Huawei, une obsession américaine

huawei By: Diego Gómez - CC BY 2.0

L’histoire technologique dira si la stratégie de Washington contre Huawei a porté ses fruits. Néanmoins, tout semble indiquer que le duel américano-chinois façonnera l’Internet dans les prochaines décennies.

Par Charles Bwele.

Depuis quelques années, la firme chinoise Huawei est une véritable obsession pour les États-Unis. À l’ère où la maîtrise des réseaux informatiques constitue un atout maître des grandes puissances, l’expansion internationale des plateformes numériques made in China révèle et accélère le déclin relatif de l’Amérique sur la scène technologique.

America Online

Au-delà des terres américaines, les analystes de la chose technologique ignorent ou omettent à quel point « le cyberespace, plus que tout autre espace de la mondialisation, est conçu par les Américains comme un prolongement de leur territoire national. Pour les Américains, l’imaginaire d’Internet est très proche de celui d’un nouveau Far-West […] Un lieu à découvrir, à explorer, à conquérir mais aussi à créer à sa convenance. »

Quelques évidences démontrent amplement comment et pourquoi le Web a été façonné par la main de l’Amérique depuis les années 1990.

À ce jour, la gestion des serveurs DNS, serveurs racines d’Internet, est aux mains d’une écrasante majorité d’organisations américaines. Le Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) est littéralement la version numérique de l’extraterriotalité du droit américain. Les systèmes d’exploitation les plus répandus dans le monde (Windows, Android, iOS) sont américains. Les plus grosses plateformes numériques (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, Youtube, Netflix, Paypal, Uber, AirBnB) sont américaines.

Elles sont quasi incontournables dans le quotidien de milliards d’humains, sont porteuses d’innovations et de disruptions (vie pratique, information, commerce, transport, hôtellerie, loisirs, etc.), définissent des standards, imposent leurs modèles économiques à la sphère réelle, exercent une énorme influence sur les états, sur leurs politiques économiques et industrielles et questionnent la notion de souveraineté. En bref, « les plateformes numériques digèrent le monde. »

À l’ère de l’humain connecté, la plateforme numérique made in USA est la continuation de la politique et de l’économie américaines par des moyens informatiques. Ce qui est bon pour la plateforme numérique est bon pour l’Amérique. Pour ces mêmes raisons, le moindre octet en mouvement sur l’Internet doit être étroitement surveillé afin de garantir la bonne santé et la sécurité de l’Amérique.

Tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes américain jusqu’à ce que plusieurs success stories typiquement chinoises (Huawei, ZTE, Netease, Honor, Oppo, Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) s’invitent sur la scène mondiale, fortes de leur remarquable plateformisation dans un écosystème grandement isolé du Web mondial et férocement protectionniste… notamment envers les plateformes américaines GAFA (Google Apple Facebook Amazon) qui pataugent ou s’écrasent sur ce marché de 800 millions de mobinautes.

Make it possible

Au début des années 2010, les smartphones et tablettes Huawei connaissent de francs succès en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient. De nombreux pays émergents ou pauvres doivent énormément leurs architectures en téléphonie 3G/4G à Huawei et à ZTE qui fournissent des solutions télécoms & Internet adaptées aux besoins locaux et couronnées par de judicieux rapports qualité/prix. Les firmes chinoises sont solidement implantées dans ces régions depuis une petite dizaine d’années et nettement mieux positionnées que leurs concurrentes européennes et américaines sur ces marchés juteux à fort potentiel…

Un bonheur ne venant jamais seul, Huawei et ZTE deviennent les équipementiers préférés de plusieurs opérateurs télécoms nord-américains, européens, asiatiques et africains. En Grande-Bretagne, 70 % de l’infrastructure 4G a été conçue par Huawei.

En 2018, Huawei parvient sur le podium mondial des smartphones et arrache la deuxième place à l’américain Apple, juste derrière le coréen Samsung. Il occupe également la première place des équipements de réseaux (modems USB, clés Wi-fi, clés 4G) et des assistants vocaux, et investit massivement dans les datacenters et l’Intelligence Artificielle. Parallèlement, les smartphones de sa fililale Honor et des marques chinoises Xiaomi et Oppo acquièrent leurs lettres de noblesse en Amérique du nord et en Europe grâce à des modèles moyenne gamme n’ayant que peu à envier aux modèles haut de gamme tels que le Galaxy (Samsung) et l’iPhone (Apple). Entretemps, Huawei s’est forgé une expertise pionnière dans la téléphonie 5G et devient le partenaire priviliégié de nombreux opérateurs télécoms en Amérique du nord et en Europe.

Pas à pas, la firme chinoise prépare le terrain à son expansion sur le Web mondial et sur le futur Internet industriel via les architectures télécoms, les terminaux fixes/ mobiles, les objets connectés, les systèmes d’exploitation et les applications. Car la téléphonie 5G sera l’infrastructure numérique de l’Internet des Objets, des automobiles connectées, des systèmes intelligents (domotique, médecine, bâtiments, usines) et des applications d’intelligence articielle et de réalité virtuelle/augmentée. D’une certaine façon, elle donnera véritablement corps à l’informatique ubiquitaire ou à la « communication ambiante » grâce à un Internet mobile, omniprésent et ultra-rapide, avec des bandes passantes comparables à celles de la fibre optique et des latences nettement plus réduites que celles de la téléphonie 4G.

Technocapitalisme chinois contre technocapitalisme américain

Dans un futur conditionnel assez proche, la 5G et les partenariats de Huawei ouvrent des boulevards vers le Web mondial et l’Internet industriel aux BATX (Baidu Alibaba Tencent Xiaomi), équivalents et concurrents chinois des GAFA, et à une myriade de startups chinoises. Ces plateformes du Far-East deviennent quasi-incontournables dans le quotidien de milliards d’humains, porteuses d’innovations et de disruptions (vie pratique, téléphonie, information, commerce, transport, hôtellerie, divertissement, industrie, etc), multiplient les gammes de services dédiés à l’Internet des Objets et aux applications d’intelligence artificielle et de réalité virtuelle/augmentée, définissent des standards, imposent leurs modèles économiques à la sphère réelle, exercent une énorme influence sur les États et sur leurs politiques économiques et industrielles, et questionnent la notion de souveraineté. À leur tour, les plateformes numériques chinoises digèrent le monde. L’extraterritorialité de la législation chinoise et le contrôle social inhérent s’étendent à l’international via les réseaux numériques.

Corollairement, « une lettre et un esprit à la chinoise » deviennent sources d’inspiration dans divers domaines (gestion, marketing, innovation, normes, société, etc.)

À l’ère de l’objet connecté, la plateforme numérique made in China est la continuation de la politique et de l’économie chinoises par des moyens informatiques. Ce qui est bon pour la plateforme numérique est bon pour la Chine. Pour ces mêmes raisons, le moindre octet en mouvement sur le réseau 5G doit être étroitement surveillé afin de garantir la bonne santé et la sécurité de la Chine.

La téléphonie 5G suscitera inéluctablement de nouveaux enjeux de cybersécurité notamment sur l’Internet des Objets et sur les réseaux industriels. Les hackers et les services de sécurité de tous bords qui s’en donnent à cœur joie sur l’Internet actuel ne s’en priveront guère sur l’Internet futur… parce qu’ils peuvent le faire et parce que tout le monde le fait. Des soupçons et des accusations d’espionnage et de piratage pèsent dejà lourd dans les frictions entre Pékin et Washington et seront monnaie courante.

Dès lors, l’enjeu devient stratégique pour Washington qui somme plus ou moins ses alliés européens et de l’OTAN (en particulier les Five Eyes : États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande) d’éviter ou d’évincer Huawei de leurs architectures 5G. Personne n’est à l’abri d’une porte dérobée ou d’une faille zero day. Ce nécessaire principe de précaution relève aussi d’un protectionnisme déguisé et de la volonté conséquente d’établir des monopoles légaux ou de favoriser des firmes locales ou régionales montrant d’office patte blanche. Aux États-Unis comme ailleurs, la sécurité nationale a l’immense mérite de sa géométrie variable et des ses cinquante nuances de gris.

En France, la « loi Huawei » déroule le tapis rouge aux solutions 5G du Suédois Ericsson et du Finlandais Nokia et marginalise tacitement la firme chinoise. En Grande-Bretagne, les deux firmes nordiques ont remplacé Huawei auprès de British Telecom. En Allemagne, les autorités considèrent que les risques liés à Huawei demeurent gérables et ne veulent pas frustrer les puissantes industries allemandes, très à cheval sur la connectivité de leurs usines intelligentes et donc sur leur compétitivité.

Ainsi, l’Amérique assiste à l’expansion imminente ou annoncée du Far-East numérique et du techno-capitalisme chinois qui pourraient bousculer l’american way of business en ligne, en restant hors de portée ou largement protégé des GAFA et compagnie… qui devront redoubler d’énergie, d’audace et d’ingéniosité pour se maintenir et affronter les BATX et compagnie. Le choc serait d’autant plus déstabilisant face à des entreprises chinoises mues par des paradigmes et des stratégies souvent éloignées de celles occidentales.

Aux yeux de Washington, Huawei est une boîte de Pandore made in China car elle pourrait sonner le glas de la prédominance américaine sur l’Internet. Tous les ingrédients d’une guerre technologique sont réunis.

Far-West, Far-East

Après maints aboiements en crescendo de Washington contre Huawei (et ZTE), rythmés par des échanges réciproques de « coups de sabre laser », l’administration Trump a émis un décret interdisant temporairement ou définitivement (?) aux sociétés américaines de fournir la firme chinoise en applications et en composants… pour des raisons de sécurité nationale. La Maison Blanche espère faire d’une pierre deux coups : menacer ou enrayer l’expansion de Huawei en Amérique du nord et en Europe et pousser Pékin vers la table des négociations ; le tout sur fond de guerre commerciale et « d’équilibre de la terreur » entre des ennemis intimes et mutuellement structurants.

Consécutivement, Google, Microsoft, Intel, Qualcomm et d’autres entreprises américaines perdraient un très gros client – en l’occurrence le numéro deux (ou trois ?) des smartphones – qui achète chaque année des milliards de dollars en licences logicielles et en composants électroniques. À l’été 2019, l’administration Trump accorde à Huawei un deuxième sursis de 90 jours permettant de poursuivre sa collaboration avec ses partenaires américains… qui craignent sérieusement pour leurs chiffres d’affaires, bénéficient de l’attention de la Maison blanche et, au besoin, savent se faire entendre dans le Bureau ovale.

L’équilibre de la terreur a son versant technologique et la Chine n’hésite pas à asséner ou rendre des coups en douce.

Ces montagnes russes de sanctions ont probablement encouragé les firmes chinoises dans leur quête d’indépendance technologique. En quelques semaines, Huawei a officialisé son système d’exploitation open source HarmonyOS destiné aux terminaux fixes ou mobiles et aux objets connectés, et qui ferait office de solution de transition ou de secours à Android. Alibaba, homologue et rival chinois d’Amazon, a dévoilé sa puce Xuantie 910 basée sur l’architecture open source Risk-V et dédiée à l’Internet des Objets et à l’Intelligence Artificielle. Dans les deux cas, le choix de l’open source n’est pas anodin car il s’agit d’attirer autant de fabricants et de développeurs que possible.

Afin de remplacer et concurrencer Google Maps, Huawei s’est associé à l’infomédiaire russe Yandex et à l’américain Booking Holdings pour créer Maps Kits. Une association est envisagée avec Alibaba et Tencent en vue de monétiser cette application de géolocalisation et de cartographie.

Ces alternatives techniques sauront-elles muer en alternatives pratiques suffisamment séduisantes et convaincantes sur le marché mondial ? Les échecs cuisants de Windows Mobile et de BlackberryOS ont démontré l’énorme difficulté à fournir un système d’exploitation aussi efficace et aussi intégré qu’Android. En outre, les produits d’Intel et de Qualcomm sont des standards performants, fiables, éprouvés et compatibles avec une diversité de produits technologiques. Toutefois, pour peu que les initiatives chinoises réussissent, les partenaires américains paieraient le prix fort.

L’histoire technologique dira si la stratégie de Washington contre Huawei a porté ses fruits ou si elle n’a été qu’un pétard mouillé. Néanmoins, tout semble indiquer que le duel américano-chinois animera et façonnera l’Internet (ou les Internets) dans les prochaines décennies.

Questions à 500 Mo par seconde : quel sort subira l’Europe, dépourvue d’industrie d’informatique et de plateforme numérique dignes de ces noms, sous ce choc de titans ? Sera-t-elle cantonnée aux fonctions d’observation, de consommation et de réglementation pendant que les États-Unis et la Chine font la technologie et des affaires ? Assistera-t-elle, passive ou impuissante, à « la digestion de son monde » par les plateformes américaines et chinoises ?

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