États-Unis–Iran : la négociation est toujours préférable à la guerre

Donald Trump by Gage Skidmore(CC BY-SA 2.0) — Gage Skidmore, CC-BY

Trump ne va-t-il pas répéter en Iran les mêmes erreurs que Bush en Irak et qu’Obama en Afghanistan ?

Par Yves Montenay.

Ce 10 janvier 2019, l’escalade militaire entre l’Iran et les États-Unis continue, tout en se nuançant de propos appelant à un retour au calme. Mais les fondements de l’animosité réciproque sont toujours là. Quels sont les risques de la guerre et quelles sont les chances d’une négociation… et sur quelles bases ?

Tout d’abord remarquons que cette animosité réciproque s’accumule depuis maintenant 40 ans, ce qui explique largement l’attitude de Donald Trump qui, disons, n’est pas un diplomate au sens traditionnel du terme et encore moins au sens oriental.

Comme sur le plan commercial avec le président Xi, il commence par cogner.

Trump pense avoir de bonnes raisons de cogner

D’abord il a des alliés à soutenir. Certes, il a montré aux Européens le peu de cas qu’il faisait d’une alliance. Hier les Kurdes ont été lâchés et demain ce sera peut-être Taïwan…

Mais il y a Israël. L’Iran est un des rares pays musulmans à continuer à le menacer de destruction. Or, Israël constate avec inquiétude un « encerclement » par l’Iran : ce dernier a des bases en Syrie et des lanceurs de missiles vers Israël au Liban via le Hezbollah qui gouverne de fait, et à Gaza. Et Israël se sent à juste titre visé par la production d’armes nucléaires par l’Iran et reprochait à l’accord de Vienne de ne pas en brider suffisamment la production.

Les autres pays musulmans soit ont fait la paix avec Israël (l’Égypte et la Jordanie), soit continuent à être officiellement hostiles, tout en coopérant en pratique (l’Arabie et les Émirats), car ils ont un ennemi commun, l’Iran. Les autres pays musulmans se contentent de proclamer de plus en plus épisodiquement une solidarité avec les Palestiniens, mais on sent qu’ils ont d’autres préoccupations.

Bref, Téhéran inquiète beaucoup Israël, et, pour Trump, Israël ce n’est pas seulement un allié. En effet, pour sa réélection il a besoin du soutien de puissants courants protestants pour lesquels Israël est sacré.

Téhéran inquiète également beaucoup l’Arabie et les Émirats, autres alliés des États-Unis qui se sont eux aussi encerclés avec l’Iran à l’est, un Irak et une Syrie vassalisés au nord et un Yémen chiite au sud. Sans parler des minorités chiites de la péninsule arabique. L’Iran a d’ailleurs déjà attaqué l’Arabie en bombardant il y a quelques semaines sa principale raffinerie.

C’est notamment sous la pression de ses alliés, qui estimaient que l’accord de Vienne n’éliminait pas le risque nucléaire de l’Iran, que Trump a initié la période des tensions actuelles en se retirant de cet accord. Il a aggravé la situation en 2018 en frappant Téhéran de lourdes sanctions économiques, espérant ainsi faire tomber le régime. Il a à cette occasion froissé non seulement l’Europe, mais aussi la Russie et la Chine qui étaient également signataires de l’accord.

On a vu en 2019 le soulèvement du peuple irakien contre l’incurie de son gouvernement et sa soumission à l’Iran. C’est probablement pour détourner l’attention vers les États-Unis que les milices chiites, irakiennes mais aux ordres de l’Iran, ont attaqué leur ambassade.

Trump a réagi en donnant l’ordre d’exécuter Qassem Soleimani. Il montrait ainsi aux Iraniens que Washington répliquerait à toutes les provocations. Il manifestait également son appui à ses alliés saoudiens et israéliens.

On retrouve également ses préoccupations électorales : outre l’appui à Israël, il estime qu’un conflit avec l’Iran soudera le Parti républicain derrière lui.

Par ailleurs, Donald Trump savait (je suppose) que le général Soleimani était détesté par de très nombreux Irakiens et Iraniens, probablement majoritaires. D’abord parce qu’il incarne la répression sanglante contre les civils dans ces deux pays. Ensuite, parce qu’en Irak il incarnait la vassalisation de ce pays à l’Iran, et qu’en Iran il symbolisait les folles dépenses de guerre en Irak, en Syrie au Liban et à Gaza « alors que nous n’avons pas de quoi manger dans notre propre pays ! »

Si l’on ajoute que Washington l’accuse d’avoir fait tuer par ses milices 600 Américains qui se battaient contre l’EI, on comprend qu’un journal aussi prudent que Le Monde écrive que cette exécution était « justifiée, mais pas judicieuse ». Et voilà que le lendemain le même journal estime que finalement Trump n’a pas si mal manœuvré, puisque Téhéran a le choix entre ne rien faire (ou pas grand-chose comme des missiles lancés cette nuit) ou se lancer dans une action spectaculaire qui sera suivie de représailles américaines. Ce qui, dans les deux cas, ruinerait sa réputation dans les États voisins.

Le gouvernement irakien, ou ce qu’il en reste (il est démissionnaire), dénonce la violation de sa souveraineté à la fois par les États-Unis du fait de l’exécution du général, mais aussi par l’Iran qui a bombardé le 8 janvier les bases américaines en Irak.

Les télévisions iraniennes et irakiennes semblent avoir montré au contraire que Soleimani était très populaire. Mais elles ne sont pas libres… je ne suis pas certain, contrairement à la grande presse, que la réaction patriotique ait effacé le souvenir de la répression

Quels sont les risques en cas de guerre ?

La première question qui vient à l’esprit est de se demander si Trump ne va pas répéter les mêmes erreurs que Bush en Irak et qu’Obama en Afghanistan.

L’Iran, ce sont 1 700 000 km² (trois fois la France), 82 millions d’habitants et de nombreux massifs montagneux. C’est beaucoup plus difficile à envahir que l’Irak (440 000 km², 40 millions d’habitants, presque complètement plat, à part la zone kurde que les Américains n’ont pas eu besoin d’attaquer) et même que l’Afghanistan, d’une surface et d’une population voisines de celles de l’Irak, mais montagneux.

Or dans ce dernier pays, l’armée américaine encadrant l’armée nationale n’arrive à contrôler imparfaitement que la moitié du territoire. On peut imaginer ce qui se passerait en Iran où l’armée nationale, de bonne qualité, ne serait pas avec les États-Unis, mais contre eux. Les États-Unis n’essaieront donc vraisemblablement pas une invasion terrestre, d’autant que la politique électorale de Trump est de « faire revenir les boys à la maison ».

Et bien sûr, l’Arabie et Israël sont encore moins capables que les États-Unis d’envahir l’Iran.

Restent les bombardements. Si on est en guerre, on peut cibler n’importe qui, y compris en haut de la pyramide politique. Surtout que, sauf erreur, aucun missile iranien ne pourrait atteindre les États-Unis pour d’éventuelles représailles.

Par contre, Israël est à portée. Non seulement à partir du territoire iranien, mais aussi de Gaza, du Liban et de Syrie.

Quant à la population civile, tant pis pour elle. Les Russes donnent l’exemple en Syrie…

Pourtant, une action diplomatique est possible

En face, la situation de l’Iran est terriblement mauvaise, et serait tellement pire du fait d’une guerre qu’une issue diplomatique peut être tentée. C’est du moins l’avis d’Emmanuel Macron et de l’Union européenne.

Téhéran a toujours fait savoir qu’il était prêt à discuter, à condition d’une levée préalable des sanctions américaines qui l’étranglent. C’est une piste de compromis, car les sanctions sont divisibles par produit et se prêtent à des levées conditionnelles. Mais, lors de négociations « orientales » il ne faut pas abattre ses cartes trop tôt, car elles deviennent des points de départ au lieu d’être un compromis.

Et qui négocierait ? Après la mort du général, on ne voit pas les autorités de Téhéran aller demander à Trump l’ouverture de négociations. C’est donc à l’Europe et à la France de se manifester, éventuellement en coordination avec la Russie et la Chine, cosignataires du traité.

Mais les législatives iraniennes auront lieu en février. Les observateurs estiment que l’action de Trump suscitera une réaction nationaliste qui donnera une majorité aux durs, qui sont opposés à toute négociation et à l’accord de Vienne en général. De plus, les candidats trop réformateurs ou trop désireux de lancer les négociations peuvent être écartés avant le vote par la commission électorale. C’est une autre raison de penser que Téhéran ne prendra pas l’initiative.

Et comme par ailleurs l’Union européenne n’existe pas politiquement, ce serait probablement à Emmanuel Macron de faire preuve d’imagination… et d’une patience de Pénélope car les durs de Téhéran d’un côté, et les gros bras de Trump de l’autre piétineront chaque jour les éventuels progrès de la veille.

Enfin Trump ne sera pas forcément réélu cette année, et le guide suprême de l’Iran aurait un cancer avancé… une incertitude de plus, ou peut-être une chance.

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