Le socialisme démocratique est-il viable ?

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Démocratie socialiste : quels seraient les avantages et les inconvénients d’une telle société concernant les biens et les relations entre les personnes ?

Par Hadrien Gournay.

À l’occasion du mouvement des Gilets jaunes, la thématique de la démocratie directe s’est développée en même temps que les thématiques socialistes. Certains ont imaginé l’émergence d’une démocratie participative, toujours socialiste.

Nous envisagerons tour à tour les conditions de l’existence d’une démocratie participative socialiste, ainsi que ses avantages et inconvénients.

La possibilité d’une démocratie participative et socialiste

Dans une économie de marché, les choix de chacun déterminent son rôle dans la vie économique comme producteur et consommateur. Cette liberté de choix a pour contrepartie le respect des choix d’autrui et s’exerce pratiquement en trouvant un accord avec lui par le moyen de contrats. La fonction de l’État est alors simplement de promulguer et de faire respecter les principales règles de fonctionnement du marché.

Dans une économie socialiste, qu’elle soit autoritaire ou participative, l’État attribue à chacun, en tant que producteur ou consommateur — voire les deux —, son rôle dans la vie économique. Les libertés du producteur et du consommateur s’excluent mutuellement. La liberté d’exercer le métier de son choix exclut la liberté du consommateur qui n’aura d’autre choix que de consommer ce qui aura été produit. À l’inverse, pour que chacun puisse consommer ce qui lui plaît, la production doit être organisée en fonction des besoins des consommateurs. En pratique, ne pas organiser la production présenterait trop d’inconvénients. Aussi, la solution préférentielle des régimes socialistes a-t-elle consisté en une organisation de la production par l’État assortie d’un système de rationnement pour le consommateur.

À population comparable, pour chacun de ces modes d’organisation économique de la société, la comparaison du nombre de décisions à prendre est un bon moyen de rendre compte de leur efficience. Nous prendrons l’exemple d’une population active d’un million de personnes.

Dans une économie de marché, chacun prenant la décision pour lui-même, le nombre de décisions à prendre est d’un million.

Dans une économie socialiste autoritaire, le nombre de décisions nécessaires à la vie économique du pays est également d’un million. La différence est qu’elles seront prises par le ou les personnes à la tête de l’État, assistée(s) de leur administration.

Dans une économie socialiste participative, un million de personnes doivent chacune statuer sur un million de vies. Cela représente mille milliards de décisions. Le système étant nécessairement ingérable, une très grande part du pouvoir de décision sera déléguée à une administration. Finalement, c’est celle-ci, plus efficace, plus compacte, plus soudée et coordonnée que le souverain dont le pouvoir de décision est éparpillé qui héritera de la réalité du pouvoir.

Nous pouvons en conclure que lorsqu’une société atteint une taille critique, le socialisme devient nécessairement autoritaire. L’État ne peut pas être démocratique et socialiste. En est-il différemment dans une société de petite dimension ?

La petite société communiste

Une société fonctionnant en économie fermée de petite dimension (disons un millier de travailleurs) pourrait-elle concilier socialisme et participation ? La nature même du problème fait que réduire la taille de la société contribue à le résoudre. En outre, le degré très réduit de division du travail y simplifierait le processus de décision.

Cette communauté se paierait le luxe paradoxal d’être à la fois démocratique et anarchiste, libérale et communiste. La démocratie prendrait une coloration anarchique car il n’y aurait pas d’intermédiaire entre le peuple considéré comme souverain et comme sujet de droit. Tous participent directement à l’élaboration et à l’application des décisions collectives sans l’intermédiation d’un appareil d’État et d’une administration. Libéralisme et communisme fusionnent également car le second ne s’appuie pas sur la violence mais sur l’assentiment général. Celui qui refuse l’égalité des revenus est rejeté par les autres membres du groupe qui refusent toute transaction avec lui.

Après avoir esquissé une telle société de l’intérieur, présentons brièvement ces relations avec l’extérieur. Serait-elle ouverte sur les autres sociétés comparables ? L’ouverture peut consister dans la circulation des biens ou des personnes.

Rien n’interdit a priori la circulation des biens vers l’extérieur. Elle devrait simplement suivre le régime communiste imposé à l’ensemble des transactions et ne pas introduire la possibilité d’un enrichissement personnel. La conséquence pratique de cette réserve est la prise en charge par la communauté des échanges extérieurs.

Autoriser la libre circulation présenterait des difficultés bien plus redoutables pour la survie des petites sociétés communistes. En effet, la liberté de commerce et d’établissement permettrait aux partisans du marché de se regrouper et, après avoir formé une société conforme à leurs vœux, de concurrencer les sociétés communistes.

Finalement, la petite communauté démocratique et communiste doit rester fermée. Une société ouverte serait de fait une plus grande société pour laquelle les problèmes de décision exposés plus haut resurgiraient.

Quels seraient les avantages et les inconvénients d’une telle société concernant les biens et les relations entre les personnes ?

Avantages et inconvénients de la société communiste frugale

Leur incapacité à éliminer la frustration est la principale accusation portée contre les sociétés modernes. La petite société communiste est censée répondre à cette aspiration.

Pour le vérifier, nous pouvons nous appuyer sur le fait qu’il n’existe pas de frustration sans désir. Ces désirs peuvent quant à eux porter sur des objets différents. Il est donc possible de distinguer l’origine des frustrations en fonction de l’objet du désir que la frustration accompagne. Or, à l’égard des biens de consommation coexistent deux types de désir auxquels correspondent deux formes de frustration.

Le désir peut se porter sur l’usage d’un bien mais aussi sur la manière dont sa possession agit sur la représentation sociale de la personne qui en bénéficie. Une voiture est un moyen de déplacement, une maison est un lieu où vivre mais pas seulement. Toutes deux sont également des marqueurs sociaux, des signes extérieurs de richesse. Nous savons que la frustration provient toujours d’un désir inassouvi. Nous savons que le désir se portant sur les biens prend toujours ces deux formes. Dès lors, nous avons les bases pour évaluer la capacité à réduire la frustration des différents systèmes sociaux économiques.

La société communiste frugale apparaît particulièrement méritante sur ce point. L’égalité des revenus y anéantit la frustration liée au désir d’en imposer aux autres, l’uniformité détruit la frustration correspondant au désir d’usage des biens. La seule égalité des revenus ne permet pas d’obtenir ce résultat puisqu’elle peut laisser subsister une diversité de produits telle que le pouvoir d’achat des individus ne leur permet pas d’en acquérir de chaque type, chacun étant amené à trancher selon ses goûts. L’exigence d’uniformité conduit donc à ce que tous possèdent ou consomment les mêmes produits. Ainsi, nul ne sera tenté par des biens qu’il n’est pas en mesure d’acquérir.

Sans croissance, égalitaire et uniforme, la société communiste frugale conduit à la parfaite adéquation entre les biens présents dans la société et ce que chacun peut acquérir. La frustration naissant toujours d’un écart entre nos désirs et ce que nous possédons, le communisme frugal réduit cet écart autant qu’il est possible de voir une société humaine le faire. Il est la transposition la plus parfaite, à l’échelle de la société, du précepte que Descartes avait conçu pour l’individu dans la lettre à Élisabeth de Bohème du 16 août 1645 :

« comme un petit vaisseau peut être aussi plein qu’un plus grand, encore qu’il contienne moins de liqueur, ainsi, prenant le contentement d’un chacun pour la plénitude et l’accomplissement de ses désirs réglés selon la raison, je ne doute point que les plus pauvres et les plus disgraciés de la fortune ou de la nature ne puissent être entièrement contents et satisfaits, aussi bien que les autres, encore qu’ils ne jouissent pas de tant de biens. Et ce n’est que de cette sorte de contentement, de laquelle il est ici question ; car puisque l’autre n’est aucunement en notre pouvoir, la recherche en serait superflue. »

Toutefois l’idée sur laquelle il est entièrement fondé, l’idée que la limitation du désir est la seule chose qui importe, est-elle si juste ?

Ainsi le désir est-il entièrement nocif ? Rien ne nous afflige davantage que ne pas obtenir une chose que nous avons ardemment désirée mais rien ne nous donne une joie plus grande que la posséder. Par ailleurs, les biens que l’on possède et les prospérités matérielles sont-elles sans importance ? N’apportent-ils pas des satisfactions qui peuvent faire plus que compenser les frustrations dont ils sont parfois la cause ? Enfin l’absence de désir garantit-elle l’absence de peine ?

La frustration est l’état de malaise qui naît du désir inassouvi pour un objet identifié mais l’absence de désir inassouvi pour un objet conscient n’empêche ni les manques ni les carences. Il ne suffit pas d’ignorer ce qui nous manque pour écarter les effets du manque… Celui qui serait né en prison sans connaître le monde extérieur serait-il heureux pour autant ?

C’est ainsi que certains constats ne semblent pas valider le principe frugal. Par exemple, en dehors des questions économiques, toute chose dont nous retirons des joies, peut s’accompagner de frustration. Citons l’exemple de sentiments tels que l’amour ou l’amitié ou d’activités telles que le sport ou la musique.

Pourtant, nous n’estimons-nous pas nécessaire de les écarter de nos vies pour éviter la frustration qui leur est associée. Revenons-en aux questions économiques et de pouvoir d’achat. Les opinions sur les bienfaits de la croissance sont très différentes. Pourtant, il est bien rare que, placés devant la perspective concrète d’une augmentation régulière de nos revenus, nous ne concluions que, tout compte fait, ses avantages excèdent ses inconvénients. Cette observation en situation concrète n’est-elle pas plus révélatrice de nos besoins que n’importe quelle leçon de morale ?

Enfin pourquoi la violence, qui semble une bonne manière de mesurer la frustration diminue-t-elle dans les sociétés développées ? Le slogan des partisans de la décroissance est « moins de biens et plus de liens ». C’est peut-être de l’étude de ces derniers que nous trouverons l’explication.

Conséquence sur les liens

L’avantage de la société communiste fermée sur la société capitaliste moderne pourrait relever d’un autre domaine : celui des liens humains. Le changement serait aussi quantitatif que qualitatif. D’une part, les liens prennent le pas sur les biens dans les préoccupations humaines. D’autre part, les relations humaines s’y enrichissent, contribuant bien mieux que les richesses matérielles à l’épanouissement humain.

Cela s’explique par l’adéquation des liens du sang, des liens géographiques et des liens économiques. Contrairement à nos sociétés modernes, ces derniers ne relèvent plus de sphères distinctes. Les membres de la communauté produisent et échangent avec leurs voisins et cousins.

Cette perspective réjouissante masque deux difficultés. Elles ont trait aux moyens nécessaires pour instituer la société communiste frugale d’une part et à son évolution ultérieure d’autre part.

Seul un souci théorique a pu nous conduire jusqu’ici à discuter des mérites du modèle communiste frugal. Le chemin conduisant à ce dernier à partir de l’état des choses actuel relèverait de procédés nécessairement criminels. Rien, en dehors d’une violence totale et hors du commun ne pourrait en effet contraindre les populations à un recul technologique de plusieurs siècles.

En outre, ce recul ne permettrait de nourrir tout au plus qu’une très faible fraction de l’humanité. Aussi, la famine devra en éliminer la grande majorité de manière planifiée ou non, par  dans une longue phase de transition. Un fait est à cet égard particulièrement révélateur du caractère d’une telle expérimentation. Menée par les Khmers rouges, la seule expérience volontaire au XXe siècle de recul du niveau de développement technique, eut un caractère génocidaire.

À l’arrivée, rien ne nous garantirait que le modèle frugal conserverait les caractéristiques souhaitées par les fondateurs. Plus exactement, nous aurions toutes les promesses du contraire. Dans le cas d’une application à une grande échelle, le petit nombre de personnes chargées de son fonctionnement et de sa conservation jouirait d’une position particulièrement favorable à l’assouvissement d’une ambition personnelle démesurée sapant ses fondements.

À l’échelle de petites sociétés de quelques milliers d’individus tout au plus, le contrôle social sur les dirigeants ou la participation de tous au bon fonctionnement du système serait plus efficace ou envisageable. Néanmoins, convoitises et rivalités ne manqueraient pas d’apparaître et de multiplier entre elles.

Tout serait parfait si la petite société communiste n’était pas une société fermée. Or, nous avons montré qu’elle devait l’être pour conserver son caractère démocratique et communiste. Une société fermée est une société xénophobe et agressive pour l’extérieur. Une société agressive provoque les conflits et recherche la guerre. L’issue des guerres est fréquemment la conquête et la domination du territoire du vaincu. Les conquêtes impliquent à leur tour la constitution d’une société unique plus vaste que les sociétés originaires.

En raison de l’inégalité entre conquérants et conquis, cette nouvelle société ne pourrait conserver un caractère égalitaire. L’égalité pourrait-elle être préservée malgré tout entre les membres de la société conquérante ou leurs descendants ? L’habitude de l’inégalité entre descendants des conquérants et descendants des conquis compromettrait sans doute cette possibilité.

L’exemple spartiate semble malgré tout l’accréditer. Il reste cependant équivoque. Le maintien d’une égalité entre citoyens au cours de l’évolution de la cité est en effet sujet à caution. Il suggérerait un lien entre l’égalité des citoyens et une forme de séparation géographique avec les non citoyens.

Au final, le développement de la société suivrait le chemin emprunté par les sociétés néolithiques jusqu’à l’apparition de la ville, de l’État et de l’écriture : celui de sociétés hiérarchisées, guerrières et esclavagistes.

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