Le Liban en défaut de paiement : une approche géopolitique

Another Generation for Mideast Peace By: Visible Hand - CC BY 2.0

Le 9 mars, le Liban a fait défaut d’une échéance de sa dette en devises de 1,2 milliard de dollars, détenue principalement par les banques libanaises, mais également, à un niveau significatif, par certains fonds spéculatifs.

Par Pierre Nassif.

Le contexte

La révolution libanaise est-elle terminée ? Nombreux sont les membres de la classe politique qui le pensent. Le coronavirus, là comme ailleurs, fonctionne comme un parfait anesthésiant. Il aggrave les difficultés de la vie quotidienne, lesquelles avaient déjà atteint un niveau considérable. Les banques n’offraient déjà plus à leurs clients qu’un accès limité à leurs dépôts. Aujourd’hui, elles ont de plus restreint leurs horaires et limité leurs effectifs.

Rappel.

Après une vacance interminable consécutive à la démission du gouvernement Hariri, elle-même provoquée par la révolution du 17 octobre 2019, un gouvernement est formé en janvier 2020, présidé par un universitaire, Hassane Diab et constitué essentiellement d’experts. En réalité, ce gouvernement n’est pas réellement aux manettes, car il est piloté en sous-main par le Hezbollah et ses alliés : le président de la République et son Courant Patriotique Libre (que dirige son gendre) et le président de la Chambre, Nabih Berri, dirigeant d’un parti chiite naguère rival du Hezbollah.

Il s’agit d’une rupture de la coalition qui avait mené le pays à la faillite, laquelle comprenait de plus le parti de Hariri et les Forces Libanaises (parti chrétien). Le pouvoir n’en est pas moins détenu par une bande de pillards notoires. Pour schématiser, l’Arabie Saoudite est sortie du jeu, la seule influence régionale véritable demeurant celle de l’Iran.

Le Liban fait défaut

C’est dans ce contexte que le 9 mars le Liban a fait défaut d’une échéance de sa dette en devises de 1,2 milliards de dollars, détenue principalement par les banques libanaises, mais également, à un niveau significatif (supérieur à 25 %) par certains fonds spéculatifs. Trois autres échéances interviendront en 2020. Le gouvernement a annoncé qu’il allait demander la restructuration de sa dette.

Quelle est sa marge de manœuvre ? Celle-ci se réduit davantage de jour en jour. La décision de faire défaut n’a été annoncée qu’à la toute dernière minute, ce qui est le signe qu’elle faisait l’objet d’un débat. Or il n’existe qu’une seule force au Liban relativement indépendante du pouvoir politique, c’est la Banque du Liban. Opportunément une campagne de dénigrement de cet organisme, dont la dominante était d’attaquer frontalement son gouverneur, fut organisée par le Hezbollah dans les jours qui précédèrent cette réunion.

Peut-être cette décision était-elle inévitable malgré tout. Mais il est clair qu’elle fut prise dans la précipitation et sans la moindre idée de la manière dont serait conduite la suite des opérations. Le gouvernement a fait appel à des experts internationaux, mettant en avant les aspects techniques du problème, histoire de masquer la lutte politique farouche qui se déroule en coulisse.

Le contexte géopolitique

L’enjeu n’est rien moins que le retrait pur et simple du Liban de la sphère occidentale. Fort heureusement, les parrains d’une telle stratégie n’en ont tout simplement pas eu les moyens. L’axe Moscou-Téhéran-Hezbollah est exsangue, car aux sanctions occidentales et venue s’ajouter la chute des prix du pétrole.

Ce n’est que partie remise, doivent-ils se dire. Mais ce répit est peut-être l’occasion pour l’Europe de se remettre à faire de la politique, au lieu de se contenter de considérations idéologiques. Faut-il vraiment laisser la Turquie partir dans l’orbite de Moscou ?

L’information qui permettrait d’étayer la thèse que j’ébauche circule très peu. Ce que l’on sait, c’est qu’au début de l’épisode du défaut de paiement, le Hezbollah a déclaré par la voix du second de Hassan Nasrallah, son chef, qu’il s’opposait totalement à ce que le pays ait recours à l’aide du Fonds Monétaire International (FMI), car « il y perdrait son indépendance nationale » (sic).

Quelles solutions lui restait-il, dans ces conditions ? Les pays du Golfe refusent d’aider un gouvernement dominé par l’axe chiite. Le Qatar ne fait plus exception depuis qu’Ankara a pris ses distances avec cet axe (pour simplifier, le front sunnite hostile à l’axe chiite est divisé en deux camps : l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis, alliés des États-Unis et une coalition de facto entre la Turquie et le Qatar, plutôt favorables aux frères musulmans et à l’instauration de la Charia). Toujours est-il qu’aucune aide arabe n’est à attendre.

Les États-Unis n’apporteront aucune aide non plus, en raison de leur farouche hostilité au Hezbollah, qu’ils essaient d’étouffer par la force de leurs sanctions. Ils interdisent à l’Europe d’apporter son aide, ce qu’elle exprime par la multiplication des conditions pour y consentir, sachant qu’elle ne risque pas de les voir réalisées de sitôt. Enfin, la source principale d’aide, celle qui n’avait jamais manqué jusqu’à présent, s’est tarie : les expatriés libanais n’envoient plus de fonds au Liban via le système bancaire, car le contrôle des capitaux que ce dernier est contraint d’exercer le rendrait incapable de les distribuer.

Que reste-t-il ? Un axe impérialiste impécunieux.

La solution du marasme financier n’est pas encore trouvée

C’est cette impécuniosité qui a contraint le Hezbollah à renoncer à sa position de rejet d’une intervention du FMI. D’ailleurs l’Iran lui-même est en train de demander cette intervention, tellement ce pays est dans une situation financière catastrophique. L’aide du FMI est donc officiellement demandée par le Liban qui en négocie les termes à l’heure actuelle. Quel sera le prix à payer ? Réduire les dépenses de l’État (une armée pléthorique de fonctionnaires aux attributions mal définies, recrutés le plus souvent sur intervention de quelque zaïm – sorte de féodalité locale) ? Accroître les recettes de l’État par une augmentation du taux de TVA ?…

Malheureusement, tout le monde parait avoir oublié qu’à l’origine de ses échéances, en face desquelles le pays est insolvable, le principal, à savoir une dette d’État de 90 milliards de dollars soit 160 % du PIB, est de l’argent volé par tous les pouvoirs qui se sont succédé à la tête de l’État depuis la fin de la guerre civile en 1990.

De nombreuses questions se posent encore. À celle du prix que demandera le FMI pour apporter son aide s’ajoutent les suivantes : quelles seront les modalités de la restructuration de la dette ?  Quelle partie de l’avoir des Libanais sera consignée et de quelle manière ? Enfin, la question que personne ne pose ouvertement mais qui est dans toutes les têtes est celle de la réaction du peuple libanais.

L’avenir politique du Liban

Personnellement, je ne crois pas que la révolution libanaise soit terminée. Ses revendications sont si profondes qu’elles ne seront pas oubliées : l’union des Libanais car ils ne veulent plus s’identifier à leur communauté religieuse mais à leur pays ; le rejet de la corruption sous toutes ses formes et l’exigence que la justice soit indépendante du pouvoir politique ; le refus d’une économie de la rente, laquelle impose aux Libanais de s’exiler pour pouvoir subsister, le pays ne leur offrant aucune alternative. Les Libanais veulent pouvoir retrouver confiance en leur pays et y vivre. Ces revendications ne seront jamais abandonnées, même si le temps n’est plus aux manifestations de rue.

La source du pouvoir qui domine le Liban à l’heure actuelle, à savoir le Hezbollah, est elle-même en grand désarroi et en grande fragilité. Sa mainmise sur une partie de la population chiite est menacée. En effet, celle-ci est obtenue par l’organisation d’une sorte d’État dans l’État, lequel fournit aux membres de cette communauté des services publics dont ne jouissent pas les autres Libanais. Le parti a de moins en moins les moyens de cette politique.

Son appui militaire au régime syrien, qui s’est soldé par des dizaines de morts dans ses rangs lors de l’offensive d’Idleb, est de moins en moins accepté, que ce soit par l’ensemble des Libanais ou par certains membres de sa propre communauté. La contestation interne n’a certes pas encore pris de l’ampleur, mais le parti est ébranlé.

La France est-elle à l’abri ?

Pour terminer, je rapporte un fait anecdotique, qui se situe en France. Ayant besoin d’un peu de trésorerie, je demande à ma banque de retirer quelque argent de mon assurance-vie. Tout se passe dans la bonne humeur. Mon conseiller déroule la procédure. J’aperçois cependant que celle-ci comporte un questionnaire au libellé inquiétant : « Informations exigées par la direction des Impôts ». Rien de bien compliqué pourtant : des données factuelles relatives au retrait, l’option fiscale retenue et ensuite… il faut expliquer les raisons du retrait.

Évidemment, c’est sans conséquence : rien ne vous interdira de disposer de votre argent, même si vos raisons sont futiles. Je me dis cependant qu’avec cette formalité, tout est en place pour que demain s’organise en France, si cela devient nécessaire, un contrôle des capitaux à la libanaise. Il suffira de muscler un peu cette formalité : instaurer des plafonds, décider que telle catégorie de raison pour retirer son argent est valable, mais que telle autre ne l’est plus. Peu de choses finalement.

Savez-vous pourquoi la signature de la France est excellente ? C’est parce que l’épargne des Français suffirait à rembourser la dette et qu’en cas de souci, l’État pourrait recourir à un tel expédient.

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