Cette politique bon marché qui mise sur l’ignorance des électeurs

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Les médias sociaux ont changé l’électeur qui désormais se satisfait plus facilement d’une politique bon marché.

Par Pierre Simard.

Des citoyens jusqu’ici apolitiques sont de plus en plus engagés. Ils n’y comprennent pas grand-chose, mais ils aiment bien. C’est la politique bon marché.

L’ignorant rationnel

À la fin des années 1950, l’économiste Anthony Downs a développé le concept d’ignorant rationnel pour désigner ceux qui refusaient d’investir en information politique.

Conséquemment, certains électeurs préfèrent s’abstenir. D’autres, non moins nombreux, se rendent malgré tout aux urnes pour voter par mimétisme, pour le plaisir de s’exprimer ou pour des considérations d’ordre moral.

L’arrivée des médias sociaux a toutefois changé la donne. Même si les ignorants rationnels ont peu d’intérêt pour les émissions d’affaires publiques, ils savent lire un tweet ou un statut Facebook.

Les politiciens peuvent désormais contourner le filtre des analystes politiques et rejoindre directement ceux qui leur faisaient jusqu’ici la sourde oreille. Ils peuvent transmettre un message politique requérant peu d’effort d’assimilation, donc très peu d’investissement en temps et en énergie.

Coûts d’information et d’adhésion

Si les médias sociaux permettent de réduire les coûts d’information, encore faut-il que l’ignorant rationnel puisse adhérer et faire sienne la politique qui lui est proposée.

Or, pour le séduire, il faut lui faire une proposition politique dont les coûts d’assimilation sont quasiment nuls, une politique conforme à ses intuitions préalables ; une offre politique qui a du sens a priori, mais ne demandant aucun investissement d’analyse et de réflexion de sa part. Il faut éviter les propositions contre-intuitives, et ce même si la science le prescrit. Trop coûteux en analyse.

La proposition doit couler de source de manière à ce que l’ignorant rationnel puisse en comprendre les tenants et aboutissants sans efforts. Elle doit aussi apporter une réponse simple, voire simpliste, peu importe la complexité du problème. Le nec plus ultra de la politique bon marché étant bien sûr d’incorporer dans sa plateforme des propositions s’arrimant à un mythe ou à une croyance populaire.

Évidemment, les couleuvres politiques sont non seulement admises, mais largement recommandées. Cela s’explique par le fait que par définition, l’ignorant rationnel n’investira pas dans une analyse de la véracité de l’information qui lui est transmise ni de l’efficacité de la politique qui lui est proposée.

L’offre politique bon marché

Le fameux théorème de l’électeur médian de Duncan Black suggère que les formations politiques s’alignent au centre d’une distribution gauche/droite. Elles cherchent le juste milieu, celui qui divise l’électorat en part égale et leur permet d’espérer gagner l’élection.

Dans ce modèle de référence, les électeurs n’ont pas besoin d’être satisfaits de l’offre politique qui leur est faite, ils se rallient au parti le plus près d’eux. Ils votent par défaut, pour le moins pire.

En suivant cette stratégie, les partis politiques ont trop longtemps ignoré que plus les préférences d’un électeur s’éloignent du centre – donc se déplacent vers les extrêmes de la distribution – moins grand est le bénéfice anticipé d’aller voter. Favorisant d’autant l’ignorance rationnelle de ces électeurs.

La politique bon marché vise essentiellement à séduire ce votant potentiel. Plutôt que de présumer à tort que l’ignorant rationnel se ralliera à une plateforme politique centriste, les politiciens tâchent désormais d’aller à sa rencontre en introduisant dans leur programme des propositions souvent qualifiées de populistes.

Conclusion

Si l’ignorance rationnelle de l’électeur demeure encore bien vivante, elle s’exprime dorénavant d’une manière différente : nous sommes passés de l’ignorant absent à l’ignorant partisan.

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