Cette crise tant attendue qui tarde à venir…

TRIBUNE : Si la prévision est difficile, voire impossible, il reste une carte à jouer : celle de la préparation.

Par Samir Ayoub1 et Luc Meunier2.

Nous voilà début 2020, et la crise prévue pour 2019 n’est pas arrivée. Un peu comme la fin du calendrier Maya, il semblerait qu’un retard de quelques années soit à prévoir. Cette crise de 2019 aura fait couler beaucoup d’encre et aura été décrite par certains médias comme « celle qui détrônera toutes les autres ».

C’est cependant loin d’être la première fois qu’une crise annoncée ne se produit pas. Si vous tapez « Crise Financière » suivi d’une année au hasard dans Google, vous tomberez pour chacune des recherches sur plusieurs articles expliquant pourquoi une crise financière était imminente.

Certains lecteurs se rappelleront vaguement avoir entendu parler du Peak Oil de 2006, de la crise liée à l’endettement des étudiants aux États-Unis prévue tous les ans depuis 2016, ou encore de l’éclatement de la bulle 2.0… Autant de prédictions qui n’ont finalement pas eu lieu. Reconnaissons qu’une catastrophe qui n’est finalement pas survenue ne fait pas une histoire très intéressante, ni très marquante. Certainement pas de quoi faire un film hollywoodien à gros budget.

À l’inverse, le film The Big Short retrace l’histoire de Michael J. Burry, qui avait investi en prévision de la crise des subprimes. Similairement, l’économiste Nouriel Roubini a connu son heure, voire ses années, de gloire. Il faut dire que, dès 2006, il a brillamment prédit les causes de la crise mondiale de 2007-2008.

 

Jouer les Cassandre…

 

Mais voilà : pour chaque « Big Short » réussi ou prédiction correcte d’un économiste talentueux, une dizaine de prophéties se révéleront erronées… et seront aussitôt oubliées. On se rappelle de Nouriel Roubini comme l’homme qui avait prédit la crise des subprimes, et non pas comme celui qui avait à tort prévu l’effondrement complet de l’économie chinoise en 2013 ou la contamination de la crise grecque en 2012 à d’autres pays européens comme l’Italie ou la Finlande. Le sarcasme selon lequel « [Certains] économistes ont prédit 30 des 3 dernières crises » n’est donc pas complètement dénué de vérité.

Ne jetons pas la pierre à ces éminents prédicateurs pour autant : la prévision financière n’est pas chose aisée. Les crises financières sont par définition des évènements rares, des cas extrêmes et spécifiques, difficilement prévisibles a priori. Le langage commun fait souvent le parallèle avec des catastrophes naturelles : le séisme financier, le tsunami financier… Certains chercheurs appliquent d’ailleurs des modèles issus de ces disciplines pour modéliser les crises financières.

 

Le prochain Tsunami financier ? Évitons de nous mouiller

 

Et un peu comme pour une catastrophe naturelle, il faut accepter avec humilité de ne pas pouvoir prévoir avec un degré de certitude raisonnable un tel événement. Oui, une nouvelle crise financière viendra un jour… Et il convient d’admettre que, comme un séisme, nous n’en connaissons ni la date précise ni la magnitude.

Si la prévision est difficile, voire impossible, il reste une carte à jouer : celle de la préparation. Il faut finalement construire en « antisismique ». Pour utiliser la terminologie de Nassim Nicholas Taleb, auteur de nombreux bestsellers et professeur à l’université de New York, il faut construire des systèmes et des stratégies robustes basés sur des investissements moins risqués (immunes aux variations inattendues) voire anti-fragiles (qui profitent des variations inattendues).

Mais en investissement comme ailleurs, on en revient souvent au bon sens. Comme le souligne très bien Warren Buffet, « n’investissez jamais dans une affaire que vous ne comprenez pas ». Pour beaucoup d’entre nous, cela peut vouloir dire investir dans ce que certains nommeront « l’économie réelle », par essence plutôt robuste car essentielle à notre quotidien.

En conclusion, et pour paraphraser l’écrivain grec Níkos Kazantzákis, « plus la prophétie est imprécise, plus grand sera le prophète ». Nous nous cantonnerons donc dans cet article à affirmer avec la plus grande précision qu’une nouvelle crise financière viendra un jour. Mais mieux vaut avoir dévoué son énergie à mettre en place les moyens de s’y adapter que d’avoir vainement tenté d’en prédire la date.

  1. Docteur en Sciences de Gestion, Professeur de Finance, ESSCA.
  2. Docteur en Sciences de Gestion, Professeur de Finance, ESSCA
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