Retraites par répartition : Bruno Le Maire brouille les pistes

Bruno Le Maire by Fondapol (CC BY-NC-ND 2.0) — Fondapol , CC-BY

Depuis soixante-quinze ans, personne n’a jamais demandé aux Français s’ils préféreraient un système de retraite par répartition, par capitalisation ou un régime mixte.

Par Pascal Dray. 

Bruno Le Maire a récemment déclaré que les Français étaient « tous attachés » au système de retraite par répartition mis en place après la Seconde Guerre mondiale.

Ils y sont effectivement « attachés » mais par le monopole public et non pas par le cœur. Par cette assertion sans preuve, Bruno Le Maire illustre parfaitement la théorie de l’illusion fiscale.

En réalité, les Français n’ont pas le choix. L’assurance vieillesse mise en place en 1945 dans un pays ruiné par la guerre et l’occupation, est un monopole d’État. Depuis soixante-quinze ans, personne n’a jamais demandé aux Français s’ils préféreraient un système de retraite par répartition, par capitalisation ou un régime mixte.

La théorie de l’illusion fiscale part du fait qu’en séparant la perception des coûts et avantages, l’intervention de l’État fausse systématiquement l’intérêt que les gens ont à s’informer sur les services publics, dont la retraite fait partie comme l’ensemble des assurances sociales.

La confiscation de la liberté de choix crée l’attachement forcé de l’usager

Pour se représenter la confiscation de notre liberté du choix, il faut nous imaginer – à l’inverse du politiquement correct – comme un consommateur arpentant un supermarché qui déciderait brusquement d’imposer à ses clients les règles de décision du système politique démocratique.

Ainsi, au lieu de pouvoir choisir des boîtes de haricots et des écrous, des lasagnes, des trottinettes, des jeux vidéo, des livres, des ordinateurs et des bandes dessinées dans les rayons, quand il le veut et aussi souvent qu’il le souhaite, l’usager-client n’aurait que le choix de voter tous les deux ou trois ans.

Son vote se retrouve noyé entre des milliers, voire des millions d’autres votes, lui demandant de se déterminer entre deux types de caddies contenant un assortiment qu’il n’aurait absolument pas choisi. Le contenu, choisi par d’autres, serait en fait presque identique pour des raisons de concurrence électorale. Car dans cette situation, les camps politiques cherchent à attirer l’électeur du milieu, le plus susceptible de changer d’avis et de faire la décision.

Au lieu de pouvoir décider combien il dépense, quoi acheter, et de ne rien payer s’il n’a rien trouvé qui lui plaise, l’usager-client serait contraint de livrer la moitié de son revenu en échange de fournitures plus ou moins régulières de cet assortiment décidé par d’autres. Les rayons contiendraient non seulement toutes sortes de choses qu’il n’a pas demandées et qu’il n’aurait jamais accepté de payer s’il en avait eu le choix mais aussi des produits qui lui répugnent, voire dont il combattrait la production si on lui en laissait les moyens.

En outre, disposant ainsi contre leur gré de la moitié du revenu des clients-usagers, les dirigeants du supermarché entreprendraient de distribuer aux uns aux dépens des autres, prenant davantage à des groupes politiquement faibles et distribuant à leurs dépens des cadeaux à toutes sortes de groupes politiquement puissants. Ce processus d’exploitation se parerait de grands mots tels que « solidarité » et « justice sociale ».

Bien entendu, pour éviter que ces clients-usagers les plus opprimés ne cherchent à se soustraire à l’arbitraire d’un tel processus, la direction du supermarché ferait en sorte que tous les autres supermarchés soient soumis à la même règle, pour éviter une « concurrence destructrice », censée porter atteinte à ses « valeurs », tellement préférables aux méprisables « valeurs marchandes ».

Elle priverait dans la pratique ses « clients-usagers » des moyens de choisir l’école de leurs enfants, les forçant dans les faits à les enrôler dans des écoles sous son contrôle ; de même, elle flatterait et subventionnerait les journalistes pour qu’ils exaltent la « citoyenneté ».

C’est ainsi que le système démocratique en use vis-à-vis de ses « citoyens » et que nous avons perdu l’habitude de comparer le peu d’options qui nous restent à la liberté naturelle qui devrait demeurer notre référence.

Un pouvoir de décision factice contribue à l’illusion

N’est-ce pas ce système qui fait constamment mine de nous demander notre avis et ne voit-on pas sans arrêt des gens donner leur opinion sur tout ? Qu’est-ce donc qui rend ce simulacre si convaincant, quelle est la technique qui entretient chez nous l’illusion du choix, alors qu’en fait on nous l’a confisqué et qu’on nous le confisque de plus en plus ?

Un aspect essentiel de cette forme d’illusion est qu’on passe son temps à nous demander de choisir dans des conditions où nous n’avons en réalité aucun pouvoir réel de choisir.

Lorsqu’on demande à un cadre moyen de moins de cinquante ans s’il préfère une automobile de la marque Renault dans le segment haut de gamme à une BMW, c’est une question qui a un sens parce qu’il peut mettre l’une et l’autre à l’épreuve, qu’il l’a éventuellement déjà fait, et surtout qu’il a toujours pu effectivement choisir entre une Renault et une BMW.

En revanche, lorsqu’on interroge un quidam pour savoir s’il est satisfait d’un prétendu « service public », quoi qu’il puisse répondre, ça ne changera rien au fait qu’il est obligé de passer par ce service.

On ne lui demande jamais

  • qui pourrait lui offrir d’autres services,
  • quels seraient ces services et s’ils lui conviendraient davantage,
  • ce qu’il pourrait faire de son argent si le prétendu service public ne le lui avait pas été imposé.

Lorsque des prétendus services publics se sont ouverts à la concurrence, ces usagers-clients prétendument satisfaits du monopole, ont exercé leur nouvelle liberté de choisir de nouveaux fournisseurs et acheter les nouveaux services non fournis auparavant. Il suffit de constater l’explosion du marché de la téléphonie fixe et mobile en France le jour où le monopole de France Telecom est tombé.

Le droit de vote ne donne au citoyen aucun pouvoir de décision réelle et par conséquent n’exprime aucun choix informé sur la réalité des alternatives.

Ce n’est pas en tant que citoyen que le cadre moyen de moins de cinquante ans fait réellement des choix mais parce qu’il est libre d’acheter directement Renault ou BMW. C’est une imposture que d’interroger les gens sur des choix qu’ils ne peuvent pas réellement faire, de même que c’est une usurpation que de les priver de la possibilité de choix qui seraient à leur portée.

Le professeur canadien Jean-Luc Migué, économiste des choix publics, résume ainsi les raisons d’être de ce qu’il appelle l’ignorance rationnelle des décideurs, et particulièrement de l’électeur, dans un cadre de collectivisation :

« Lorsqu’une personne achète une voiture, les deux conditions nécessaires pour qu’elle exprime un choix rationnel sont remplies : le choix individuel est décisif, et l’enjeu personnel est grand. L’intérêt personnel de l’acheteur est de choisir la voiture qui lui conviendra le mieux. Prudence et circonspection s’imposent naturellement à lui. Il recherchera rationnellement toute l’information dont il a besoin.

[…]

Supposons maintenant que la décision d’achat […] soit déterminée non plus par sa préférence personnelle, mais par le résultat d’un vote acquis à la majorité d’un groupe dont il fait partie. L’enjeu – l’acquisition du véhicule, sa conduite – restera le même. Mais son pouvoir sur l’issue du scrutin deviendra quasi insignifiant. […] L’acheteur n’est plus guère motivé à acquérir l’information qui permettrait de déterminer le meilleur choix. Il ne saura pas ce qu’il gagne, ou perd, à acquérir tel véhicule plutôt que tel autre.

[…]

C’est ainsi que, dans nos démocraties contemporaines, une large part de la population ne connaîtra jamais la nature des dommages réels qui résultent pour elle de ce que le mode de fonctionnement majoritaire de nos marchés politiques lui impose le choix de certaines institutions (étatiques) plutôt que d’autres (comme le marché).

[…]

De leur côté, les hommes politiques supportent rarement les conséquences directes de leurs décisions. À la limite, ils ne sont personnellement concernés ni par la décision, ni par les conséquences de leurs choix. Les deux éléments exigés par les économistes comme condition d’un choix rationnel sont alors absents. »

La théorie de l’illusion fiscale établit que seuls les choix correctement informés sont les choix responsables, faits par des individus qui en maîtrisent l’enjeu concret et en subissent les conséquences. Chacun a le droit de décider de ses propres affaires. L’étatisme est toujours antidémocratique, puisque les hommes politiques y décident à la place du peuple, alors que la démocratie consiste en ce que le peuple choisisse.

Pour reprendre en main une partie de notre liberté de choix, réclamons notre salaire complet, la véritable valeur de notre travail et choisissons nous-mêmes nos systèmes d’assurances sociales. Ainsi, nous verrons bien si – comme le prétend Bruno Le Maire –nous sommes vraiment attachés de cœur aux assureurs publics en situation de monopole.

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