Chômage et sécurité, les deux points noirs de la France d’Emmanuel Macron

30 May 2018 Arrival of Emmanuel Macron, President of France OECD Headquarters, Paris, France Photo: OECD/Andrew Wheeler — OECD/Andrew Wheeler, CC-BY

La France combine redistribution massive et malaise social élevé. Et si au lieu de demander toujours plus de moyens, on s’intéressait sérieusement à l’emploi et à la sécurité ?

Par Nathalie MP Meyer.

La France devrait être un paradis sur Terre.

À force de se répéter avec complaisance, comme le faisait Emmanuel Macron il y a un an dans sa Lettre aux Français, qu’elle « n’est pas un pays comme les autres », que « le sens des injustices y est plus vif qu’ailleurs » et que « l’exigence d’entraide et de solidarité y est plus forte », elle a fini par se pétrifier dans la croyance d’être une exception mondiale, une sorte de star délicate qui ne saurait s’asseoir à la table du tout-venant et manger dans les couverts de tout le monde.

Mission accomplie, si l’on peut dire. Où que l’on regarde, on chercherait vainement redistribution plus élevée que celle qui se pratique en France, comme en atteste ce graphique de l’OCDE concernant les dépenses sociales en 2018 :

 

Mais ce n’est pas tout. La sollicitude de l’État envers ses administrés connaît si peu de limites que ce sont aussi la presse et l’information, les pratiques agricoles, l’alimentation de nos chérubins dans les cantines, nos voitures et déplacements, nos chaudières, nos vélos, nos entreprises, ainsi que le vaste champ de notre exception culturelle – et encore suis-je certaine d’en oublier… – qui bénéficient de l’encadrement « éclairé » de l’État via moult réglementations, taxes et quotas, et tout autant de subventions astucieusement dirigées pour obtenir la parfaite discipline des citoyens dans l’accomplissement des fins sociales voulues par le pouvoir.

« La France n’est pas un pays comme les autres » ânonnait à son tour le ministre de la Culture Frank Riester devant le patron de Netflix pas plus tard que vendredi dernier, alors qu’il est fortement question d’obliger les plateformes de vidéo à la demande à consacrer, non pas 16 % comme envisagé au départ, mais 25 % de leur chiffre d’affaires en France au financement de contenus français. Vous avez dit liberté d’entreprendre ?

De là à penser que le dogme de la prétendue inexpugnable exception française n’est qu’une excuse pour faire tout et n’importe quoi dans un délire de dépenses et de réglementations aussi bien idéologiques que clientélistes, il n’y a qu’un tout petit pas.

Résultat concret, la France caracole en tête des pays comparables pour les prélèvements obligatoires (48,4 % en 2018) et les dépenses publiques (56,4 % du PIB en 2017) :

 

De ce fait ses déficits publics persistent à flirter avec les 3 % du PIB et sa dette publique ne cesse d’augmenter (100,4 % du PIB au 30 septembre 2019).

Bref, depuis le temps qu’elle s’évertue à appliquer un programme de redistribution massive de la richesse créée par le secteur privé, la France devrait être un paradis sur Terre. Et pourtant…

« Chez nous » poursuivait l’épître présidentielle citée plus haut, la santé, l’éducation, la justice, etc. sont accessibles à tous, la retraite est payée par ceux qui travaillent et les accidents de la vie comme le chômage peuvent être surmontés grâce à la solidarité de tous.

Est-ce à dire que chez les autres, chez les Allemands, chez les Néerlandais, les accès à l’éducation, à la justice, à la santé seraient… limités ? Faudrait-il comprendre que « chez eux », contrairement à « chez nous », le chômage ne pourrait pas être surmonté ?

Les Pays-Bas et l’Allemagne engagent chaque année des dépenses publiques de l’ordre de 43 % du PIB et leurs prélèvements obligatoires se montent à 40 % environ. Selon notre conception de la « solidarité » et de la « justice sociale », des niveaux aussi ridiculement bas d’implication de l’État dans la précieuse vie des citoyens devraient déboucher inéluctablement sur un chômage élevé, un pouvoir d’achat au ras des pâquerettes et une instabilité sociale élevée.

Or que constate-t-on ?

— Que le taux de chômage calculé selon les critères du Bureau international du travail (BIT) planait à 8,5 % en France au troisième trimestre 2019 quand il n’était que de 3,1 % en Allemagne, 3,5 % aux Pays-Bas et 3,8 % au Royaume-Uni. Ces pays sont au plein emploi, avec tout ce que cela suppose d’autonomie acquise pour les citoyens ; quelle horreur !

— Et que c’est « chez nous », en France, et pas « chez eux », dans ces pays ultra-libéraux mondialisés qui ne pensent qu’au profit et se fichent de l’humain, que se déchaîne une fureur sociale dont l’ampleur croît à mesure que nos grands services publics montrent leurs limites. Hôpital, éducation nationale, mais aussi police, justice… ce sont partout les mêmes désenchantements et les mêmes frustrations.

Encore récemment, plus de 1000 médecins hospitaliers étouffés par les contraintes administratives qui pèsent sur eux ont menacé de démissionner de ce magnifique système de santé que le monde entier nous envie. Juste avant, c’était la crise des urgences. Juste avant, c’était les déserts médicaux. Juste avant, c’était les grèves du personnel infirmier. Etc.

Le malaise est évident.

Quant aux réponses possibles, elles sont généralement peu créatives, car elles consistent surtout à demander « davantage de moyens » – c’est-à-dire à étatiser encore un peu plus quelque chose qui croule sous la bureaucratie.

Or comme on l’a vu, quel pays mobilise plus de moyens publics que la France ? Aucun. Il faut donc croire que nos problèmes relèvent moins d’une question de volume des moyens que de l’utilisation plus ou moins judicieuse qui en est faite.

Il est des sagesses éternelles. Et des sagesses bien de « chez nous » en l’occurrence. Que disait Vauban au roi Louis XIV (dans son ouvrage Projet d’une dîme royale) alors qu’il voyait combien la fiscalité en vigueur à l’époque – une fiscalité lourde, complexe et inégalitaire – pesait sur l’exploitation des terres et le développement économique ?

L’argent du royaume le mieux employé est celui qui demeure entre les mains des particuliers où il n’est jamais inutile ni oisif.

Eh oui, les particuliers ont mille idées pour investir, produire, échanger et consommer, beaucoup plus que M. Colbert, et certainement beaucoup plus que MM. Macron, Le Maire et Riester à eux tout seuls. Quant à l’impôt, toujours selon Vauban, il résulte de l’existence de l’État, lequel n’existe que pour assurer la protection des droits des individus.

Plus simple à dire qu’à faire, car si les Français sont à l’évidence mécontents, ils sont aussi très loin de vouloir renoncer à leur « modèle social » dont on leur dit depuis 75 ans à l’école et dans la presse que rien ne saurait le dépasser pour garantir liberté, égalité et fraternité. Au mieux voit-on parfois des audacieux suggérer qu’on pourrait mieux gérer l’existant. Vœu aussi pieux qu’inopérant régulièrement émis par la Cour des comptes.

Voici donc ma suggestion : et si l’on reparlait de l’emploi et de la sécurité des biens et des personnes ?

Du temps de François Hollande, on ne parlait guère de sécurité, mais du moins parlait-on emploi en vertu de cet engagement qu’il avait pris de ne pas se représenter s’il ne parvenait pas à inverser la courbe du chômage.

L’idée que les lourdes charges des entreprises ainsi que la complexité des nombreuses règles qui pèsent sur l’activité pourraient avoir un petit quelque chose à voir avec la persistance de notre chômage élevé quand il baisse chez nos voisins avait même commencé à faire son timide chemin dans les esprits via le CICE (mécanisme de baisse de charges) et le choc de simplification. Très timide, puisque rien ne fut simplifié, bien au contraire (on pense à l’hallucinant compte pénibilité) et que les prélèvements obligatoires ont continué à augmenter.

Avec Emmanuel Macron, silence radio sur les deux sujets. Il est certes beaucoup question des entreprises – le Président ne voit-il pas la France en start-up nation ? – mais surtout pour les contraindre encore un peu plus via la loi PACTE et leur demander d’accompagner les projets du gouvernement (sur l’égalité H/F ou le plafonnement des hauts salaires) plutôt que de se consacrer à développer leurs propres projets.

Or se préoccuper à nouveau de l’emploi après avoir testé sans succès toutes les formes possibles de traitement social du chômage (35 heures, emplois aidés, stages divers et variés, vaste nébuleuse de la formation, grands travaux, grand emprunt, etc.) revient précisément à laisser l’argent « entre les mains des particuliers » afin que les initiatives individuelles puissent se développer, faisant ainsi revenir la croissance et avec elle, l’emploi et le pouvoir d’achat.

Autrement dit, baisse des impôts et des dépenses : une attitude typiquement libérale qui combinerait l’avantage de restituer de nombreux degrés de liberté aux citoyens et de permettre de renouer avec une prospérité et une paix sociale qui nous échappent de plus en plus et qui sont pourtant accessibles, ainsi qu’en témoignent les expériences de nos voisins.

Quant à la sécurité des biens et des personnes, c’est l’une des missions fondamentales qu’on attend de l’État. À la célèbre question qui avait déclenché le mouvement des Gilets jaunes « Mais qu’est-ce que vous faites du pognon ? », Gérald Darmanin n’avait-il pas répondu :

On paie des professeurs, des hôpitaux, de la sécurité.

Eh oui, de la sécurité. Or non seulement on en parle peu, mais il est presque devenu inconvenant de se plaindre de la redistribution, certes un peu cavalière, que constituerait (selon certains esprits très généreux) un vol de vélo ou de portable.

On constate cependant d’année en année que la situation se dégrade.

Après une année 2017 peu glorieuse, si peu glorieuse que même Le Monde, généralement peu porté sur ces questions sécuritaires, titrait carrément sur la « forte hausse » des cambriolages et des violences, on a eu droit à une année 2018 similaire et on déplore maintenant une année 2019 fort peu réjouissante selon les premiers chiffres divulgués la semaine dernière par le ministère de l’Intérieur (tableau de gauche). Comme les taux de dépôt de plainte (tableau de droite) ont tendance à baisser, la situation est en réalité plus préoccupante qu’il n’y paraît :

Si le ministre de l’Intérieur est toujours très en voix pour condamner (à juste titre) les dégradations commises aux domiciles ou dans les permanences des élus LREM et pour dénoncer les violences des Gilets jaunes, on l’entend nettement moins pour le reste qui constitue pourtant l’écrasante majorité des atteintes aux personnes et aux biens.

Il se trouvent pourtant que les Français attachent une très grande importance à leur sécurité, à tel point que parmi les thématiques jugées prioritaires en vue des élections municipales de mars prochain, la sécurité des biens et des personnes arrive en tête avec un score de 47 % (55 % en Ile-de-France) quand l’environnement (second rang) n’est cité que par 35 % des personnes interrogées et que les thématiques « sport, culture, loisirs » ne dépassent pas les 15 % (sondage Odoxa de décembre 2019).

En France, la confiance dans les institutions et dans la parole politique est au plus bas. Un gouvernement qui s’attellerait sérieusement, c’est-à-dire exactement selon les codes d’une démocratie libérale, à inverser la courbe du chômage et celle de la sécurité et qui serait en mesure d’en présenter les résultats effectifs ne serait-il pas susceptible de regagner la confiance de ses concitoyens ?

C’est en tout cas une voie qui fut empruntée dans de nombreux pays qui jouissent maintenant d’une prospérité et d’une paix sociale appréciables, tandis que ce ne fut jamais essayé « chez nous ». Qu’attendons-nous ?

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