Les Libanais entre exaltation et angoisse, vent debout contre la corruption des élites

Ce fut la taxe de trop pour les Libanais qui sont descendus en masse manifester leur colère contre le système corrompu et kleptocrate de la classe dirigeante.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Les Libanais entre exaltation et angoisse, vent debout contre la corruption des élites

Publié le 23 octobre 2019
- A +

Par Jihane Sfeir.
Un article de The Conversation

Tout a commencé avec l’annonce du projet de taxe sur les appels WhatsApp lancé le 17 octobre dernier. Ce fut la taxe de trop pour les Libanais qui sont descendus en masse manifester leur colère contre le système corrompu et kleptocrate de la classe dirigeante. « Tous ! Ça veut dire tous ! » (Kellon ya’ni kellon), fut le slogan lancé dès le début des mobilisations, appelant au départ tous les dirigeants de toutes tendances politique et appartenance religieuse. Le gouvernement de Hariri accusé de corruption et de népotisme est contesté par les Libanais qui réclament sa démission.

Aucune des figures connues de la classe politique libanaise n’est épargnée. Ils vilipendent aussi bien Nabih Berri, chef du mouvement chiite Amal et président du Parlement, que Michel Aoun, président de la République et fondateur du parti chrétien le Courant patriotique libre ainsi que son gendre Gebran Bassil ministre des Affaires étrangères. Saad Hariri, Premier ministre et chef du parti sunnite al Mustaqbal, Walid Joumblatt chef druze du Parti socialiste progressiste, Samir Geagea ministre et chef des Forces libanaises chrétiennes et enfin Hassan Nasrallah, icône sacrée presque intouchable de la résistance contre Israël et chef du parti chiite le Hezbollah n’échappent non plus à leur rage.

Contre la corruption

Tous doivent dégager, tous « puent la corruption et le vol systématique » des biens de l’État. Ces hommes politiques, seigneurs de la guerre civile (1975-1991) qui règnent encore sur le Liban ont construit leur pouvoir sur le clientélisme et la captation des fonds publics. Joumblatt, Berri, Geagea ou Aoun ont tous participé à la guerre civile. Hariri a hérité du pouvoir de son père et Nasrallah justifie sa légitimité par la résistance armée contre Israël.

Ils ont posé les bases d’une économie de guerre mettant à genoux un pays entier. Près de 30 ans après la fin de la guerre, rien n’a changé : le système d’éducation et de santé publique est en faillite et la pénurie d’électricité et d’eau potable est chronique. Dans les deux cas le privé prend le relais du public, rendant la vie des citoyens chère et difficile.

Les Libanais en manifestant expriment leur colère contre des politiciens qui ont « volé le pays » et l’ont plongé dans une crise économique sans précédent avec une menace de dévaluation de la livre libanaise. Ainsi, malgré les aides internationales, notamment le programme d’aide pour la réforme de l’État lancé à Paris lors de la conférence Cèdre en avril 2018, les hommes politiques libanais n’ont pas réussi à assainir les institutions libanaises et leurs promesses de réformes arrivent aujourd’hui un peu tard…

Le confessionnalisme mis à mal

Les manifestations expriment aussi le rejet du système confessionnel créé il y a 100 ans par le mandat français et qui devait être réformé à la fin de la guerre civile lors de la signature des accords de Taëf en 1989. Le slogan « Lâ Islâm wa lâ massihiyyé, badna wehdé wataniyy » (ni musulmans, ni chrétiens nous voulons une unité nationale) était scandé partout du nord au sud du Liban et lors des manifestations de soutien à Paris, Londres, Montréal ou Sydney le 20 octobre dernier.

Partout on pouvait entendre des chants contre la division de la population par confessions pour une identité nationale commune. « Dînî loubnâni, ma religion est le Liban » scandaient les manifestants. Une unité nationale qui se traduirait par une séparation de l’Église et de la Mosquée de l’État pour la naissance d’une république laïque.

« Ils sont tous terrifiés par notre unité… ne reculez pas ! »
FB Wissam Wael Beidas, Author provided

Coup de pied au patriarcat

Une des images les plus fortes qui a circulé sur les réseaux sociaux montre une jeune femme qui donne un coup de pied à un homme armé, garde personnel du ministre de l’Éducation Akram Chehayeb.

Cette image issue d’une captation vidéo est devenue virale, elle illustre la place centrale des femmes dans les manifestations, leur courage et leur volonté de changer le système patriarcal. Certaines femmes sur place revendiquent ainsi l’égalité avec les hommes à travers notamment la reconnaissance du droit de transmission de la citoyenneté libanaise par la mère ou la mise en place d’un système plus juste que celui des tribunaux religieux en matière de divorce pour la garde des enfants. Cette image illustre aussi la fin du règne des armes.

Les réseaux sociaux se font les témoins d’un ras-le-bol face au patriarcat.
Rami Kanso, Author provided

L’exaltation d’un peuple uni

Partout sur le territoire libanais des portraits d’hommes politiques sont arrachés et souillés ; la surprise venant de la communauté chiite que l’on croyait soudée autour de ces deux chefs historiques : Nabih Berri et Hassan Nasrallah.

Ils sont conspués et hués au même titre que les autres leaders. Le clientélisme n’est plus, la conscience politique d’un Liban solidaire qui unit tous les citoyens des villes (Beyrouth, Tripoli, Sayda et Tyr) et des villages (du Sud-Liban au Akkar) est en éveil.

On marche en criant à bas le gouvernement, on invente des slogans, on se réunit tous les soirs pour faire la fête sur des airs populaires détournés et le lendemain on balaie les rues. On rit beaucoup aussi des politiques et on rêve d’un Liban nouveau débarrassé des oripeaux de guerre. Un peuple déprimé mais heureux et exalté de vivre cet instant magique qui réunit musulmans et chrétiens toutes génération et classe confondues. Contrairement aux manifestations de 2005 où la population était divisée autour de deux courants : celui du 8 mars pro-Hezbollah et celui du 14 mars pro-Hariri, les mobilisations d’aujourd’hui rassemblent tous les déçus, les laissés-pour-compte, mais aussi toutes les catégories de la classe moyenne, qu’ils soient de l’un ou de l’autre mouvement.

Angoisse de l’avenir

Les manifestations ont réussi à mettre au grand jour la corruption et à réunir le peuple libanais autour d’un même objectif : se débarrasser de la classe politique dirigeante.

Cependant, et si elles réunissent tous les jours des centaines de milliers dans une ambiance festive et pacifique, une profonde angoisse demeure quant à l’avenir qui se profile.
Certains prédisent une crise économique encore plus grave, d’autres brandissent la menace d’une guerre civile comme en Syrie enfin il y a ceux qui croient en un futur plus serein ; pour ceux-là, on ne peut plus regarder en arrière, il faut continuer à avancer pour apporter le changement.

Dans un discours daté du 21 octobre, Hariri annonce entre autres les réformes suivantes : diminution des salaires des politiques, suppression des postes jugés inutiles (le ministère de l’Information), et octroi de licences pour la construction de centrales électriques… Des réformes vraisemblablement insuffisantes pour faire cesser le mouvement, mais qui pourraient constituer une base de dialogue.

Jihane Sfeir, Historienne, Université Libre de Bruxelles

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Voir les commentaires (5)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (5)
  • la corruption des élites , ça commence à bien faire ; quoique chez nous , en ex douce France , les corrompus restent au pouvoir , accroché à leurs privilèges comme un tique sur un chien …..il ne se passe pas un jour sans que l’on apprenne qu’un élu s’en est mis plein les fouilles ; je souhaite aux libanais de réussir à déloger la racaille qui est censée travailler dans l’intérêt du peuple et qui fait , hélas , tout le contraire ;

  • Le Liban est un pays multi religieux, ou le pouvoir est partagé entre chrétiens, sunnites et chiites, c’est meme marqué sur leur carte d’identité. Evidemment vous devinez que les attentats viennent toujours de la meme religion de paix. La corruption au Liban me semble indépassable : le chrétien préférant toujours voter pour l’élu chrétien, le sunnite pour l’élu sunnite et le chiite pour l’élu chiite. C’est comme en Afrique ou on peut prévoir le résultat des élections en regardant quelle est l’ethnie majoritaire du pays avec une exactitude effrayante.

    Et c’est donc cela qui nous attend en France, que dis-je c’est la situation de la France : l’africain et le musulman votant pour le PS ou LFI et le blanc pour LR / FN. Vive le vivr’ensemble !

  • Preuve, s’il en fallait, que TOUS les politiciens, quel que soit le pays, sont des corrompus visant à vivre sur le dos du peuple! Que ce soit chez nous, aux USA ou en Afrique. C’est pour ça qu’ils haïssent Trump, il n’est pas du sérail puisque ce n’est qu’un homme d’affaire, réaliste et pragmatique!

  • Le Liban à des problèmes avec ses musulmans et ses dirigeants?

  • Beaucoup de wishfull thinking dans cet article.
    Les fractures et la corruption sont très profondément implantées dans la société Libanaise dont la moitié de la population est issue de réfugiés en provenance de pays plus connus pour leur violence et leur corruption que pour leur prospérité et les puissances externe qui y interviennent comme l’Arabie saoudite et l’Iran sont très présentes.
    Cette « union » n’est que de circonstance et la redistribution éventuelle des cartes risque de laisser plus d’une minorité dangereusement exposée.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Par Nathalie MP. 

Après « Qu’est-ce que vous faites du pognon ? » dont la réponse est toute l’histoire de la France championne du monde des taxes et des dépenses publiques, autre question mystérieuse : « D’où vient l’argent ? » Là, je risque de décevoir : l’argent compris comme la richesse réelle ne pousse pas sur les arbres… Mais où, alors ?

Vous vous souvenez certainement de Jacline Mouraud. En novembre dernier, elle allumait la révolte fiscale des Gilets jaunes en lançant à Emmanuel Macron sa désormais célèbre – et judicieuse... Poursuivre la lecture

Par Nathalie MP.

Il n’est pas simple de nager à contre-courant. Cela demande des efforts particuliers qui, bien souvent, ne reçoivent en retour que méfiance et hostilité. C’est déjà ce que remarquait Jacques Rueff en 1934 alors qu’il s’adressait à ses camarades polytechniciens dont il observait que les travaux économiques ne se développaient guère « dans un sens purement libéral » :

Je me sens donc parmi vous en état de singularité, et je vous prie de croire que je n’en éprouve nul plaisir, car ce n’est pas un mol oreiller que l... Poursuivre la lecture

Par Lama Fakih.

Comment un État «jeune» — il n'est indépendant que depuis 1971 - et dénué de tout attribut classique de la puissance est-il devenu en l’espace de quelques années un acteur international de premier plan, sur lequel les projecteurs du monde entier sont braqués au moment où il s'apprête à accueillir la Coupe du Monde de football ?

Pour comprendre la trajectoire spectaculaire du Qatar, il convient d'examiner les stratégies de politique étrangère qu'il a employées, principalement l’alliance avec les grandes puissance... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles