Confinement : les animaux s’invitent en ville et bousculent la frontière nature/culture

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Faut-il constater davantage d’intrusions d’animaux dans les espaces urbains, ou avons-nous simplement davantage de temps pour remarquer leur présence ?

Par Jonathan Dubrulle.

Quand le confinement cloître les individus dans leurs chaumières, la faune sauvage en profite pour reprendre le contrôle des espaces publics.

Qu’il s’agisse des dauphins revenus dans la baie de Venise, des oiseaux qui chantent de plus belle à Paris ou de visites impromptues de sangliers dans de nombreuses capitales européennes, la nature a rendez-vous avec la ville.

Pourtant, le phénomène n’est pas nouveau. Même sans coronavirus, la faune sauvage n’hésite pas à pointer le bout de son nez dans nos métropoles. Pourtant, faut-il constater davantage d’intrusions d’animaux dans les espaces urbains, ou avons-nous simplement davantage de temps pour remarquer leur présence ?

Cette question rouvre le débat de la dissociation entre nature et culture et ouvre la voie à un plaidoyer pour une porosité entre espaces anthropisés et « naturels », relation fusionnelle d’entraide, ouvrant la porte à une exploitation durable des ressources naturelles par l’Homme.

De la séparation nature/culture, le terreau de la dissociation

La philosophie occidentale oppose traditionnellement nature et culture. Les naturalistes européens du XVIIe siècle s’obstinaient à distinguer l’humain du non humain, cherchant à émanciper l’Homme des autres espèces par des frontières biologiques et éthologiques.

Descartes distinguait l’animal de l’Homme en dotant ce dernier d’une âme qui l’extrait de son statut de machine 1. De même, la philosophe Catherine Larrère rappelle aussi que Rousseau distinguait un « ordre moral humain (ce qui relève des rapports entre les individus) et l’ordre physique, qui est celui de la nature, et dont les hommes comme espèce, font partie […] » 2. Nous n’ouvrirons pas la porte du débat entre spécisme et antispécisme, mais rappelons simplement que la grande majorité de nos références philosophiques distinguent l’Homme de la nature.

Dans la même veine, le christianisme a fait de la forêt un espace profane, dernier bastion des rites païens. En diabolisant cet écosystème qui semble échapper à l’Homme, la religion garde ses brebis à proximité du clocher, en contenant ses fidèles dans les villes et villages, terres arables et pâturages.

Dans la même lignée, beaucoup de contes font de la forêt un espace de peur peuplé de grands méchants loups, de sorcières à la maison de pain d’épices ou d’esprits se retrouvant les soirs de pleine lune. La forêt n’est-elle pas aussi le lieu du crime, repaire des bandits de grand chemin, cachette des proxénètes et sanctuaire pour pléthore de trafics ?

La religion et l’imaginaire collectif font de la forêt un espace repoussant où l’Homme n’a pas forcément sa place. Il en est de même pour bien des endroits que ce dernier n’arrive pas à maîtriser : fonds marins, hauts plateaux ou encore volcans.

La culture n’a pas sa place dans la nature, et doit rester à l’écart de ces paysages inhospitaliers… dans lequel germent tout de même quelques graines rebelles.

Pourtant, les forêts sont un espace de vie pour de nombreux Hommes. Par exemple, le plateau du Vercors, situé dans les pré-Alpes françaises, hébergeait nombre de charbonniers. Jusqu’au début du XXe siècle, les petits paysans faisaient aussi pâturer leurs vaches sous les arbres, ramassaient des feuilles pour la litière et coupaient leur bois pour l’hiver 3.

Cet exemple de société agro-silvo-pastorale montre bien que les Hommes savent transgresser les légendes et les dires de certains érudits pour s’aventurer au-delà de la lisière de forêt afin d’exploiter un certain nombre de ressources.

De même, d’autres philosophes, à l’instar d’Henry David Thoreau voyaient dans la nature le salut de l’humanité, au moyen d’une union quasi-fusionnelle entre nature et culture, telle cette réflexion tirée de Walden ou la Vie dans les bois (1854) :

« Si donc nous voulons en effet rétablir l’humanité suivant les moyens vraiment indiens, botaniques, magnétiques, ou naturels, commençons par être nous-mêmes aussi simples et aussi bien portants que la nature, dissipons les nuages suspendus sur nos propres fronts, et ramassons un peu de vie dans nos pores. Ne restez pas là à remplir le rôle d’inspecteur des pauvres, mais efforcez-vous de devenir une des gloires du monde. » 4

Cette ode à la simplicité permet à l’individu de se recentrer sur sa singularité, son individualité et son humanité au moyen d’une introspection qui le réconcilie avec la nature en s’inspirant de celle-ci.

Nous baignons donc dans un terreau intellectuel dominant qui distingue aveuglement les espaces naturels des espaces maîtrisés par l’Homme. Pourtant, même si tout espace anthropisé était au départ vierge, l’exploitation de la nature par l’Homme concerne de très nombreux écosystèmes, à l’image des forêts du Vercors, mais aussi les systèmes agraires d’abattis-brûlis ou des éleveurs nomades des steppes mongoles

Un aménagement du territoire fait de pleins et de vides

Par le dualisme ville/campagne, l’aménagement du territoire métropolitain contribue lui aussi à l’opposition nature/culture. Jusqu’aux Trente Glorieuses – qui ont conduit à la tertiarisation de nos métiers et à l’urbanisation de nos vies – les Hommes résidaient proches de la nature. Les villes possédaient leurs banlieues maraîchères, à l’image des hortillonnages d’Amiens ou des cultures de pêchers en espalier à Montreuil.

Aujourd’hui, nombre de ces espaces agricoles péri-urbains ont cédé la place à des zones artisanales, commerciales ou lotissements tentaculaires. De fait, l’emprise de la ville augmente et éloigne une partie de la nature de la vue des citadins, contraints de se reporter sur les parcs et autres espaces verts où l’aménageur a tenté de copier d’une main ce qu’il a détruit de l’autre.

La France possède aussi sa « diagonale du vide », à la croissance démographique moribonde et au pâle dynamisme économique contribuant aux scores élevés du Rassemblement national. La centralisation jacobine et la métropolisation du territoire ne sont que l’arbre qui cache la forêt d’espaces ruraux délaissés. Ces deux mondes ne se parlent pas, hormis quelques déplacements touristiques ou visites au tonton qui habite encore la maison de famille sarthoise.

En confinant la population dans les « pleins », les espaces ruraux se transforment peu à peu en « vides ». Et ce n’est pas la volonté d’un maire lotisseur, donnant des permis de construire à tour de bras pour sauver l’école du village qui sauvera la donne.

En encourageant l’arrivée de résidents, il n’augmente pas la population d’habitants ; avec un public qui consomme du territoire à des fins résidentielles, mais travaille, se divertit et fait du lèche-vitrine en ville. Ces nouveaux venus non intégrés à la vie sociale, économique, associative, scolaire ou encore politique de leur petite cité continueront de vivre dans leur dimension, isolés dans une bulle de verre à piscine et brise-vue posée au milieu des champs.

L’opposition nature/culture prend tout son sens dans le dualisme ville/campagne, qui transforme les espaces ruraux en sites récréatifs, images d’Epinal d’une « nature originelle ».

La nature originelle, entre anachronisme et construction sociale

La « nature originelle » n’est pas tout à fait un mythe, on pourrait plutôt parler d’anachronisme. Il y avait bien entendu des espaces vierges de toute artificialisation avant la venue de l’Homme, avec leur végétation spontanée, leur faune autochtone et leurs biotopes caractéristiques. C’est encore le cas dans certains espaces non mis en valeur par l’Homme, comme certains hauts sommets, déserts et forêts équatoriales profondes.

Pour le reste, la patte de l’Homme a façonné de larges espaces, même si ceux-ci paraissent « naturels » aujourd’hui. Pour autant, cette définition est éminemment subjective. Ce qui me paraît naturel pour moi ne l’est pas forcément par mon voisin. Je peux trouver cette forêt totalement « naturelle » parce qu’elle ne porte pas les marques d’une exploitation récente par l’Homme.

Mon voisin pourra me contredire sans trop de souci, en m’informant que c’est son grand-père qui a planté ces arbres sur d’anciennes pâtures non motomécanisables et vouées à l’abandon après la Révolution agricole du XXe siècle.

Il est donc impossible de réaliser une typologie des paysages en distinguant le « naturel » de l’« artificiel ». La mise en valeur par l’Homme est parfois invisible à l’œil du promeneur, mais bien réelle. Il peut s’agir de l’entretien du sentier de randonnée comme de l’abattage d’arbres éventrés par la tempête, ou encore d’une occupation très ancienne avec la présence d’une clairière d’essartage 5 au milieu de nulle part.

Dans un précédent article, nous citions l’écologue Christian Lévèque qui se fait plus sévère en alertant sur le « mythe de la nature originelle ». Le scientifique distingue différentes conceptions de la nature, en évoquant la nature réelle ; la nature vécue et souhaitée, où le cadre de vie et l’esthétisme est privilégié ; et la nature imaginée, regroupant une nature vierge, ainsi qu’une nature patrimoniale renvoyant au passé.

La « nature originelle » n’est autre que la nature imaginée de C. Lévèque, fruit d’une construction sociale autour d’espaces méconnus parfois rêvés vierges lors de certains fantasmes acadiens.

Considérer, cotoyer et comprendre la nature pour permettre une réconciliation avec la culture

La nature doit donc être considérée par l’Homme et ne plus être vue comme un objet, régi par des considérations utilitaristes et d’uniques relations d’exploitation ; mais comme un sujet, avec lequel des relations étroites sont entretenues.

Comme l’écrit l’anthropologue Alessandro Pignocci, disciple de Philippe Descola, l’intériorité (ce qui se trouve à l’intérieur de la conscience) des mares, forêts et autres sujets pourrait être reconnue. Ainsi, le mode d’exploitation du milieu par les activités agricoles s’en trouve bouleversé, comme l’atteste le développement de la permaculture. Les relations nature/culture sont donc différentes du paradigme dominant dans nos sociétés occidentales. Pour autant elles ne sont pas inédites, car de nombreux peuples, tel que les indiens Jivaros n’opèrent pas cette distinction 6.

L’Homme doit côtoyer la nature, et pas uniquement par des relations de voisinage ou de loisir, mais bel et bien l’habiter. Habiter la nature c’est l’exploiter durablement, en coupant son bois, faisant son jardin ou ramassant des champignons. Bien entendu, l’impact écologique serait terrible si tout le monde se comportait ainsi, mais chacun peut à son échelle choisir un rapport d’exploitation qui ne spolie pas son voisin ni les générations futures.

Ne pas déléguer au marché tout ce que la nature peut nous offrir, c’est s’affranchir d’un monopole monétaire sur l’échange de ressources naturelles. Ces derniers pourraient s’inscrire dans une relation d’entraide, telle que définie par l’anthropologue Karl Polanyi 7.

Rendre à la nature ce qu’elle nous donne est une forme d’échange, émancipé de toute régulation mais en dehors des rapports monétaires. Cela peut passer par la reproduction de la fertilité en amendant copieusement son jardin de fumier ou en installant une ruche pour les abeilles qui viendront butiner votre parterre de fleurs et permettre la reproduction de celles-ci. L’exploitation n’est durable que s’il y a interdépendance et donc entraide entre l’Homme et la nature.

Cette entraide n’est possible que si l’Homme comprend la nature, et ne se contente pas d’en faire un objet d’étude dans une vaste expérience ex-situ. C’est avant tout une expérience in-vivo, où tout n’est pas maîtrisé et dépend de fins équilibres bio-physico-chimiques. Ces derniers doivent être observés finement pour être compris, tant ils peuvent différer.

Ainsi, la pousse de l’herbe est plus rapide dans telle zone, au regard du couvert herbacé en place, mais aussi du type de sol résultat de l’altération de la roche mère et de la dégradation de la biomasse de surface.

Toutefois, comprendre la nature est un vœu bien pieux, déjà hors d’atteinte des plus grands écologues. Néanmoins, le paysan sait que Faidherbia albida, arbre légumineux à la phénologie inversée est crucial pour l’affouragement de son cheptel, puisqu’il peut le nourrir en émondant quelques branches. Il sait qu’en coupant trop court, l’arbre repoussera plus longuement et que la sécurité fourragère de l’année à venir pourra être compromise. Ainsi, c’est dans son intérêt d’exploiter durablement la ressource en observant de manière empirique comment se comporte le précieux acacia.

À ce jour, la faune sauvage ne défile pas encore sur les Champs-Élysées et n’occupe pas l’esplanade du Trocadéro. Le Jardin du Luxembourg ne s’est pas transformé en forêt de chênes et les Buttes-Chaumont tentent toujours de copier la nature.

Néanmoins, on peut se réjouir d’une meilleure considération de celle-ci par une humanité à demi confinée. De plus celle-ci a l’occasion de côtoyer des espèces qu’elle ne connaissait que par les reportages animaliers ou les manuels scolaires. Ce côtoiement est encore timide et devrait se solder par une relation d’entraide « entre l’Homme et la nature, au bénéfice d’une exploitation durable des ressources dans une relation d’interdépendance mutuelle.

Profitons de cette période où le temps semble suspendu pour envisager d’ambitieuses actions pour se reconnecter à la nature, et s’émanciper d’un monde où la celle-ci est trop souvent invisible, où l’on se contente de la fréquenter occasionnellement sans la côtoyer au quotidien et où d’autres la pensent et la théorisent à notre place.

  1. Chapouthier, G. 2004. L’homme, un pont entre deux mondes : nature et culture. Le Philosophoire. 2. 23. 99-114.
  2. Larrère, C. 2009. La nature contre les Lumières. Raison présente. 172. 81-89.
  3. Blache, J. 1931. Les massifs de la Grande Chartreuse et du Vercors. Étude géographique. Thèse de géographie. Grenoble (deux volumes).
  4. Thoreau, H.-D. 1854. Walden ou la Vie dans les Bois. 371 p.
  5. Pratique consistant à abattre des arbres puis à les brûler en vue de mettre en culture la terre pendant quelques années. Cette action diffère du défrichement, puisque la forêt a vocation à se régénérer pendant une période de friche (recrû forestier) durant plusieurs dizaines d’années. On pourrait également parler d’abattis-brûlis.
  6. Pignocci, A. La ZAD : une anthropologie du futur ? La Grande table idées. France culture. 26/04/2019. 34 min.
  7. Dans son œuvre majeure, La Grande Transformation (1944), Karl Polanyi caractérise l’entraide comme une forme d’échange, contrairement à la réciprocité qui relève davantage d’un statut social, et d’une solidarité forcée conditionnée à la place que l’individu occupe dans la communauté.
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