Transformer l’Arabie saoudite : le pari risqué de Mohammed ben Salmane

Women drive in Saudi by Christopher Rose(CC BY-NC 2.0) — Christopher Rose, CC-BY

L’ambition de l’homme fort du royaume vise à redresser son pays sur le plan économique et en faire un véritable leader régional.

Par Sophie Cho.

« Nous ne ferons que retourner à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions. », affirmait le prince héritier Mohammed ben Salmane à l’occasion du Davos du désert organisé à Riyad en octobre 2017. Au-delà de la libéralisation sociétale, il semble que l’ambition de l’homme fort du royaume vise à redresser son pays sur le plan économique et en faire un véritable leader régional. Mohammed ben Salmane peut-il réussir son pari ?

Mohammed ben Salmane veut « détruire l’extrémisme »

Il faut rappeler que l’Arabie saoudite a longtemps été un pays modéré et que c’est la rébellion d’un groupe de 200 fondamentalistes islamistes qui prit le contrôle de la Grande Mosquée de La Mecque en 1979 qui poussa le royaume dans le conservatisme. Le trouble profite alors aux instances religieuses sur lesquelles le régime saoudien s’appuie pour renforcer sa maitrise du royaume. Les programmes scolaires sont alors dominés par un cursus wahhabite et la police religieuse est chargée de contrôler la non mixité dans les lieux publics.

Alors, lorsque Mohammed ben Salmane déclare au cours de ce même Davos du désert de 2017 : « 70 % de la population saoudienne a moins de 30 ans et, franchement, nous n’allons pas passer 30 ans de plus de notre vie à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant », la rupture symbolique est consommée avec près de 40 ans de politique ultra conservatrice.

En avril 2016 déjà, le prince supprime les pouvoirs de la Mouttawa, police des mœurs, qui ne peut plus poursuivre ou arrêter les infracteurs.

L’attaque politique contre l’islam radical prend une tournure internationale avec la constitution en décembre 2015 d’une coalition de 34 pays musulmans contre l’État islamique. L’Arabie saoudite, après s’être, dans un premier temps, montrée complaisante avec l’islam politique porté par DAESH, joue alors un rôle militaire régional en envoyant un signal fort à ses alliés occidentaux.

En février 2018, les femmes sont autorisées à créer et gérer leur propre entreprise sans l’autorisation d’un tuteur masculin, et elles sont désormais autorisées à accéder à des postes militaires. Ces réformes libérales s’accompagnent d’une ouverture à la culture occidentale à travers notamment l’apparition de cinémas jusque-là interdits et le développement d’un tourisme non-religieux en délivrant des visas de tourisme aux non-pèlerins se rendant sur les lieux saints.

Cette politique de libéralisation et d’ouverture du prince est d’ailleurs mal accueillie par Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) qui dénonce, dans son bulletin de propagande Madad, des réformes sociétales constituant des « péchés ».

Mohammed ben Salmane mise sur la jeunesse

L’effondrement du prix du pétrole a, entre autres, induit de gros problèmes financiers en Arabie saoudite avec un budget 2018 en déficit et ce, pour la cinquième année consécutive.

À l’occasion de la première édition du Future Investment Initiative, surnommé le Davos du désert, en octobre 2017, Mohammed ben Salmane présentait le NEOM, une gigantesque zone de développement économique dédiée à des secteurs de pointe comme l’énergie, l’eau, la biotechnologie, l’alimentation, le numérique, les médias et les divertissements. L’objectif affiché était alors bien d’inscrire l’Arabie saoudite dans la « modernité » en tâchant de favoriser le secteur privé et de proposer un projet d’avenir pour la jeunesse du pays.

Cette ouverture est d’ailleurs manifeste lorsqu’à l’occasion de son discours de clôture, il déclarait : « Nous voulons vivre des vies normales où notre religion et nos traditions se traduisent en tolérance afin que nous puissions coexister avec le reste du monde et prendre part à son développement. […] Nous allons créer un environnement pour l’Occident qui sera transparent, sûr, stable et compréhensible. »

Le plan de réformes économiques et sociales « Vision 2030 » porte une promesse de rupture avec la dépendance de l’Arabie saoudite au pétrole, et celle d’une réduction importante du poids des religieux sur la société.

Exemple de cette lente libéralisation, les concerts, interdits depuis 30 ans, ont été réautorisés en 2016 donnant lieu notamment à un spectacle exceptionnel à Riyad le 9 mars 2018 des stars de la musique saoudienne, Rached al-Majed et Mohammed Abdou. Ce type d’événements est désormais encouragé par la toute nouvelle Autorité générale pour le divertissement créé en mai 2016.

Le pouvoir sait qu’il doit, pour réussir la transformation du pays, s’appuyer sur une jeune génération qui, comme les occidentaux, vit avec Twitter, Instagram et YouTube et se cherche des espaces de liberté dans une Arabie saoudite toujours conservatrice.

Faut-il être optimiste pour l’Arabie saoudite ?

Mohammed ben Salmane souhaite mettre en place un islam officiel, à l’instar du modèle égyptien, avec une institution religieuse soumise à l’autorité du roi, le légitimant comme chef de l’État.

Cependant, même si un vent de réforme a soufflé sur l’Arabie saoudite, plusieurs difficultés pourraient venir briser la dynamique impulsée par le prince.

La réduction du nombre de fonctionnaires est un changement majeur dans un pays où l’État emploie plus de 70 % de la population. La jeunesse suivra-t-elle le futur roi dans sa tentative de rééquilibrage économique devant permettre le développement de l’entreprenariat ? Rien n’est moins sûr si l’on considère le poids du chômage des jeunes (30 % en 2017) au regard d’une culture depuis longtemps tournée vers l’emploi public.

Dans le même temps, l’eau, l’électricité et l’essence ont fortement augmenté et une TVA a été instaurée en janvier 2018. Les équilibres historiques du royaume s’en trouvent ainsi bouleversés entrainant un vent de contestation, notamment sur les réseaux sociaux.

Le développement du secteur privé est vu comme une priorité mais nécessitera des centaines de milliards de dollars d’investissements, en particulier pour voir aboutir le projet phare du prince : le NEOM. L’Arabie saoudite a d’ailleurs dû, pour la première fois de son histoire, emprunter sur les marchés.

Enfin, si la médiatique purge de novembre 2017 menée par la commission anticorruption contre 200 dignitaires du régime a permis à Mohammed ben Salmane d’affirmer son pouvoir, de renflouer les caisses de l’État et d’envoyer un message fort de transparence, il ne faudrait pas que de telles actions coup de poing viennent fragiliser le pacte historique entre les Saoud et les autres tribus.

L’ambition du prince ben Salmane pourrait ainsi, face à l’urgence de la situation économique et la nécessité de mener tous les chantiers de transformation en même temps, se confronter à la double opposition des milieux les plus conservateurs, nostalgiques, et des jeunes séduits par la libéralisation des mœurs mais déçus de sa politique de l’emploi. La solution viendra peut-être de l’extérieur, si l’activisme du prince parvient à mobiliser les investissements étrangers et à attirer les talents dont le pays a besoin.