La haine du don, cette autre forme de la haine de la liberté

GERARD FILOCHE By: patrick janicek - CC BY 2.0

La haine du don qu’on voit se manifester aujourd’hui n’est jamais qu’une variante de la haine de la liberté qui forme le véritable cœur du socialisme.

Par Nathalie MP Meyer.

Et c’est reparti pour un tour !

« Commence par rendre l’ISF », s’exclame Gérard Filoche sur Twitter en direction du ministre du budget Gérald Darmanin. « L’appel aux dons, quelle honte ! » s’insurgent des soignants chez Mediapart. « Trop, c’est trop, la solidarité nationale, c’est l’impôt », tempête de son côté le secrétaire national d’EELV Julien Bayou.

 

Mais qu’a donc fait notre ministre du Budget pour arracher autant de cris indignés à tout ce que notre pays compte d’anticapitalistes professionnels ?

Il a annoncé la création d’une plateforme de dons (gouvernementale, la plateforme, ne rêvons pas !) afin de permettre à ceux qui le souhaitent de participer à l’effort de solidarité de la nation en ces temps difficiles de coronavirus :

Alors oui, il y a bel et bien quelque chose d’indécent dans cet appel.

M. Darmanin n’est-il pas le ministre de Bercy qui passe son temps à nous expliquer que les comptes de la France sont « courageusement » tenus ? N’a-t-il pas affirmé dernièrement au micro de Jean-Jacques Bourdin :

« C’est parce que nos finances publiques étaient saines, c’est parce que nos prêteurs nous prêtaient à 0 %, c’est parce que nous avons fait des efforts économiques, qu’en temps de guerre nous pouvons dépenser, et si j’ose dire dépenser quasiment sans compter. » (BFMTV, 18 mars 2020, à partir de 10′ 10″)

Un seul éclair de lucidité dans ce ramassis de langue de bois : la France dépense sans compter ! Et encore le ministre est-il beaucoup trop modeste. Cette frénésie dure depuis plus de 45 ans, « temps de guerre » ou pas.

Pour le reste, si les prêteurs prêtent à 0 %, c’est uniquement parce que d’une part la BCE fait pression sur les taux et parce que d’autre part l’Allemagne et sa solvabilité ne sont pas loin.

Nos finances publiques ne sont pas saines

Quant à nos finances publiques, non, elles ne sont pas « saines » !

Je vais finir par lasser mes lecteurs à force de le répéter mais la France n’est pas seulement championne du monde des dépenses publiques et des prélèvements obligatoires dans l’OCDE, c’est aussi un pays en déficit public chronique qui accumule ainsi une dette publique qui figure aujourd’hui parmi les plus élevées d’Europe (100 % du PIB en 2019). C’est également le pays de l’Union européenne qui dépense le plus pour la santé (11,3 % du PIB en 2017).

Tour ceci se constate aisément sur les quatre graphiques ci-dessous :

Quelques repères sur la place de la France dans l’OCDE et dans l’UE

Dépenses publiques, OCDE, 2018 – Prélèvements obligatoires, OCDE, 2018 – Dette publique, UE, 2019 – Dépenses de santé, UE, 2017.

Dépenses publiques
Prélèvements obligatoires

Dépenses publiques     Prélèvements obligatoires       Dette publique

Dépenses de santé des pays de l’UE – (En % du PIB, échelle de droite)
Dette publique

 

Résumons toute cette incohérence : les comptes sont tenus, les finances sont saines, on taxe plus que tout le monde, on dépense plus que tout le monde, y compris pour la santé… et pourtant, curieusement, tout va plutôt très mal.

Notre système de santé et nos hôpitaux n’ont pas attendu le coronavirus pour entrer en crise suraiguë et nous n’avons plus aucune marge de manœuvre budgétaire pour faire face à l’imprévu, comme en témoigne très clairement ce recours aux dons de la dernière chance pour obtenir des financements supplémentaires sans augmenter le taux facial des prélèvements obligatoires déjà colossaux (46 % par rapport au PIB).

L’efficacité de l’action publique en question

Autrement dit, la France déverse depuis des années des sommes absolument astronomiques dans des administrations publiques dont le récit national veut qu’elles soient en perpétuel manque de moyens. Mais comparativement aux autres pays plus performants, qui dépensent moins, taxent moins, sont moins endettés et disposent de vraies marges de manœuvre face à la crise du coronavirus, la question cruciale de l’efficacité de l’action publique française est posée.

Mais inutile de dire que ce n’est pas la question que se posent Gérard Filoche, Julien Bayou ou les soignants réunis par Mediapart.

Pour eux, qui se refusent à voir notre niveau olympiquement collectiviste de dépenses et de prélèvements, la question reste uniquement celle des moyens qui font défaut, c’est-à-dire celle de l’ultra-libéralisme qui, tel un boa constrictor sans pitié, étreint nos pauvres services publics si naturellement efficaces dans l’étau inique des profits et des dividendes.

Ce qui les choque dans l’appel de Gérald Darmanin, ce n’est pas la demande de financements supplémentaires après tous ceux que l’État exige déjà des Français. Au contraire, la demande de nouveaux moyens, quoi qu’on ait déjà dépensé auparavant, est un des automatismes chroniques de la gauche. Non, le crime épouvantable du ministre, celui qui signe indéniablement son ultra-libéralisme forcené, c’est qu’il soit question de dons. Pour eux, comme le titrait Mediapart, Darmanin, c’est ce « Tartuffe qui préfère les dons à l’impôt. »

La différence fondamentale entre l’impôt et le don

Car il y a en effet quelque chose de fondamentalement différent entre l’impôt et le don.

Le premier est obligatoire et sert à financer des actions sélectionnées unilatéralement par les gens au pouvoir selon une seule échelle de valeur, la leur. Dès lors, les contribuables n’ont plus aucune possibilité de choix. Au-delà des compétences régaliennes de l’État, en plus du tonneau des Danaïdes que représentent l’Éducation nationale ou la sécurité sociale et en dépit des échecs répétés de l’État-stratège, sans compter toutes les gabegies et toutes les indélicatesses financières des syndicats et des élus, ils en sont à financer à contrecœur – par exemple – telle exposition pompeuse d’art moderne qu’ils n’iront voir en aucun cas ou tel spectacle affligeant de bien-pensance qui leur paraît ennuyeux à mourir.

À l’inverse, le don restitue les citoyens dans leur liberté de choix et leur permet d’aller directement vers ce qui leur tient à cœur ou leur semble le plus rationnel. Comme nous n’avons pas tous les mêmes goûts ni les mêmes priorités, il s’ensuit que des problèmes ou des situations d’une grande diversité trouveront par ce biais une multitude de réponses adaptées, et plus seulement une seule, imposée d’en haut par le pouvoir en place au mépris des aspirations différentes de citoyens différents.

C’est précisément cette liberté de choix inhérente au don qui irrite considérablement nos censeurs. Non pas que l’argent du contribuable, surtout si ce dernier fait partie des « riches », ne constitue pas l’objet de tous les désirs de la gauche. Bien au contraire. Mais en aucune façon cet argent ne doit provenir d’un choix effectué librement en ce qui concerne son moment, son montant et sa destination. En aucun cas il ne doit permettre au donateur d’être identifié comme un généreux donateur.

D’ailleurs, le terme de généreux donateur est particulièrement inapproprié. Si le donateur en question, pour peu qu’il combine les horribles caractéristiques d’être rich & famous, fait un don, c’est forcément parce qu’il y trouve un intérêt inavouable comme « soigner son image » et c’est forcément parce qu’il jouit par ailleurs des privilèges douteux de l’évasion fiscale :

Comme si les pouvoirs publics ne dépensaient pas des sommes folles en communication pour soigner leur image. Comme si l’on ne voyait jamais de ronds-points en travaux surmontés d’un panneau nous informant que « ici, le Conseil départemental investit pour votre avenir ». Investit pour notre avenir avec notre argent, notons-le, tandis que Florent Pagny compte utiliser les droits qu’il aura lui-même générés par son travail.

Quant à l’évasion fiscale, il est difficile de ne pas la mettre en rapport avec notre titre de champion du monde des prélèvements obligatoires. S’il fallait rajouter les 100 milliards d’euros calculés (à la grosse louche) par le syndicat Solidaires-Finances publiques au titre de l’évasion fiscale aux sommes effectivement prélevées, notre taux ne serait plus de 46 % du PIB mais atteindrait carrément le niveau stratosphérique de 50 % du PIB !

Dans la vision parfaitement autoritaire de la gauche, dans son esprit enragé de collectivisme, tout se passe comme si l’Homme venait au monde non pas avec des droits naturels comme la liberté, la propriété et la sécurité, mais avec une assignation éternelle à résidence et un devoir naturel qui prime sur tout le reste, celui de tenir tout son revenu et tout son patrimoine à la disposition discrétionnaire d’un État omnipotent, omniscient et omniprésent. Un État qui est aussi supérieurement gaspilleur et inefficace et qui ne rend jamais de comptes.

Dans cette optique, la haine du don qu’on voit se manifester aujourd’hui n’est jamais qu’une variante de la haine de la liberté qui forme le véritable cœur du socialisme. Car sans coercition fiscale, que d’aucuns voudraient voir fonctionner en France à la façon d’un mur de Berlin, tout s’effondrerait.

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