Tourisme : bienvenue en Arabie saoudite… mais pas à Paris !

Dirty Museum by Milestoned(CC BY 2.0) — Milestoned, CC-BY

Les élus parisiens n’aiment pas le tourisme en Arabie saoudite. Mais ils ne l’aiment pas non plus à Paris.

Par Patrick Coquart.

L’invitation a de quoi surprendre. Laquelle ? Celle consistant à visiter le royaume wahhabite. Des publicités vantant la vallée d’Alula dans laquelle les temples nabatéens sont, paraît-il, splendides, ou mettant en valeur les eaux cristallines de la mer Rouge se sont affichées ces jours derniers dans la presse, dans le métro parisien et sur les panneaux des grandes agglomérations.

Des visas de tourisme pour l’Arabie Saoudite

L’Arabie saoudite n’était jusqu’à présent pas réputée pour son ouverture. D’ailleurs, les publicités encouragent les lecteurs à en être les premiers touristes. Le pays n’accordait jusqu’à présent que des visas aux pèlerins musulmans, aux expatriés et, depuis récemment, aux spectateurs de rencontres sportives ou d’évènements culturels. Désormais, il délivrera aussi des visas de tourisme.

On ne peut que se réjouir qu’un pays aussi fermé s’ouvre au tourisme. C’est presque une révolution. En tout cas, c’est une réforme de plus à mettre au crédit de Mohammed ben Salmane (MBS).

Le prince héritier a multiplié les actes réformateurs depuis qu’il s’est emparé du pouvoir. Citons le droit de conduire octroyé aux femmes, l’allégement du « tutorat » qui permet aux Saoudiennes majeures d’obtenir un passeport et de voyager à l’étranger sans l’accord préalable de leur « tuteur » (mari, père, fils…). Les Saoudiennes peuvent aussi accéder aux métiers de la police, ou créer une entreprise. Elles peuvent se rendre dans les stades (certes, dans des tribunes séparées des hommes). Maria Carey a même pu se donner en spectacle dans le pays le 31 janvier dernier.

Bien sûr, tout n’est pas parfait aux pays des Saoud. Si le système du « tutorat » est allégé, il ne disparaît pas. La charia est toujours la loi du pays. Et on n’oublie pas l’assassinat du journaliste dissident Jamal Khashoggi en Turquie il y a un an. Ni la rétention contre son gré du Premier ministre libanais Hariri en 2017. Le régime reste une dictature. Les arrestations arbitraires ont toujours lieu. Et le pays multiplie les attaques larvées ou franchement guerrières contre ses voisins qatari, yéménite et iranien.

Les bien-pensants ont saisi l’occasion pour polémiquer

Sans oublier la face sombre de l’Arabie saoudite, on peut tout de même se réjouir que le pays s’ouvre davantage aux étrangers. En espérant que cet événement puisse contribuer à changer le régime.

Tout le monde n’est pas cet avis. Une association d’étudiants de Sciences Po a lancé la polémique à la suite de l’apparition d’une immense bâche publicitaire sur un immeuble en travaux du 9ème arrondissement parisien. Les jeunes, forcément bien-pensants, ont interpellé Anne Hidalgo sur twitter en demandant « une explication sur cette promotion gigantesque […] qui semble avoir oublié de mentionner ses décapitations d’opposants et lapidations de femmes ».

Le maire du 2ème arrondissement, Jacques Boutault (EELV), a apporté son soutien aux étudiants en twittant : « La pub, vraiment, ça pue. Cette promotion d’une monarchie totalitaire est inique et… interdite car une bâche n’est autorisée […] que si elle posée sur un bâtiment inscrit au patrimoine ». Et Danielle Simonnet, élue de la France insoumise, a ajouté son grain de sel sur le même réseau social : « Un pays qui lapide les femmes, décapite ses opposants, meurtrier au Yémen, l’Arabie Saoudite, peut faire sa pub en immense au cœur de Paris mais les féministes qui dénoncent les féminicides sur les murs des quartiers elles, prennent des amendes ? ».

Sans doute aurait-il fallu imiter Transport for London (TfL), le gestionnaire du métro londonien, qui refuse depuis mai 2019, sous l’impulsion d’une élue locale soutenue par le maire Sadiq Khan, les publicités émanant de pays homophobes. Onze États sont donc interdits de Tube : Afghanistan, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Iran, Mauritanie, Nigeria, Pakistan, Qatar, Somalie, Soudan, Yémen.

La polémique était facile. Nous préférons, comme nous l’avons déjà écrit, souligner une ouverture qui ne pourra pas être néfaste aux Saoudiens.

Pendant ce temps-là, les élus parisiens veulent diminuer le nombre de touristes

Les élus parisiens n’aiment pas le tourisme en Arabie saoudite. Mais ils ne l’aiment pas non plus à Paris.

La mairie n’a-t-elle pas organisé, au mois de juillet, un colloque intitulé « Y a-t-il trop de touristes à Paris ? ». Emmanuel Grégoire, adjoint au maire, explique que la ville veut bannir les bus touristiques du centre de Paris. Il ajoute : « Les touristes, comme tout le monde, devraient passer aux transports publics ou aux moyens de transport respectueux de l’environnement, tels que le vélo ».

Une proposition que reprend Gaspard Gantzer, candidat à la mairie de Paris, et qu’il agrémente d’une réduction à 30 du nombre de nuitées Airbnb autorisées par an et par logement (aujourd’hui 120).

Avec 50 millions de visiteurs dans la capitale et sa région en 2018, on aurait atteint les limites si l’on en croit les élus parisiens. D’ailleurs toutes les grandes villes touristiques – Barcelone, Venise, Madrid, Londres, Amsterdam… – se plaignent de l’afflux de visiteurs et envisagent des quotas, des taxes, des fermetures de plages, des déviations pour les paquebots de croisière, etc.

Le touriste, voilà désormais l’ennemi. On peut d’ailleurs se demander si la mairie de Paris ne fait pas tout pour décourager les visiteurs étrangers à séjourner dans la capitale. La ville est, en effet, régulièrement pointée du doigt pour son insécurité, sa saleté, ses embouteillages, l’anarchie sur les trottoirs, les vendeurs à la sauvette sur tous les lieux touristiques…

La France, un géant touristique aux pieds d’argile

Plutôt que de vilipender les visiteurs étrangers, ne devrait-on pas se mettre en quatre pour les accueillir en invités ?

La France se targue d’être la première destination touristique mondiale. En 2018, le pays a reçu plus de 89 millions de touristes (+ 3 % par rapport à 2017). Si l’on se fie aux chiffres fournis par le ministère des Affaires étrangères (qui en a la responsabilité), le secteur représente 7,2 % du PIB, 56,2 milliards d’euros de recettes (+ 5 %), et deux millions d’emplois directs et indirects.

Mais ces chiffres impressionnants cachent une réalité moins rose. Comme l’indiquent les députés Marguerite Deprez-Audebert et Didier Martin dans un rapport d’information, présenté le 24 juillet 2019, « les bons résultats français en matière de tourisme doivent toutefois être nuancés. Les recettes sont largement en deçà de leur potentiel, la France perd globalement des parts de marché et souffre de difficultés structurelles qui nuisent au développement de l’économie touristique. »

Le rapport indique qu’en matière de recettes touristiques totales, la France ne se situe plus qu’à la troisième marche du podium, derrière les États-Unis et l’Espagne. Une moindre performance due au fait que les visiteurs ne dépensent, en moyenne, que 260 euros chacun, ce qui placerait la France en soixante-troisième position s’agissant des dépenses journalières des touristes étrangers sur le sol national.

Les députés citent également des chiffres de l’Organisation mondiale du tourisme, selon laquelle la France, qui représentait 8 % du tourisme en 1978, n’en représenterait plus que 3,5 % aujourd’hui.

Dans un article de La Tribune en juin 2019, l’économiste Alexandre Milicourtois soutenait qu’en prenant en considération trois indicateurs – le nombre de touristes par habitant, la part des recettes touristiques dans le PIB et le chiffre d’affaires moyen par touristes – la France perd son leadership.

C’est alors le Portugal qui se hausse sur la première place du podium européen, devant la Croatie et l’Espagne, puis l’Autriche et la Grèce. « La France, dit Milicourtois, tombe de son piédestal et se retrouve en septième position et renvoie l’image d’un pays qui sous-exploite son potentiel touristique, tout comme l’Italie reléguée à la dixième place. Deux pays qui partagent pourtant l’un des plus beaux patrimoines culturels, mais qui vivent en bonne partie sur leurs acquis »1. Et le classement ne porte que sur l’Europe. S’il était mondial, la position française serait davantage encore dégradée.

Donnons deux exemples d’un pays qui vit sur ses acquis touristiques.

Premier exemple, le classement Airhelp des aéroports mondiaux. Les deux principales portes d’entrée en France que sont Roissy et Orly ne se positionnent qu’aux 121ème et 126ème places sur 132. Et que dire de la liaison ferroviaire CDG Express entre Paris et l’aéroport de Roissy Charles-de-Gaulle reportée à fin 2025 au lieu d’être disponible dès les Jeux olympiques de 2024 comme prévu initialement ?

Deuxième exemple, la baisse du seuil de détaxe décidée par le gouvernement. Il devrait passer de 175 à 100 euros d’ici 2021. Cette mesure, selon Édouard Philippe, devrait stimuler la consommation des touristes extra-européens. Mais elle ne devrait pas suffire à éviter que les visiteurs étrangers se plaignent du rapport qualité-prix français. En effet, comment imaginer que la compétitivité française s’améliore sans la réduction des dépenses publiques et des impôts dont les taux élevés renchérissent les prestations touristiques françaises ?

Alors si l’ouverture au tourisme de l’Arabie saoudite est une mauvaise nouvelle, c’est surtout parce qu’elle annonce l’arrivée d’un nouveau concurrent. Et il n’est pas le seul, le Canada et le Royaume-Uni viennent tous deux de publier une stratégie en faveur du tourisme. De quoi faire un peu plus chuter la France dans les classements ?

  1. Alexandre Milicourtois, « Tourisme : quels sont les vrais pays performants ? », La Tribune, 20 juin 2019.
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