Avec le numérique, le journaliste n’est plus protégé

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Avec le numérique, le journaliste n’est plus protégé

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 2 novembre 2019
- A +

Par Rick Falkvinge.

L’usage par les journalistes de documents physiques obtenus grâce à des fuites était – et est encore – protégé par les lois. Mais les documents électroniques qui ont fuité exposent aujourd’hui les journalistes à des poursuites…

Comme on peut le voir clairement dans les épisodes précédents que nous vous avons déjà livrés, c’est la perte de certaines libertés dont nous disposions encore assez récemment, avant que le passage au tout-numérique ne nous en prive.

Dans le monde analogique de nos parents, les fuites vers la presse étaient fortement protégées des deux côtés – à la fois pour l’informateur et pour le journaliste qui recevait les informations. Dans le monde numérique de nos enfants, on s’en est débarrassé sans coup férir en discutant d’autre chose sans aucun rapport. Pourquoi nos enfants du numérique ne bénéficient-ils pas des mêmes mesures de protection ?

Le journaliste a perdu le droit de protéger les données

Un autre domaine dans lequel les droits à la vie privée n’ont pas été conservés lors du passage de l’analogique au numérique est le journalisme, une gamme d’activités variées que nous considérons comme un important contre-pouvoir dans notre société.

Lorsque quelqu’un donnait des documents physiques à un journaliste d’investigation, c’était une action analogique protégée par les lois fédérales et d’États, parfois même par la Constitution. Lorsque quelqu’un donne un accès numérique à cette même information au même type de journaliste, selon la façon dont nous travaillons aujourd’hui et dont nos enfants travailleront à l’avenir, cet acte est au contraire susceptible d’être poursuivi en justice tant pour celui qui donne que pour celui qui reçoit.

Pour illustrer mon propos, voici un exemple tiré de la réalité.

Au cours des élections de 2006 en Suède, la réprobation a été générale contre l’hygiène numérique désastreuse du parti au pouvoir à l’époque (oui, le même gouvernement qui a plus tard géré la pire fuite gouvernementale qui ait jamais eu lieu). Un nom d’utilisateur et un mot de passe qui circulaient donnaient un accès complet aux serveurs de fichiers les plus confidentiels de l’administration du Parti social-démocrate, depuis n’importe où. Ce nom d’utilisateur appartenait à Stig-Olof Friberg, qui utilisait son surnom sigge comme nom d’utilisateur, et le même sigge comme mot de passe pour accéder à des fichiers très confidentiels via le réseau sans fil ouvert, non-chiffré, des bureaux du Parti social-démocrate.

Appeler cela « mauvaise sécurité opérationnelle » est un doux euphémisme. Notez bien qu’il s’agissait, et qu’il s’agit encore, d’institutions et de personnes auxquelles nous faisons confiance pour établir une politique de bonne protection des données sensibles des citoyens.

Cependant, en arrière-plan, il y avait aussi le détail plus important : certains journalistes politiques avaient connaissance de ces identifiants, comme le journaliste politique le plus (tristement) célèbre de Suède, Niklas Svensson, qui avait utilisé ces identifiants comme outil journalistique pour avoir un aperçu du fonctionnement du parti au pouvoir.

C’est là que cela devient intéressant, parce que dans le monde analogique, ce journaliste aurait reçu des fuites sous la forme de copies de documents, remises physiquement, et les fuites à la presse de cette manière analogique étaient et sont toujours une activité extrêmement protégée par la loi et par certaines Constitutions. En Suède, dans ce cas précis, vous pouvez même aller en prison pour avoir discuté à la machine à café du bureau de la source des fuites à la presse. C’est pris très au sérieux.

Cependant, dans ce cas, ce ne sont pas des documents qui ont été fournis au journaliste, mais une clef pour accéder aux documents numériques – les identifiants absolument pas sécurisés sigge/sigge – et il a été condamné par un tribunal pénal pour intrusion électronique, bien qu’effectuant un travail journalistique dont l’équivalent analogique est clairement protégé.

Combien d’événements resteraient cachés ?

Il est intéressant d’observer de façon rétrospective combien d’événements d’importance critique n’auraient jamais été dévoilés si la poursuite judiciaire du journalisme numérique avait été appliquée au journalisme analogique.

Par exemple, prenons le cas de la fuite COINTELPRO, quand des militants ont copié des documents depuis un bureau du FBI pour révéler une opération illégale dissimulée de la part des forces de l’ordre, destinée à discréditer des organisations politiques, basée uniquement sur leur opinion politique (ce n’est pas ce que les forces de l’ordre sont censées faire, d’une manière générale). Cette fuite a eu lieu quand des militants épinglèrent une note sur la porte du bureau du FBI le 8 mars 1971 indiquant « Merci de ne pas verrouiller cette porte ce soir », revinrent au milieu de la nuit quand les locaux étaient déserts, trouvèrent la porte déverrouillée comme demandé, et prirent (volèrent) environ 1000 documents classifiés révélant les pratiques illégales.

Ces documents ont ensuite été envoyés par la poste à plusieurs organismes de presse. Ce vol a eu pour résultat la divulgation de certains des documents les plus accusateurs pour le FBI, parmi lesquels plusieurs détaillaient l’usage que l’agence faisait d’employés de poste, d’opérateurs téléphoniques, etc., pour espionner des lycéens noirs et différents groupes de militants noirs non-violents, selon Wikipédia. Et voici le truc dans ce contexte : bien que les personnes ayant volé les documents pouvaient et auraient été inculpées pour ce fait, il était impensable d’inculper de quoi que ce soit les journalistes les recevant.

Ce n’est plus le cas.

Tel que fonctionne aujourd’hui le monde, nos enfants de l’ère du numérique ont perdu le droit de faire fuiter des informations à des journalistes ; cette activité était pourtant considérée comme acquise et même d’une importance cruciale pour l’équilibre des pouvoirs dans le monde analogique de nos parents. Nos enfants du numérique qui travaillent comme journalistes ne peuvent plus recevoir impunément des fuites montrant un abus de pouvoir. Il est tout à fait raisonnable qu’ils aient au moins le même ensemble de libertés dans leur monde numérique que nos parents ont eu dans leur monde analogique.

La vie privée demeure de votre responsabilité.

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  • Les journalistes ont creusé leur propre tombe en n’effectuant pas le travail de vérification ou d’explicitation qu’on attendrait d’eux, mais en se contentant de lancer des scoops bien scandaleux pour attirer les mouches. S’ils étaient utiles, on ne manquerait pas de se donner la peine de passer par les canaux protégés pour leur communiquer les informations. A eux d’en tirer les conséquences.

    • Le plus critique étant qu’il n’y a plus de journalistes, mais plutôt des commentateurs/chroniqueurs de l’information… Plus simplement, des générateurs de bruit et d’idéologies au dessus de l’actualité… Ils sont finalement ce qu’ils refusent : des simples OTT…

  • Personne ne nous protège des journalistes, pourquoi devraient ils être protégés?
    Voir l’affaire du glyphosate, qui n’est qu’une baudruche journalistique…
    Voir la promotion échevelée du « bio » qui n’est qu’une vaste escroquerie journalistique….
    Voir le « contrat » mis sur le diésel qui est une grossière manipulation des médias et de leurs journaleux serviles….

  • Curieux article. Surtout pour un défenseur des libertés (seulement numériques, visiblement).
    Finalement, de quoi se plaint l’auteur ? Que les lois protégeant la propriété privée, le gênent dans son business ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit in fine.

    La transmission d’informations appartenant à un tiers (sans l’accord de ce tiers) pour une diffusion par un journaliste n’est toléré que parce que cela permet la révélation d’actes illégaux. Et encore, la tolérance est limitée à l’impossibilité à la Justice de réclamer au journaliste de révéler ses sources et de le poursuivre pour cela. Si la personne volée peut prouver qui est son voleur, cela ne l’empêche pas de lancer une procédure contre celui-ci. Car il ne faut pas oublier qu’à la base, il s’agit d’un vol (informations, documents, données…etc) effectué par l’informateur (dit « lanceur d’alerte ») qui prend un risque légal (voire plus si le volé n’hésite pas à utiliser des moyens radicaux pour régler ses problèmes de confidentialité). Le journaliste ne pourrait être accusé que de recel de biens volés, il est relativement préservé.

    L’auteur joue sur les mots. Le fournisseur d’informations numériques et le journaliste peuvent bénéficier de la même protection que celui qui fournit des données physiques (document papiers par ex). Il suffit que l’informateur charge ces données lui-même sur un support (clé USB, CD-Rom…etc) pour ensuite les remettre au journaliste (voire même qu’il les lui envoie par internet). Comme Snowden par exemple.

    Cependant, certains informateurs ont commodément trouvé le moyen de diminuer leur risque en donnant au journaliste les clés d’accès à un domaine privé, charge au journaliste d’aller y chercher les infos. L’informateur ne prend pratiquement aucun risque et le journaliste en prend bcp plus qu’avant car il s’agit de la violation d’une propriété privé. Il est évident que nos journalistes n’aiment pas se trouver en 1ère ligne d’éventuelles poursuites… Même quand il s’agit de défendre la Vérité. 🙂

    Donc que propose notre grand défenseur des libertés ? De diminuer les droits de protection de la propriété privée. Défenseur des libertés numériques? Enfin, des siennes surtout.

    • Merci d’avoir pris la peine de décortiquer clairement cet imbroglio rhétorique pour remettre les pendules à l’heure.
      Il aurait suffit d’aller faire un petit tour sur le site de ce parti pirate pour vite comprendre leur vraie nature et se poser la question du bien-fondé de leurs publications sur Contrepoints !
      L’article précédent du 3 juin était encore plus caricatural que celui-ci : une affirmation provocatrice dans le titre, étayée par aucun élément, et la totalité du développement de l’article sur les conséquences de cette affirmation.
      Le tout enrobé de bon mots bien choisis pour le public ciblé, une petite dose de « c’était mieux avant » … et les gogos sont tombés dans le panneau !

  • Un privilege en moins est toujours une bonne chose surtout que maintenant tout le monde est journaliste , cameraman,realisateur ,scenariste,ecrivain , bref , un loi pour tous et tous egaux devant la loi…et puis la presse et sa carte n’a plus lieu d’être ,il n’y a plus de presse ni de journalistes.

    • Effectivement. On peut se demander pourquoi un journaliste serait protégé, alors qu’un particulier qui divulguerait l’information obtenue par le même moyen ne le serait pas.

  • En France, existe en matière pénale le secret de l’instruction. Passe encore que les journalistes puissent divulguer sans être inquiétés ce qui en relève. Mais ils ne le peuvent que suite à une violation de la loi. Il serait normal que l’auteur de cette violation soit poursuivi s’il était démasqué par un moyen quelconque.

  • claude henry de chasne
    2 novembre 2019 at 7 h 23 min

    Le probleme n’est pas tant les données accessibles par un tiers , que l’usage qu’on en fait!
    Prenons en france par exemple.; une simple accusation par mediapart , fondée sur un soupçon , habillement relayée par la puissance médiatique , permet d’éliminer un opposant politique..
    Sans conséquence judiciaires, une fois la vérité rétablie… pourquoi se gêner?

  • Dans la vraie réalité, le numérique a permis une publication massive de documents classifiés sans commune mesure avec ce qui était disponible via le journalisme classique dans les décennies (siècles) précédentes.
    Les états cherchent à se prémunir en tapant sur quelques gros poissons comme Assange, mais c’est un combat perdu d’avance et ça craque de tous les côtés.

  • Les commentaires sont fermés.

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