Le point sur l’élection 2020 aux États-Unis : quel avenir pour les libéraux ?

Ben Shapiro by Gage Skidmore(CC BY-SA 2.0) — Gage Skidmore,

Devant le portrait peu réjouissant de la décomposition du libéralisme américain, il faut que les libéraux entretiennent le débat d’idées et maintiennent vivant l’enthousiasme du but d’une société libre.

Par Aurélien Chartier.

Il y a seulement 7 ans de cela, l’avenir semblait radieux pour le mouvement libéral aux États-Unis. Alors que des années très creuses avaient succédé à la présidence de Ronald Reagan, une nouvelle génération naissait dans le sillage des campagnes à la primaire républicaine de Ron Paul en 2008 et 2012. Dans un parti où l’aile néo-conservatrice religieuse avait fini par obtenir un contrôle quasi-total, un candidat défendait enfin un programme radical de défense du capitalisme et d’isolationnisme en politique extérieure.

Si Pat Buchanan avait incarné certaines de ces valeurs en 1992 et 1996, Ron Paul était sans aucun doute plus cohérent idéologiquement, s’appuyant sur une longue tradition libérale qu’il connaissait sur le bout des doigts. Un engouement sans précédent naît autour de sa campagne avec des milliers de jeunes s’investissant sur le terrain, bien loin des campagnes traditionnelles du GOP.

Ron Paul n’avait aucun espoir de devenir président, mais espérait lancer un mouvement qui ramènera un vent de liberté aux États-Unis. C’est la naissance du Tea Party, dont plusieurs membres sont élus au Congrès et au Sénat. Le mouvement libéral commence à rêver d’un président émergeant de ses rangs en la personne de Rand Paul, le fils de Ron.

Au cours des années qui suivent, ces espoirs sont rapidement douchés et semblent aujourd’hui relever de l’utopie juvénile. Le Tea Party s’est rapidement transformé en mouvement religieux rétrograde délaissant les thématiques de taxation excessive. Le Freedom Caucus qui rassemble les membres du Tea Party au Congrès a laissé de côté ses idéaux de coupe des budgets dès que le GOP est revenu au pouvoir.

Justin Amash, le Congressman le plus libéral depuis la retraite de Ron Paul, finit par quitter le parti Républicain le 4 juillet dernier, jetant l’éponge devant l’abandon des principes des membres du Parti Républicain. Rand Paul réalise une campagne plus que décevante en 2016 et tente depuis une stratégie de placement dans le cercle proche de Donald Trump avec un succès mitigé.

Au niveau des organisations libérales, la situation est encore plus lugubre. La fracture entre les libertariens d’Auburn et ceux de la Beltway est plus vivace que jamais, empêchant les deux camps d’avoir un réel impact sur la vie politique américaine. La brève trêve qui avait eu lieu lors des campagnes de Ron Paul donne un sentiment de nostalgie envers une époque révolue où le septuagénaire texan avait su unifier le mouvement derrière lui. L’ironie de devoir avoir un homme providentiel pour un mouvement promouvant l’individualisme est mordante.

L’impact sur la base militante fut foudroyant et surprenant pour beaucoup. Une partie des supporters de Ron Paul va d’abord quitter le mouvement pour soutenir Bernie Sanders, dont le programme économique est pourtant à l’opposé même si les deux hommes se rejoignent sur certains autres sujets comme la légalisation des drogues ou le rejet du complexe militaro-industriel. Au point de voir renaître le terme oxymoronique de socialisme libertarien.

La défection sera encore plus radicale dans un deuxième temps avec la montée de l’alt-right et la candidature de Donald Trump. Si des passerelles ont existé historiquement entre les libéraux américains et l’extrême droite conspirationniste, on parle désormais de pipeline des premiers vers le mouvement néo-réactionnaire émergent. Certains libéraux comme Jeffrey Tucker mettent en garde contre l’anti-capitalisme de l’alt-right. D’autres comme Hans-Hermann Hoppe tentent une synthèse des deux mouvements dans une stratégie politique qui ne semble guère porter ses fruits.

Comme le remarque avec amertume Thomas Massie, « ils ne votaient pas pour des idées libérales, mais pour celui aux idées les plus folles ». Michael Malice dans son nouveau livre sur le sujet note que les libéraux ont creusé leur propre tombe en s’alliant à Pat Buchanan et aux paléo-conservateurs, parents spirituels de l’alt-right. Avant de décrire le pipeline avec une certaine ironie : « vous êtes supposés prendre une pilule rouge, pas la bouteille entière » (en référence à la pilule permettant de sortir de la matrice dans Matrix).

Après quelques années de tumulte, la situation sur le terrain ne prête pas à l’optimisme. La nouvelle génération libérale américaine est un assemblage hétéroclite de hérissons sans piquants. La porosité avec l’alt-right a fini par tuer dans l’œuf les aspirations intellectuelles qu’avait autrefois le mouvement. Enfermés dans une logique de tribalisme, les libéraux américains se content désormais de répéter des phrases toutes prêtes (les fameux bumper stickers). La lecture des classiques libéraux est à l’abandon, un temps de lecture de plus de 30 minutes étant vu comme rédhibitoire. Des concepts fondateurs comme le droit naturel sont jugés trop compliqués et dépassés.

Plus inquiétant encore, la porosité avec l’alt-right corrompt les idéaux libéraux au point de pousser dans la direction opposée. Certains finissent par défendre l’État-providence comme conséquence logique des restrictions à l’immigration. Les violences policières et la guerre contre la drogue sont justifiées par le fait qu’elles vont principalement toucher les populations perçues comme étant à gauche. D’autres défendent l’euthanasie des personnes âgées et des chômeurs afin de lutter contre les déficits publics.

Devant le portrait peu réjouissant de la décomposition du libéralisme américain, il convient de se replonger dans la lecture du manifesto For A New Liberty de Murray Rothbard paru en 1973 et son dernier chapitre sur la stratégie à adopter pour le mouvement. Fort de ses expériences infructueuses d’alliance avec la gauche et la droite, Rothbard insistait tout particulièrement sur la nécessité de l’éducation au sein du mouvement libéral. À la fois pour attirer l’attention du public sur les thèmes importants, mais également pour proposer des solutions cohérentes et justes. Ces buts ne peuvent être atteints que si les libéraux entretiennent le débat d’idées et maintiennent vivant l’enthousiasme du but d’une société libre.

Heureusement, il semblerait que lorsque la flamme de la liberté s’éteint à un endroit, elle se rallume à un autre. Depuis un an, nous assistons à la naissance de l’Intellectual Dark Web, un ensemble hétéroclite de personnalités ayant en commun leur soutien sans compromis à la liberté d’expression et au débat d’idées. On y retrouve Jordan Peterson, Joe Rogan, Dave Rubin, Ben Shapiro ou encore Sam Harris. Des personnalités qui couvrent une grande partie du spectre politique, se retrouvent rejetées à la fois par les grands médias et les identitaires de gauche comme de droite, et pourtant continuent à rassembler une audience de plus en plus large.

Pas si loin, on retrouve aussi plusieurs intellectuels ayant entrepris la tâche étrange de nous rappeler l’étendue du progrès humain réalisé depuis quelques générations, notamment grâce au capitalisme. Loin de la morosité ambiante, Steven Pinker expose dans son dernier livre une multitude de bonnes nouvelles dans plusieurs domaines. Au jour le jour, Marian Tupy et Johan Norberg du CATO Institute montrent sur humanprogress.org en quoi le capitalisme et la mondialisation aident au progrès de l’humanité, plusieurs de ces articles ayant été traduits sur Contrepoints.

Il apparait donc qu’il existe un marché intellectuel pour le débat d’idées, à l’opposé du tribalisme qui semblent pourtant dominer le monde politique actuel. L’avenir du libéralisme se jouera sur sa capacité à démontrer le lien entre liberté et progrès. Il s’agit là d’une tâche ardue, souvent ingrate et pourtant nécessaire. Il est donc impératif que la mouvance libérale outre-Atlantique sorte de sa torpeur intellectuelle actuelle et sache se ré-approprier sa riche culture et histoire. Les libertariens américains ont été historiquement le fer de lance du libéralisme à l’échelle mondiale, on ne peut qu’espérer un soubresaut nécessaire et salutaire.

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