Bienvenue dans l’ère du « PoutInternet »

Poutine (Crédits : Platon, CC-BY-NC-SA 2.0)

Se dirige-t-on vers la mort annoncée d’Internet par une fragmentation de la communauté Internet ? Ce qui paraissait impossible hier ne relève plus de l’impensable à terme. La machine à détruire l’Internet mondial semble lancée.

Par Yannick Chatelain.
Un article de The Conversation

Comme le soulignait le chroniqueur Laurent Alexandre en octobre 2018, la perspective d’une balkanisation de l’espace cyber, le « splinternet », se précise. Il écrit dans les colonnes de L’Express : « la fragmentation d’Internet, sous l’influence de facteurs technologiques et politiques qui menacent de le faire éclater le long des frontières géopolitiques, a débuté : la Chine a érigé un Great Firewall, et certains pays comme le Pakistan ont déjà bloqué des pans entiers du web accusés d’être « blasphématoires et non islamiques » »

Dans la même veine, un pays comme l’Iran avait dès 2012 déjà créé un Intranet national pour son administration, avant de poursuivre sa marche en avant vers un Internet national de plus en plus isolé de l’Internet mondial. Depuis août 2016, ce qui est qualifié d’Internet « halal » – un intranet national – est une réalité en Iran. Son nom : « Réseau national d’information » (RNI ou Shoma, pour son acronyme persan). Tout un programme !

Au regard de l’approche de nombreux pays, se dirige-t-on vers la mort annoncée d’Internet par une fragmentation de la communauté Internet ? En 2020, cette approche continue de gagner du terrain. Les gouvernances – démocratiques ou non – qui prennent cette dangereuse direction utilisent deux arguments récurrents pour – si elles y parviennent – légitimer cette trajectoire, et signer l’arrêt de mort d’un Internet mondial : la souveraineté numérique, et la cyberguerre. Ce qui paraissait impossible hier ne relève plus de l’impensable à terme. La machine à détruire l’Internet mondial semble lancée.

L’Internet « durable », selon Vladimir Poutine

Cette approche a déjà séduit la Russie. Le président Vladimir Poutine, sous couvert d’obtenir une souveraineté numérique, a signé le 1er mai 2019 la loi sur l’Internet « durable ». Loi dite loi Runet. Ce texte, entré en vigueur en novembre 2019, vise – selon la gouvernance – à protéger la Russie de toute menace informatique en cas de menace grave. Une loi qui, pour rappel, n’obtient l’adhésion que de 23 % des Russes.

Sa mise en œuvre a été confiée à Roskomnadzor, l’agence de supervision des communications et des technologies de l’information russe. Alexandre Jarov, son président, s’en est d’ailleurs félicité tout en précisant que, « tout comme l’arme nucléaire dont disposent certains pays, le dispositif sera en mode veille » !

Au regard des lois qui contraignent déjà l’Internet russe, il va de soi que les opposants ne voient pas les choses de la même façon. Ils redoutent un recours à l’isolement de l’Internet russe de l’Internet mondial bien moins parcimonieux qu’annoncé par les autorités.

Outre les craintes exprimées par les opposants utilisant un Internet déjà extrêmement contrôlé, les motivations d’une telle loi, et d’un renforcement par la Russie de ses capacités de cyberdéfense, peuvent également être liées à la crainte par la gouvernance russe d’un retour de flamme et de représailles. La Russie est en effet régulièrement accusée d’être à l’origine de cyberattaques ciblant – entre autres – l’Europe et les États-Unis.

En termes de coûts de mise en œuvre, un tel système implique que la Russie « devra créer son propre système de noms de domaine (DNS) et que les fournisseurs de services Internet devront installer un équipement spécial, fourni et payé par l’État à un coût déclaré de 20,8 milliards de roubles (280 millions d’euros) », selon le blog spécialisé dans les questions de technologie Anguille sous roche ;

Poisson d’avril à la Vladimir ou pas ?

Dans le cadre de cette loi, en février 2019, la BBC révélait que la Russie envisageait « de se déconnecter brièvement de l’Internet mondial », dans le cadre d’un test de ses cyberdéfenses. Le test signifiera que les données échangées entre citoyens et organisations russes restent à l’intérieur du pays plutôt que d’être acheminées au niveau international). Certains observateurs ont évoqué un test programmé le 1er avril 2019.

Plusieurs observations de ma part :

  • les responsables de la mise en application de la loi Runet, et de fait les responsables de ce test (Roskomnadzor) n’ont pas donné de nouvelles depuis.
  • sauf erreur ou omission, aucun observateur n’a constaté quoi que ce soit prouvant que ce test avait été effectué et son opérationnalité.
  • il va également falloir s’améliorer ! Si test il y a eu (ce qui reste très hypothétique), il n’a pas été très concluant : le 13 juillet, un groupe de hackers agissant sous le nom de 0v1ru$ a infiltré une faille de SyTech, un sous-traitant majeur du FSB (le service de sécurité de la Fédération de Russie travaillant sur un éventail de projets Internet classés « secret-défense »).

Le groupe 0v1ru$ a dérobé pas moins de 7,5 téraoctets de données avant de les communiquer à un groupe de hackers plus puissants : Digital Révolution, ce groupe s’étant empressé de communiquer ces dernières à des organes de presse. Parmi les projets du PoutInternet : retirer l’anonymat de la navigation Tor, scraper (technique employée pour extraire de grandes quantités de données de sites web) les réseaux sociaux, et d’aider l’État à couper son Internet du reste du monde.

Courage Vladimir, courage !

Contaminations possibles dans les démocraties

En attendant la confirmation ou l’infirmation du caractère opérationnel de l’isolement de l’Internet russe de l’Internet mondial selon le bon vouloir du pouvoir, le web russe est déjà extrêmement contraint. Ces lois venues de l’Est devraient alerter les Européens et les Français en particulier. En effet, dans le cadre de la lutte contre les fake news, il est, in fine, peu de différence entre les lois russes et certaines lois françaises. Les lois russes ayant le « mérite » d’être très claires pour instaurer ce qui est ni plus ni moins que le délit d’opinion !

Le 18 mars 2019, le président Vladimir Poutine promulguait ainsi deux lois très controversées :

  • une loi ciblant les « fausses informations socialement significatives et diffusées comme de vraies informations ». À charge de Roskomnadzor (de fait à monsieur Poutine et à sa gouvernance) de juger si les informations publiées sur le web sont des fake news ou non.
  • une seconde loi criminalisant les « offenses aux symboles de l’État » (donc ipso facto à la gouvernance de Poutine) et les insultes pouvant être formulées aux agences gouvernementales, au drapeau ou à la constitution.

Comme le pointait le site Presse-citron en mai 2019 :

« Dans les deux cas, les contenus pourront être supprimés par Roskomnadzor, qui donnera 24 heures aux internautes pour supprimer les informations concernées. S’ils ne le font pas, c’est le gendarme de la Russie qui s’en occupera. L’organisme en question sera également en mesure d’infliger des amendes pour fake news ou offenses à l’État. Elles pourront aller jusqu’à 100 000 roubles pour les particuliers, 200 000 roubles pour les fonctionnaires et 500 000 roubles pour les entreprises, soit des montants respectifs d’environ 1350 euros, 2700 euros et 6800 euros. »

Pour faire une synthèse : « gloire au grand Vladimir Poutine », ou « félicitations aux autorités russes pour avoir invalidé l’enregistrement, à l’élection du Parlement, de 27 candidats issus du camp libéral ou appartenant à l’équipe de l’opposant Alexeï Navalny », sont des prises de position sur le PoutInternet qui demeurent pour l’internaute russe sans le moindre risque !

Si ces deux lois ne sont pas des lois instaurant le délit d’opinion en Russie et portant gravement atteinte à la liberté d’expression des Internautes russes, alors, la bonne nouvelle, c’est que la lèpre se soigne avec de l’aspirine !

L’Europe et la France à l’abri de ces dérives ?

Pour rappel à nos concitoyens, les lois françaises controversées traitant de la diffusion de fausses informations sont aujourd’hui entre les mains d’une autorité administrative excluant le juge judiciaire. Dans la configuration actuelle, les internautes français sont à la merci d’une éventuelle dérive d’une autorité a priori indépendante. Les hommes étant les hommes, cette autorité administrative pourrait demain, un jour, à tout instant, être asservie aux desiderata d’un pouvoir peu scrupuleux, et de fait dans les actes et – au-delà des mots – être comparables aux lois iniques instaurées en Russie… l’hypocrisie et le cynisme en plus !

Sans réajustement de cette loi, nécessitant plus de clarté, et, outre des vœux pieux, intégrant au sein de cette autorité administrative des garde-fous garants d’une indépendance sans faille, alors outre la censure proactive déjà possible, le délit d’opinion est aux portes de la France, aux portes des démocraties !

C’est difficile à croire, difficile à lire, mais ce ne sont là des faits rien que des faits.

Avec les salutations de 0v1ru$…

« Nul au monde n’a puissance sur le jugement intérieur ; si l’on peut te forcer à dire en plein jour qu’il fait nuit, nulle puissance ne peut te forcer à le penser ». (Alain)

Yannick Chatelain, Enseignant Chercheur. Head of Development. Digital I IT, Grenoble École de Management (GEM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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