Margrethe Vestager n’a pas compris l’économie de l’échange numérique

Trading by Eddy Van 3000(CC BY-SA 2.0) — Eddy Van 3000, CC-BY

C’est la liberté des échanges qui a incité à la production de plus de biens pour pouvoir les échanger. C’est l’ouverture du libre échange qui a permis de réduire la pauvreté dans le monde.

Par Jean-Philippe Delsol.
Un article de l’Iref-Europe

Dans une récente interview, le journal Le Monde (20/12/2019) a demandé à Margrethe Vestager1 quelles étaient ses priorités pour une réforme de la politique européenne de la concurrence.

« Il nous faut tenir compte des nouvelles caractéristiques de l’économie. Depuis cinq ans, par exemple, les plates-formes Internet [Uber, Deliveroo, Airbnb…] se sont énormément développées, on en compte 7000 en Europe.
Autre évolution, qu’il faut intégrer à notre réflexion, les données sont désormais au cœur du business model de nombreuses entreprises : elles leur sont fournies gratuitement mais augmentent leur valeur, c’est un sujet majeur ».

Et elle a déclaré à l’hebdomadaire Le Point

« il faudra se demander s’il ne faut pas trouver un moyen de permettre à leur propriétaire de monétiser [leurs data] ou d’empêcher cette collecte. »

Au fond, ce que reproche la vice-présidente exécutive de la Commission européenne à l’économie numérique, c’est de créer de la valeur. Elle n’a pas compris que c’est pourtant toute l’intelligence de l’économie de marché que de créer de la valeur ajoutée par l’échange.

Non l’échange n’est pas gratuit

C’est vrai que l’économie du numérique repose souvent sur l’accord entre des consommateurs qui acceptent librement que des quantités variables de leurs données personnelles soient utilisées par les entreprises numériques en échange de l’utilisation d’un logiciel ou autre service.

Cette utilisation n’est pas vraiment gratuite, comme elle est trop souvent présentée, puisqu’elle est consentie en contrepartie du droit plus ou moins implicite d’utilisation des données. Mais cet échange est extrêmement profitable pour les deux parties au point qu’il y aurait sans doute bien peu d’utilisateurs de smartphones qui consentiraient à payer un abonnement pour éviter que leurs données soient utilisées par leur fournisseur.

L’échange doit être libre

L’échange est une opération entre personnes libres qui y souscrivent parce que chacune y trouve son compte dans une égalité estimée de ce qui est offert et de ce qui est reçu. L’échange valorise ce que chacun donne au travers de ce qu’il reçoit.

Dans le troc, l’un remet à l’autre quelque chose dont il n’a pas –ou moins– besoin en attendant en retour un bien qu’il désire. Et le miracle de l’échange est que ce qui est reçu peut être valorisé au-delà du prix accepté.

Dans la chaîne de production, une série d’échanges égaux – puisque chaque partie considère nécessairement recevoir la contrepartie attendue à défaut de laquelle elle ne contracterait pas – intervient, à partir desquels chacun essaie d’ajouter de la valeur à sa contrepartie. Le savoir-faire, le talent, l’ingéniosité se combinent pour créer de l’inégalité à partir de l’égalité de l’échange.

Dans la valeur d’un téléphone smartphone, il y a davantage que la valeur additionnée de toutes les petites pièces de métal qui le composent. Celui qui parvient à en faire un objet utile, de qualité et peut-être de valeur, en tirera un prix intégrant une plus-value. La production de chaque objet, la conception de chaque modèle exige non seulement du travail, mais de l’intelligence, du savoir-faire, de la créativité ; elle relève d’un projet qui suppose aussi un pari risqué, dont la récompense n’est pas indue lorsqu’elle n’est pas fondée sur la fraude ou la tromperie du consommateur.

Et c’est dans cette liberté de l’échange des consentements entre vendeurs et acheteurs que va s’établir la part revenant à chacun, toujours égale et toujours productive d’inégalité, sans que jamais la part de chacun puisse être fixée à l’avance.

Cet aléa est hors du contrôle des planificateurs. Il est propre à l’action des Hommes et à leurs comportements imprévisibles et incertains. Il alimente le moteur du progrès au profit de tous, en même temps que l’attribution de valeur à ceux qui ont innové, entrepris, investi. Pour éviter celle-ci, aurait-il fallu empêcher Bill Gates de produire un ordinateur dans son garage, au détriment de tous ceux qui ont bénéficié de ses inventions ?

C’est la liberté des échanges qui a incité à la production de plus de biens pour pouvoir les échanger. C’est l’ouverture du libre échange au niveau mondial depuis la chute du Mur qui a permis de réduire drastiquement la grande pauvreté dans le monde. La qualité et l’ampleur des services numériques basés sur les données sont d’autant plus performants que chaque utilisateur y contribue, ce qui rend l’échange, à son tour et en chaîne – car c’est une sorte de troc – d’autant plus important.

Un bénéfice pour les deux parties

Si de nombreux utilisateurs étaient prêts à payer pour que leurs données ne soient plus utilisées, le service lui-même serait dégradé, voire inopérant.

Conformément à l’observation d’Adam Smith :

« Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ».

En réalité d’ailleurs il s’agit moins d’égoïsme que d’intérêt réciproque. Pour obtenir son dîner, il faut que ce soit aussi l’intérêt de l’autre de le procurer, c’est-à-dire qu’il faut lui offrir le prix qu’il en attend. Ce qui est certain, c’est que la poursuite par chacun de ses intérêts personnels peut conduire à la satisfaction de l’autre dans un échange bien compris, tandis que l’intérêt collectif dit général est généralement douteux.

Plutôt que de s’interroger sur la meilleure façon de contrôler encore et encore les producteurs de services numériques, Mme Vestager ferait mieux de réfléchir au meilleur moyen de leur donner plus d’espace de liberté pour qu’ils poursuivent au mieux leurs innovations au service du bien commun. Mais, au fait, pourquoi Margrethe Vestager se dit-elle libérale ?

Sur le web

  1. Vice-présidente exécutive de la Commission européenne à l’économie numérique.
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