Vous êtes pour quelle équipe ? Le retour indésirable du tribalisme

Les médias sociaux soufflent de manière inquiétante sur les braises du tribalisme, au détriment des individus. En sport comme en politique, c’est désormais eux contre nous, et ce n’est pas près de s’arranger.

Par Frédéric Mas.

Dans son podcast publié ce lundi 16 juillet sur le site Econlib, l’économiste de Stanford Russ Roberts a choisi de parler de l’effet des médias sociaux sur le débat public et le système politique. S’il prend comme point d’appui la politique américaine, qui avec l’élection de Donald Trump s’est tout sauf apaisée, il estime que les considérations qu’il aborde peuvent être généralisées au-delà des frontières américaines, là où la révolution de l’information est portée par le web.

Si Roberts reconnaît sans problème les aspects positifs de la révolution numérique, en particulier pour celui qui sait retrouver et hiérarchiser le torrent d’informations que les moteurs de recherche mettent à disposition des utilisateurs, il s’inquiète de certaines résurgences de la pensée archaïque que cette grande transformation culturelle est en train de produire.

Les nouveaux médias : intensification de la concurrence et divertissement

L’arrivée d’internet sur le marché de l’information a accentué la concurrence entre médias. Face aux acteurs traditionnels se sont développés non seulement une foule de nouveaux compétiteurs online, mais aussi de commentateurs sur Facebook ou twitter.

Du coup, il est devenu plus difficile de gagner de l’argent dans le secteur, et la pression compétitive a obligé l’ensemble des acteurs à se repenser en fonction du web. Non seulement les acteurs ont changé, mais la nature même de l’information dispensée a évolué pour intégrer une véritable stratégie visant à attirer l’attention des clients. Ce besoin d’attention des internautes vient du fait que pour générer des revenus, c’est toujours l’afflux de visiteurs qui compte, et que cet afflux de visiteurs reste volatil. L’offre internet est tellement importante que si le client se lasse, il peut très bien passer à un autre média sans que ça ne lui coûte quoi que ce soit.

Les attentes des consommateurs d’information ont elles-mêmes évolué : Russ Roberts compare les nouveaux amateurs de débats politiques à ceux de sport. Ils souhaitent désormais être distraits, et soutiennent leurs camps comme on soutient des équipes de foot, avec les mêmes travers identitaires et émotionnels. On passe d’une éthique orientée vers la recherche de la vérité, avec plus ou moins de réussite, à la généralisation du divertissement. Cette re-formulation des débats conduit Russ Roberts à déplorer le nouveau tribalisme, cette tendance à se rassembler entre soi pour jouir des avantages réels ou supposés du groupe, qui s’est emparé de la politique.

Violence et intensité des débats

En effet, les réseaux sociaux amplifient les phénomènes de bulles identitaires et de tribalisme : chacun sélectionne ses informations et les contacts qui le confortent dans ses réflexions et ses certitudes, et ignore superbement le reste du monde ou les données qui vont à l’encontre de ses préjugés. Ce phénomène de bulles se double de la diabolisation des adversaires politiques, de ceux qui ne pensent pas comme le groupe choisi ou qui osent remettre en cause les opinions fétichisées par les uns et les autres.

Celui qui est hors du groupe est en dehors de l’Humanité : pour les conservateurs, il est devenu impensable d’être progressiste, et pour les progressistes, être conservateur tient du blasphème et de la folie. Comment résoudre des problèmes politiques aussi importants — et aussi clivants — que celui de l’immigration, de l’insécurité ou du chômage de masse si aucun terrain d’entente n’est possible ? Plus encore, les bulles informatives et les narrations singulières deviennent imperméables, et ne souffrent plus aucun feedback de la réalité, parfois brutale.

Pour Roberts, tout cela dénote une incapacité de plus en plus grande à se mettre à la place des autres, et à tenter de résoudre ses problèmes en passant par le dialogue rationnel. La crise identitaire qui morcelle les pays occidentaux serait-elle donc aussi une crise de la sympathie, qu’Adam Smith considérait comme l’élément central à l’origine de notre condition sociale et morale ?

Tribus contre Grande société

Comme le remarque Russ Roberts, le besoin humain d’appartenance à un groupe a sans doute une origine lointaine dans notre héritage biologique. C’est ce que suggèrent par exemple les travaux de Joshua Greene sur les tribus morales : le fait de favoriser les membres du groupe est un réflexe commun à l’Humanité toute entière. Inversement, ce sont les systèmes de coopérations élargis aux inconnus, comme les marchés ou les États modernes, qui sont des artifices nouveaux et singuliers, ceux de la Grande Société chère à Hayek.

Comment combattre cette atomisation du débat public et l’esprit de guerre civile ? En Europe, les solutions trouvées sont souvent pires que le mal. La France, en se dotant de lois combattant les fausses nouvelles, ne fera qu’empirer la situation. D’un côté elle donne au juge le rôle de police de la pensée, de l’autre, elle favorise la création d’un véritable marché noir des idées non conformistes : il y aura le cercle de plus en plus étroit des nouvelles contrôlées d’un côté, et de l’autre celui incontrôlable de la presse underground que les pouvoirs publics ne pourront maîtriser. La solution passe sans doute par une véritable réflexion sur la crise de l’éducation et sur la nécessité de conserver notre capacité collective à la délibération rationnelle, qui est l’épine dorsale du gouvernement représentatif.