Hôpital de Longué-Jumelles : public… et déliquescent

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Une croyance idéologique en la supériorité technique et morale de l’État couplée à la détestation de l’esprit d’entreprise : voilà qui explique de nombreuses catastrophes financières publiques.

Par Nathalie MP.

Stupeur et tragédie à Longué-Jumelles dans le Maine-et-Loire ! Son hôpital public tout beau tout neuf pourrait être racheté par un groupe privé, une première dans l’histoire de notre tout beau tout bon système collectif de santé !

La CGT, majoritaire, n’a pas tardé à faire part de ses récriminations indignées devant ce qui lui apparait comme un « dangereux précédent », allant jusqu’à considérer que la situation financière et médicale catastrophique de l’établissement pointée depuis des années par la Cour des comptes ne serait qu’une détérioration volontairement orchestrée afin de mieux faire accepter une privatisation.

Dans le contexte de la grogne des personnels soignants et la perspective des élections municipales, le syndicat compte donc bien tout mettre en œuvre pour que l’hôpital de Longué-Jumelles reste « 100 % public ». Il en va du statut de ses 80 fonctionnaires, il en va de leurs conditions et de leur temps de travail – dont la rumeur dit que le repreneur potentiel LNA Santé fait bosser ses équipes 12 heures par jour – et il en va du prix de journée demandé aux résidents qui pourrait grimper de 62 à 67 euros avec le passage au privé (vidéo, 01′ 31″) :

 

Mais quoi qu’en dise la CGT, le projet de reprise n’a pas surgi soudain d’une volonté particulièrement privatisatrice des autorités de tutelle de l’établissement, à savoir l’Agence régionale de santé (ARS) des Pays-de-la-Loire et le Conseil départemental de Maine-et-Loire.

Il a fini par s’imposer à elles devant l’accumulation absolument accablante des faits de mauvaise gestion auquel le Centre hospitalier (CH) de Longué-Jumelles (6800 habitants) est soumis depuis qu’un premier rapport de la Chambre régionale des comptes (CRC) des Pays-de-la-Loire rendu en 2008 avait mis en évidence sa dégradation financière continue.

Accueillant essentiellement des personnes âgées de 80 ans et plus, il emploie 150 personnes pour une capacité (largement sous-employée) de 150 lits dont 85 en EHPAD, 35 en unité de soins de longue durée et 30 en soins de suite.

Il vient d’être entièrement rénové pour un coût de 25 millions d’euros après une « cavalerie financière » de plus : le plan de financement du nouveau bâtiment n’était pas sincère, les travaux ont démarré alors que les banques avaient refusé de suivre et l’ARS a dû venir une nouvelle fois à la rescousse à hauteur de 7,4 millions d’euros pour que le chantier reprenne.

Dans son rapport de 2017, la CRC souligne que :

« In fine, cette reconstruction, née de la volonté d’édifier une vitrine plus que de répondre adéquatement aux besoins réels, a compromis l’avenir de l’établissement. »

Et de conclure sans fioritures inutiles que :

« L’établissement ne présente aucune perspective de rétablissement durable dans sa structuration actuelle et sans aides financières de la tutelle. »

Non sans avoir rappelé auparavant que les « insuffisances nombreuses » relevées antérieurement restaient entièrement valables en 2017 : qu’on parle de la gouvernance de l’établissement, de la gestion des ressources humaines, de l’activité médicale de l’hôpital, de la démarche qualité ou de la gestion financière, tout est entaché d’irrégularités, rien n’est fiable, rien n’est sincère.

L’environnement de travail est jugé dégradé, nécessitant de nombreux besoins de remplacement coûteux – un turnover dont les résidents se plaignent – tandis que la « cavalerie budgétaire » est devenue la règle pour masquer la dérive comptable récurrente.

Conséquence de ce peu glorieux palmarès, la Cour des comptes accorde une place spéciale au CH de Longué-Jumelles dans son rapport annuel 2018 sous le titre « Un établissement en survie artificielle ». Reprenant à son compte toutes les remarques de la CRC, la Cour évalue la durée de désendettement de l’établissement à 117 ans dans les conditions actuelles – un chiffre aberrant qui ne fait que refléter la faillite complète de l’entité.

Elle relève en outre que l’hôpital a lancé ses travaux de rénovation sans avoir « tiré les conclusions de sa mauvaise organisation antérieure ni actualisé la définition de ses besoins ». Il en résulte des coûts d’entretien exorbitants, des espaces inutilisés et, fond du problème, une qualité de prise en charge des patients qui laisse nettement à désirer.

On est loin de l’image véhiculée par la CGT selon laquelle la gestion publique garantirait à elle seule la qualité des soins tandis qu’une gestion privée signifierait inéluctablement renchérissement et dégradation du service pour alimenter les profits des capitalistes de la santé. C’est oublier que le prix de journée à 62 euros n’est jamais qu’un affichage de façade qui ne signifie rien puisque l’endettement colossal de l’hôpital pèse sur l’ensemble des contribuables actuels et futurs.

« On est en colère, dégoûtés, parce qu’on a fait des efforts monumentaux ! » s’exclament pourtant les délégués CGT face à la perspective de la privatisation. Remarque inquiétante. On n’ose imaginer ce qu’il en serait de l’hôpital si les « efforts » avaient été un tout petit peu moindres.

Incapable de vivre sans la perfusion financière continue de l’ARS, l’établissement, bien que neuf, court le risque de « la fermeture pure et simple » si les aides devaient prendre fin. La Cour des comptes recommande donc qu’il soit fusionné avec le Centre hospitalier de Saumur pour « garantir une montée en qualité de la prise en charge ».

Finalement, en mars 2019, les deux autorités de tutelle ont décidé de lancer un appel à repreneur et elles ont reçu deux propositions :

  • celle, privée, de LNA Santé qui s’engage à reprendre les personnels et à maintenir l’offre de soins à un tarif journalier « abordable » pour 18,5 millions d’euros (bâtiment et activité) plus des travaux d’aménagement de 4 millions d’euros
  • celle de l’hôpital public de Saumur qui nécessiterait une aide annuelle de l’ARS de 600 000 euros pour équilibrer les comptes.

L’affaire n’est pas encore tranchée – elle devrait l’être sous peu – mais la ministre de la Santé Agnès Buzyn a déclaré récemment au micro d’Europe 1 (à partir de 10′ 30″) que la privatisation n’était « pas son modèle » :

« Mon projet aujourd’hui n’est pas de faire rentrer des capitaux privés dans l’hôpital public. »

Pour elle, l’hôpital de Longué-Jumelles est une exception très particulière qui n’appelle pas de remise en cause fondamentale du fonctionnement global du secteur public. Position audacieuse dans la mesure où les comptes de la Sécurité sociale sont partis pour se dégrader dans des proportions alarmantes en 2019 et 2020.

Il est certainement très rassurant de parler « d’exception » chaque fois que quelque chose se met à débloquer dans nos monopoles publics. On a même été jusqu’à inventer la formule de « l’exception française » – culturelle, sociale, éducative… – pour tenter de justifier le fait que la gestion publique appliquée à de multiples domaines est une source intarissable de déficits et de gaspillages de l’argent des contribuables, redistribution et justice sociale obligent.

Il n’empêche que l’histoire de l’hôpital de Longué-Jumelles, mélange détonnant d’incurie des pouvoirs publics et de folie des grandeurs d’élus en mal de beaux équipements, en rappelle beaucoup d’autres du même genre.

Comme à Notre-Dame-des-Landes, comme au musée des Confluences de Lyon, comme dans le projet du Grand Paris Express, comme dans l’affaire des faux steaks hachés – la liste s’étire à l’infini – des fonctionnaires et des élus prennent des décisions grandioses sur des sujets pour lesquels ils n’ont aucune responsabilité financière personnelle.

La recette infaillible pour l’échec. Selon la classification de Milton Friedman sur les quatre façons de dépenser de l’argent, les administrations publiques sont typiquement des entités qui dépensent l’argent des autres pour les autres, avec pour conséquence principale de n’avoir aucune considération ni pour le prix de ce qu’elles achètent ni pour la qualité qu’elles obtiennent en échange. Quand la catastrophe survient, elle est noyée dans une dette qui dépasse maintenant les 2400 milliards d’euros, c’est-à-dire presque 100 % du PIB.

Ce n’est qu’après coup, à la lecture des rapports de la Cour des Comptes, que l’on constate une malheureuse « exception » que l’on s’empresse d’oublier en se persuadant comme Mme Buzyn que la privatisation n’est pas le modèle de la France et que les Français sont très attachés à leur système public de santé.

Au niveau de déliquescence des services publics où l’on en arrive de moins en moins exceptionnellement, c’est faire preuve, hélas, d’un aveuglement volontaire que seule la croyance idéologique en la supériorité technique et morale de l’État couplée à la détestation de l’esprit d’entreprise et à la méconnaissance du rôle du profit peut expliquer.

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