La liberté de conscience s’affirme contre l’emprise religieuse, Madame Belloubet !

Voltaire By: Ben Tesch - CC BY 2.0

En 2020, parler comme le fait le garde des Sceaux de l’insulte à la religion comme une atteinte à la liberté de conscience apparaît comme un non-sens, ou plutôt comme une régression face à l’esprit des Lumières.

Par Frédéric Mas.

Interrogée sur Europe 1, la ministre de la Justice Nicole Belloubet est revenue sur l’affaire Mila, du nom de cette jeune internaute cyberharcelée après avoir injurié l’Islam dans une courte diatribe contre toutes les religions. Le garde des Sceaux a rappelé que dans une démocratie, « menacer de mort est inacceptable ».

Elle s’est empressée d’ajouter que l’insulte à la religion était « évidemment » une atteinte à la liberté de conscience. Ce dernier propos n’a pas tardé à faire réagir les internautes, voyant dans la réserve du ministre une reconnaissance à demi-mot de la prohibition du blasphème et un recul notable de la liberté d’expression.

Notons qu’historiquement, en France et plus largement en Europe, c’est plutôt la liberté de conscience qui fut une atteinte à la religion que l’inverse. L’histoire de la déprise de l’Église catholique sur la société au moment de la Réforme est aussi celui de la découverte des droits de la conscience, d’abord invoqués par les défenseurs de la Réforme, puis laïcisés par les philosophes des Lumières quelques siècles plus tard.

D’abord une querelle sur la sincérité de la Foi

Dans sa monumentale Histoire du scepticisme, Richard Popkin rappelle que l’histoire de la liberté de conscience commence par une querelle épistémologique et religieuse1 : quel est le critère le plus solide pour juger de la Foi ? Faut-il se fonder sur la tradition de l’Église comme le soutiennent les catholiques ou sur sa conscience, comme le prétendent les réformés ? Pour saper l’autorité de la conscience individuelle, les champions de la Contre-Réforme catholique utiliseront les outils de la philosophie sceptique, jugeant son assise trop faible pour interpréter les textes.

Bientôt, les arguments sceptiques vont se répandre bien au-delà du champ religieux pour contaminer tous les domaines de la connaissance et provoquer une crise dont naîtra le monde moderne.

Au moment de la Réforme, il n’est pas encore question de liberté de conscience : la conscience a un caractère tout aussi absolu et objectif pour ses défenseurs que l’autorité de la tradition dans l’Église catholique. Quand la crise sceptique se répandra, quelques générations plus tard, elle se met au service de la philosophie des Lumières qui lui imprime un caractère subjectif, livrant ainsi à l’individu les droits d’en disposer sans être obligé par les religions ou par l’État2.

En 2020, parler comme le fait le garde des Sceaux de l’insulte à la religion comme une atteinte à la liberté de la conscience apparaît donc comme un non-sens, ou plutôt comme une régression face à l’esprit des Lumières. La tolérance religieuse prônée par le libéralisme moderne suppose aussi de ne pas reprendre les arguties des adversaires radicaux qui cherchent à empêcher toute discussion sur la question.

  1. Richard Popkin, Histoire du scepticisme. De la fin du Moyen Âge à l’aube du XIXe siècle, Paris, Agone, 2003.
  2. Lucien Jaume, Les origines philosophiques du libéralisme, Paris, Flammarion, 2010.
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