste qui a toujours fustigé le « néolibéralisme » peut s’exprimer à la place des libéraux !

Lorsqu’on tente de s’enquérir des raisons pour lesquelles un virus démontrerait l’échec du libéralisme, on ne rencontre pas, la plupart du temps, le début d’une explication rationnelle. Deux critiques peuvent néanmoins retenir l’attention d’une personne pas trop stupide et de bonne foi.

L’une accuse la réduction des dépenses publiques, l’autre la mondialisation. Nous nous intéresserons uniquement à la première.

C’est la faute à… la réduction des dépenses publiques

Selon cette critique les manques divers dont nous souffrons aujourd’hui (masques, gel, tests) sont une conséquence de l’effort de réduction des dépenses publiques. Les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de réduire les dépenses de santé selon une logique néo-libérale et nous en payons les conséquences. La relation entre les deux phénomènes est présentée comme allant de soi. Il y aurait comme un lien logique simple entre réduction des dépenses publiques et manque de matériel.

La critique échoue sur deux plans. Il n’y a pas eu vraiment de réduction des dépenses publiques mais plutôt des limitations. Ensuite, il n’existe pas de lien logique entre les manques signalés et limitation des dépenses publiques. Examinons ces deux points concernant les dépenses publiques générales et les dépenses de santé

Dépenses publiques générales et Covid 19

Les dépenses publiques représentaient en moyenne 56,4 % sur les trois dernières années alors que ce chiffre était de 56,7 % pour 2015. Cela correspond davantage à une stagnation qu’à une baisse.

Par ailleurs, il n’y a pas de preuve d’un lien entre limitation des dépenses et pénurie de matériels.

S’il est vrai que l’État aurait dû préserver ou constituer un stock de masques, il pouvait le faire à niveau de dépense constant ou inférieur. Autrement dit, il existait deux branches à l’alternative. Substituer les masques et autres dépenses primordiales à la dépense privée ou à une dépense publique moins utile.

Or, pour qui pense, comme moi, que grosso modo les trois quarts de la dépense publique sont inutiles (au sens d’une utilité moindre que la dépense privée à laquelle elle se substitue nécessairement), si la configuration :

dépense publique inutile + dépense privée + les masques (et autres dépenses utiles)

est évidemment préférable à :

dépense publique inutile + dépense privée

en revanche, la configuration

les masques (et autres dépenses publiques utiles) + dépense privée

serait encore meilleure.

La dépense publique représente approximativement 21 000 euros par Français ou 31 000 euros par Français en âge de voter. Cette somme n’était-elle pas suffisante pour constituer un stock de masques ?

Il peut y avoir débat sur le périmètre de la dépense publique utile mais il n’est pas en soi contradictoire de vouloir les masques d’une part et une réduction très ambitieuse du périmètre étatique d’autre part.

Ces problématiques peuvent être discutées dans le cadre des dépenses de santé stricto sensu.

Limitation des dépenses de santé et Covid-19

Le problème viendrait pour beaucoup d’un esprit comptable à l’égard des dépenses de l’hôpital au détriment de l’écoute des professionnels de santé. D’une grande naïveté par certains aspects cette critique recèle une part de vérité.

Tâchons de séparer les deux.

Commençons par vérifier si les dépenses de santé ont bien diminué. Si l’on suit les chiffres de l’OCDE, elles représentaient 11,2 % du PIB en 2018. Cela constitue une baisse modeste par rapport à 2014 (11,6 % du PIB) mais nous n’avons fait que retrouver le chiffre de 2010.

Pour le reste, ce discours rappelle l’importance des exigences sanitaires mais affiche un mépris excessif pour l’attitude comptable quand il faudrait trouver un équilibre entre les deux. Les exigences comptables sont en réalité les exigences des autres secteurs d’activité. Toute nouvelle dépense sanitaire remplace soit une autre dépense publique soit une dépense privée.

La seule prise en compte du point de vue comptable conduirait à vouloir réduire toujours plus les dépenses d’un service public. Inéluctablement, vous toucherez à des choses essentielles. La seule option serait de le confier au privé. Si vous estimez que ce n’est pas possible, vous devez admettre que l’option de limitation des dépenses connait dans un contexte technologique donné une limite naturelle.

Accorder aux professionnels de santé autant d’argent qu’ils en désirent serait tout aussi désastreux. Signer un chèque en blanc à une institution particulière, qu’il s’agisse de la police, de la justice de l’armée ou de l’hôpital sera toujours mal avisé.

En effet, toute structure qui dispose de ressources illimitées finit par les utiliser en dépit du bon sens. La nécessité des masques ne remet pas en cause l’existence de mauvaises gestions dans l’hôpital public.

La question est de savoir comment trouver cet équilibre entre logique sanitaire et comptable.

Dans le cas d’une gestion privée stimulée par le profit et régie par le principe de concurrence, une boussole naturelle indique la direction dans laquelle trouver cet équilibre. Si vous prétendez engager une dépense inutile, soit elle sera de votre poche, soit vous devrez la facturer au consommateur.

Aussitôt celui-ci préférera se tourner vers les concurrents moins chers. Si, par contre, au prétexte d’économie, vous négligez un service indispensable, le même consommateur vous le fera savoir en ne revenant plus chez vous.

Dans le cas de la gestion publique ce dialogue entre le « sanitaire » et le « comptable » se fait beaucoup plus à l’aveugle. Caricaturons un peu par souci de clarté. Le sanitaire, laissé à lui-même, engage toutes les dépenses de santé utiles mais y ajoute autant de frais somptuaires. Le comptable, qui a une notion globale du niveau général de dépense nécessaire mais pas de leur répartition coupe indistinctement tous les budgets par deux. À l’irresponsabilité du « dépensier » répond la vision aveugle du « comptable ».

Pour autant, il est indéniable que les professionnels de santé sont très majoritairement désireux d’être pourvus de ce qui est le plus utile aux malades. Dans bien des cas, exiger davantage de moyens peut y contribuer. Toutefois, leur intérêt et celui des malades peuvent diverger.

Par exemple, une meilleure organisation, un progrès médical ou technologique peuvent rendre l’emploi de certains d’entre eux inutiles. Mais leur tendance sera alors, sinon de refuser ce progrès, du moins d’en éluder les conséquences. Cela est valable pour la base. Quant à l’élite administrative de l’hôpital, elle trouvera par la multiplication des échelons hiérarchiques une manière d’accroître ses prérogatives.

D’ailleurs, la différence de qualité de gestion entre public et privé pourrait être très légère au début. Le cumul année après année de petites décisions en sens opposé n’en creusera pas moins un gouffre entre eux.

Faudrait-il privatiser le secteur de la santé ? Le faire totalement présenterait peut-être trop d’inconvénients mais pourquoi ne pas conférer un plus grand rôle au privé ?

Les faits sont têtus

Je sais bien que ce qui précède n’aura pas convaincu le social-démocrate moyen biberonné à la « sacralisation des services publics ». Pourtant les pays qui ont le mieux réussi sont justement ceux qui ont su donné la part qui lui revient à la gestion privée.

Je me permets de lui rappeler certains faits au travers de ce tableau :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_dépenses_de_santé
https://stats.oecd.org/Index.aspx?DataSetCode=SHA&lang=fr

De ces pays lesquels avaient des masques ? Qui a dû limiter les tests ? Lesquels ont été débordés par l’afflux de malades ?

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