Trop tôt pour vendre, trop tard pour acheter : la stratégie de la mouche II

Déjà une hausse de près de 8 % pour les marchés d’actions en un mois. L’occasion pour les investisseurs de prendre leurs profits ? Pas forcément. L’occasion pour les retardataires d’acheter ? Pas forcément non plus.  

Par Karl Eychenne.

N’est ce pas un peu excessif ? Une simple annonce, évoquant une signature probable à une date inconnue d’un predeal (entre les États–Unis et la Chine) aux contours encore incertains, et déjà près de 8 % de hausse des marchés d’actions.

Pourtant, il y a un mois à peine, la Terre avait de nouveau tremblé : les indicateurs de confiance les plus surveillés au monde avaient franchi un nouveau cap critique, anticipant un ralentissement important de la croissance économique.

La stratégie de la mouche ?

Désormais, les investisseurs ont deux options possibles :

  • pour ceux qui n’avaient pas cru aux mauvais présages, est-ce l’occasion de prendre leurs profits ? Pas forcément.
    En effet, s’ils ont pu croire au père Noël malgré les apparences (indicateurs en baisse), les nouveaux éléments (annonce de deal) renforcent davantage leur croyance. Plus sérieusement, si le deal prend forme, alors le potentiel d’appréciation des marchés d’actions est plus élevé.
  • pour ceux qui avaient parié sur la fin du monde, est-il encore temps de limiter la casse et de racheter le marché ? Pas forcément non plus.
    En effet, le sophisme de la dépense gâchée nous apprend qu’il est trop tard pour changer d’avis. Plus sérieusement, ce n’est pas une simple annonce de deal éventuel qui pourrait rassurer durablement les entreprises. Il leur faudra bien davantage pour prendre le risque d’initier des investissements conséquents.

En fait non, il y a un troisième type d’investisseur : celui qui n’était pas dans le marché, qui n’a donc pas enregistré de pertes, mais a subi un manque à gagner.

Doit-il changer sa stratégie ? La stratégie de la mouche nous apprend qu’il n’a pas peut – être rien de mieux à faire que de ne rien faire…

Trop tôt pour vendre : pourquoi faut-il croire au père Noël

Ceux-là n’ont jamais été impressionnés par la chute des indicateurs de confiance des industriels, par l’inversion des courbes de taux d’intérêt, par les niveaux d’endettement de nos États ou des consommateurs, par la dégradation des perspectives bénéficiaires des entreprises, par les communications du FMI, de l’OCDE, de la Banque Mondiale, de la Fed, de la BCE, et surtout par les tweets de Trump.

Pour eux, la fin du monde n’était pas une option, il n’y avait qu’une issue possible aux tensions du début d’année : l’annonce d’un deal à venir entre les États-Unis et la Chine, capable à lui seul de balayer tout le reste, comme ces jeux où les mauvais coups s’enchaînent jusqu’à celui qui efface toutes les pertes et vous permet de tout rafler.

Quand même, malgré une certaine tendance à voir la vie en rose, peut-être pourraient-ils se dire : « bon, je dois admettre que c’était quand même quitte ou double, et que cette hausse de 8 % est peut-être une bonne occasion de prendre mes bénéfices ». En effet, après tout qui peut vraiment prétendre que Donald Trump ne twittera pas quelques mots plus agressifs dans quelques jours ?

En fait, il semblerait que ces investisseurs continueront de rester investis pour deux raisons majeures :

  • d’abord, le potentiel d’appréciation des marchés d’actions reste important du point de vue des valorisations. Cela peut paraitre étonnant au vu de la hausse des actions enregistrée et de la remontée des taux d’intérêt qui l’a accompagné : en effet, ces deux éléments entament mécaniquement le potentiel d’appréciation des marchés d’actions ; acheter une action à un prix élevé en se finançant à un taux élevé diminue d’autant l’espoir d’enregistrer une plus-value.
    Et pourtant, ce potentiel a été très peu entamé par rapport à ce qu’il avait pu gagner depuis le début de l’année, principalement grâce à la baisse des taux. Certes, le marché d’actions avait pourtant monté de près de 20 %, mais il aurait dû monter en fait bien davantage si une remontée de la prime de risque requise par l’investisseur ne l’avait pas retenu.
    Aujourd’hui, cette prime reste sur des niveaux élevés, ce qui lui laisse un potentiel de réduction important, d’autant plus important si effectivement un deal est signé et se traduit par un rebond de la confiance des industriels.
  • d’autre part, le comportement de ces investisseurs ne semble pas obéir aux canons de la rationalité. Dit autrement, ces investisseurs auraient témoigné de certaines prédispositions à croire en certains mythes, celui du père Noël prenant tout son sens à l’approche des fêtes de fin d’année.
    Tout a déjà été dit sur les raisons qui justifient l’adhésion à la croyance dans le père Noël :

L’effet d’autorité (la parole des parents, de Donald dans notre cas) et le monopole cognitif qui en découle, le biais de confirmation à travers les preuves de l’existence du Père Noël, l’intérêt à croire et l’infalsifiabilité temporaire de l’existence du Père Noël.

Il faut alors s’interroger sur les raisons qui nous amènent un jour à ne plus y croire : la découverte d’un élément externe provoquant une forme de dissonance (pas de deal), la multiplication de Père Noël (d’annonces de deal), ou la découverte des cadeaux dans le placard avant Noël (le deal est déjà signé depuis longtemps).

Trop tard pour acheter : le sophisme de la dépense gâchée

Ceux-là ne restent pas indifférents à la vue d’un chat noir passant sous une échelle un vendredi 13.

Mais il leur en faut quand même bien davantage pour anticiper une mauvaise nouvelle à venir : des faits tangibles qui fondent un scénario cohérent.

D’une manière générale, leur raisonnement s’appuie sur deux types d’arguments :

  • le passé anticipe l’avenir : si par le passé la baisse des indicateurs de confiance et les inversions de la courbe de taux ont toujours été suivies d’un fort ralentissement économique, alors les mêmes causes produiront les mêmes effets à l’avenir.
  • le passé dévore l’avenir : par exemple, une dette trop élevée, un cycle économique trop mature, des investissements trop faibles, entament le potentiel d’appréciation des marchés pour l’avenir.

Quand même, malgré une certaine tendance à voir le verre à moitié vide, peut-être pourraient-ils se dire : « bon, je dois admettre que je me suis trompé, et que cette hausse de 8 % est peut-être le signe que le deal entre les États-Unis et la Chine se fera, et qu’il anticipe une hausse bien plus forte encore ».

En effet, si le deal est effectivement signé, pourquoi ne pas imaginer qu’il initie un rebond des indicateurs de confiance des industriels sur des plus hauts ?

En fait, il semblerait que ces investisseurs continueront de rester vendeurs pour deux raisons majeures :

  • d’une part, malgré le rebond déjà enregistré de près de 8 %, nous avons vu dans la première partie que le potentiel d’appréciation des marchés d’actions restait très important. Dit autrement, les investisseurs témoignent encore d’une retenue certaine avant de rallier à son juste prix le marché.
    S’ils n’y croient pas vraiment, peut-être est-ce parce qu’il n’y a pas encore de raison suffisante d’y croire ? D’ailleurs, il faut rappeler que l’on parle d’un deal qui n’est toujours pas signé, et qui ne serait qu’une première étape vers d’autres deals aussi incertains.
    Enfin, même si un deal était signé, cela suffira t’il à convaincre durablement les entreprises que tout va s’arranger ? Que la mondialisation n’est pas tout à fait enterrée, et l’ère du régionalisme pas tout à fait validé ?
  • d’autre part, ces investisseurs pourraient être victimes de ce que l’on appelle le sophisme de la dépense gâchée : lorsque l’erreur, la perte, est tellement importante que l’on refuse de l’admettre, que l’on cherche à se convaincre que l’on a raison malgré les évidences.
    Il existe différentes illustrations de ce type de situation : le bus qui n’arrive pas mais que l’on attend car il va forcément arriver ; le joueur de poker qui perd sa chemise mais qui se dit que la chance va forcément tourner.
    Ce type de biais cognitif s’expliquerait même par la sélection naturelle :

Si vous vous engagez sur un chemin, vous dépenserez de l’énergie, qui sera largement compensée par la nourriture qui vous attend. Mais si il n’y a rien ? La personne pourrait revenir sur ses pas et chercher ailleurs. Mais vous aurez alors beaucoup dépensé pour RIEN. Et ça ce n’est pas acceptable dans notre programmation cérébrale.

Conclusion : la stratégie de la mouche II

Enfin, il y a celui qui avait choisi de rester sur la touche, à regarder ceux qui avaient décidé de croire au père Noël profiter de la hausse des marchés d’actions, et regarder ceux qui avaient décidé de croire aux mauvais présages subir des pertes importantes.

Ceux-là que doivent-ils décider de faire maintenant ?

Peut-être qu’ils ne doivent rien changer du tout, autrement dit peut-être doivent-ils continuer de regarder passer le train, dans un sens ou dans l’autre.

Ce type de stratégie n’est pas dénuée de sens : elle serait celle qu’emploie la mouche lorsqu’elle est immobile et qu’un danger menace… elle choisirait alors de rester immobile, imaginant qu’on ne la remarque pas ?

Deux remarques : notre stratégie de la mouche ne fonctionne pas si la mouche est en mouvement, ce qui dans notre cas correspondrait aux cas de l’investisseur qui croit au père Noël ou à l’investisseur qui refuse la dépense gâchée.

Enfin, nous parlons ici de la stratégie la mouche II, puisqu’une première stratégie de la mouche existe déjà, celle décrite par l’historien futurologue Yuval Noah Harari :

Petite, faible, la mouche est bien incapable de déplacer ne serait-ce qu’une tasse. Alors, elle trouve un éléphant, pénètre dans son oreille, et bourdonne jusqu’à ce qu’enragé, fou de peur et de colère, ce dernier saccage la boutique.

Finalement, nos trois types d’investisseurs en arrivent à la conclusion qu’ils ne doivent rien changer à leur comportement, malgré le rebond de 8 % déjà enregistré.

Évidemment, un seul aura raison.

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